Actualités du Sénégal. Qui a dit que le colonialisme français n’était qu’un sujet d’histoire ?

Cette semaine j’ai discuté un peu par hasard avec Assane (prénom anonymisé), un étudiant étranger qui venait du Sénégal, de ce qui se passait là bas en ce moment. On devait bosser sur un même truc mais c’était par hasard qu’on se rencontre et qu’on se retrouve à parler de ça.

Alors que nous avions fini de travailler on s’est posé.e.s pour discuter en attendant un bus.
Dans un premier temps, il m’expliquait qu’il avait fait une enquête sur le tourisme au Sénégal.

Il me racontait qu’il était allé dans un village où le chef était corrompu (comme « tout le monde » là bas d’après son expression) et avait accepté l’installation d’un grand hôtel de tourisme dans ce village. Cette implantation avait bouleversé la vie locale, si bien que les agriculteur.ice.s et les marin.e.s du coin en voulaient énormément à l’hôtel et aux gens qui travaillaient à l’hôtel qui desservent leurs activités, il y avait des conflits.
Le chef du village profitait de l’argent public au moment où il acceptait l’implantation de cet hôtel : d’un garant de la solidarité du village, il devient un parfait fonctionnaire, agent de la bureaucratie d’État au détriment des solidarités et savoir-vivre locaux. Constatant la violence de ce processus, Assane disait ainsi : « ils ont voulu développer, mais peut être un peu trop vite », quand bien même on croirait au bien fondé de ce développement touristique.
L’argument des créations d’emploi pour des locaux était présent dans cette affaire, comme dans la plupart des transformations touristiques imposées à des territoires partout dans le monde.
« Après souvent ils créent des emplois pour des locaux au début et après ils les remplacent par des gens d’ailleurs, qui sont mieux formé.e.s ou plus diplômé.e.s » fais-je remarquer à Assane, il semble me donner raison : « Là justement ils nous proposaient de travailler à l’hôtel, « ah non mais nous on reste pas ici, on fait une enquête et on repart » on leur a dit. ».

On se met ensuite à discuter de l’université au Sénégal et des difficultés qu’il rencontrait depuis qu’il était arrivé en France.
Là bas, pour des filières qui accueillent une centaine de personnes par ville en France, il y en a plus de 1000 au Sénégal, du coup les méthodes et les pratiques de travail ne sont pas les mêmes, et il faut s’adapter. Je me demandais si il pouvait également y avoir des difficultés avec la maitrise de la langue, mais il me fait remarquer que les sénégalais.e.s sont obligé.e.s de parler français à l’école.
Il me parle aussi des difficultés de confinement et des manques de communication avec les profs, si bien que les gens de sa promo se retrouvent avec plein de travaux à rendre au même moment.

Face à un blanc dans notre conversation, je demande un peu naïvement : « Et le Covid et tout ça se passe comment au Sénégal ? Ils ont fait un confinement ? ».
Apparemment, les gouvernant.e.s ont essayé mais c’était pas vraiment possible à mettre en place, comme Assane me l’expliquait, les gens vivent au jour le jour : « Le père il fait l’argent qu’il faut pour payer à manger à sa famille pour le lendemain. Donc un confinement au Sénégal, les gens meurent de faim. ». Iels ont essayé de mettre un couvre-feu vers 22h, puis 21h, mais il y a eu des manifestations et des révoltes.
Je lui demande si la répression est violente au Sénégal, il me dit que « ça va » mais que dernièrement il y aurait eu des centaines de blessé.e.s et 11 morts. Il me fait remarquer que la situation du Sénégal semble moins pire que celles de pays alentours concernés par des « guerres civiles ».

Voyant l’étonnement qui devait transparaître à ma réaction, il m’explique le contexte particulier dans lequel ces révoltes prenaient place. En fait, le président actuel, Macky Sall, serait un pantin de Macron, il a par exemple accepté que les bateaux de pêche français (avec les bateaux espagnols et portugais) puissent pêcher 10000 tonnes de poissons par an dans les mers sénégalaises, déstabilisant dans le même mouvement la pêche des bateaux locaux.
De manière analogue, les grands groupes français semblent profiter des ressources des populations sénégalaises, le Sénégal aurait de nombreuses ressources pétrolières et Total dispose d’un réseau de 174 agences au Sénégal.
Le candidat opposé, Ousmane Sonko, se positionnerait contre l’impérialisme français et notamment leur implication dans la spoliation des ressources pétrolières du Sénégal, et semble très populaire dans l’électorat sénégalais, mais il a été tout récemment disqualifié de la course suite à une accusation de viol, beaucoup de gens sur place soupçonnent un complot dans lequel l’État français serait impliqué.

Les révoltes ont donc commencé quand ce candidat a été mis en garde à vue et emprisonné. Les gens ont commencé à viser les symboles français, notamment Total et Auchan. Ces révoltes se seraient apaisées quand le candidat opposant a été libéré par les autorités sénégalaises. Mais elles ont repris quand, un ministre français (je n’ai pas réussi à retrouver les sources de cet évènement) aurait affirmé que c’est Macron qui aurait commandé au président sénégalais de libérer l’opposant politique pour faire cesser les révoltes, prouvant ainsi implicitement aux révolté.e.s que leur président est une marionnette du gouvernement français.

Assane conclut ainsi : « c’est du néocolonialisme. ».
Il me parlait ensuite du problème du franc CFA, pour lui il fallait commencer par là, faire en sorte que la monnaie officielle du Sénégal ne soit plus produite en France. Il me raconte qu’un groupe avait proposé une solution, mais qui n’a jamais pu être appliquée et qui restait limitée, le Franc CFA serait toujours produit en France dans leur alternative.
Il me racontait ensuite que l’État sénégalais a décidé de stopper les services de Whatsapp dans le pays quand iels ont compris que les gens s’organisaient politiquement par ce biais. C’est ensuite qu’Anonymous (j’avais clairement oublié leur existence) ont mis la pression sur l’État, ce qui les a amené à réhabiliter les services de Whatsapp.
Je demandais un peu naïvement comment faire pour s’informer sur tout ça, comment faire du lien pour contester cette situation ici en France, il me disait que des sénégalais ont manifesté pacifiquement en France devant l’ambassade, mais ça a pas eu beaucoup d’écho.

C’était nécessaire pour moi de raconter ces moments de discussion. Je ne peux qu’espérer qu’il soit possible un jour de mettre à bas l’État colonial français, dans les territoires où il participe à la dépossession et à l’exploitation des populations locales, et ici en France contre l’ensemble de ces politiques libérales-autoritaires et capitalistes qui nous touchent toustes, mais pas à la même intensité.

N’oublions jamais que le colonialisme a des actualités, qu’il n’est pas qu’un sujet d’histoire que Castex peut effacer avec une remarque condescendante. Et je ne peux m’empêcher de penser au grand nombre de personnes étranger.ère.s (étudiant.e.s ou non) pouvant nous informer sur toutes ces injustices et nous orienter vers un combat commun contre l’Empire.

Pour en savoir plus :
https://www.mediapart.fr/journal/international/070321/au-senegal-une-revolte-populaire-s-ebranle-contre-la-recolonisation-economique

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *