La ZAD du Carnet, une démocratie, une institution et une thérapie

Credit: Malika Barbot

Ce texte a été écrit avant la toute récente expulsion de la ZAD du Carnet le 23 mars par les milices militaro-policières à la solde de l’État français, comme beaucoup j’ai tremblé.e et je me suis révolté.e devant les images des expulsions, mais je n’en ai pas changé la forme. Mais ce n’est pas la seule ZAD qui subit les assauts de l’Empire, juste sur le mois de mars, il y a eu la ZAD d’Arlon en Belgique le 15 mars et en ce moment la ZAD de la Colline. Pour cette dernière les défenses s’organisent encore pour lutter pour ces lieux et ce qu’ils incarnent. J’ai choisi de rajouter face à ce contexte des paragraphes en italique, au début et à la fin du texte initial, le ton y sera très différent mais l’esprit reste le même.

Je suis allé.e peu de fois à la ZAD du Carnet mais c’est peut être les seuls jours où j’ai pu me sentir « en vacances ».

Par « vacances », j’entend pas forcément la même chose que ce qu’on s’en représente en général. J’entend pas ce voyage qu’on a pu se payer après 6 mois de travail précaire ou saisonnier où on peut se laisser aller à nos désirs consommatoires : à manger des olives du marché du coin avec un saucisson aux noix tout en nous enfilant des bières avec les potes, en attendant d’aller draguer les gens du coin à la plage pour au final ne rencontrer que des touristes car les locaux de notre âge bossent pour nous dans le travail précaire ou saisonnier.

Ce que j’appelle « vacances » c’est davantage cette sensation de pouvoir s’autoriser à laisser le poids du monde qui nous écrase tous les jours prendre de la hauteur. Et ça c’est hyper rare pour moi, c’est même thérapeutique, car quand bien même je suis avec des personnes que j’aime, à visiter telle bord de mer ou telle forêt de je sais pas où, à boire des coups dans des bars très conviviaux ou à danser dans ce festival à la programmation folle, j’ai l’impression que quelque chose ne va pas, je sais qu’en rentrant à la voiture ou en redescente d’alcool je vais penser à mes petits traumas persos ou à la fin du monde. Tout cela parce que je hais être administré.e, parce je hais vivre sous perfusion des administrations, je hais cette marche militaire dans les bornes de l’ordre républicain, qui n’en finit jamais de reproduire ce monde ordonné par la bureaucratie d’État et son cortège de racisme, de sexisme, de transphobie, de validisme et de spécisme.

Au Carnet, on se sent directement en rupture, et quand bien même on a l’impression d’être dans un panoptique (cet espace flippant où les méchant.e.s peuvent toujours nous voir sans être vus), avec tel hélicoptère qui passe 14 fois par jour au dessus de nos têtes, et qu’on est prêt.e à soupçonner les mouches d’être des caméras embarquées hyper sophistiquées, ça reste un signe qu’on y est une bonne fois pour toutes, en rupture.

Cagoulé.e.s ou pas cagoulé.e.s, on peut enfin laisser s’évaporer la discipline aliénante qui façonne les dispositions de notre corps et les saturations de nos temps, et ainsi s’abandonner à la rencontre avec des autres, qu’on ne connaît pas mais dont on se sent proche, car on a l’impression d’avoir vécu ou de vivre la même sensation de se découvrir ou se redécouvrir maîtres.se.s de soi-mêmes, et réciproquement.

C’est possible que les gens qui vont lire ne comprennent pas ce dont je parle, qu’elles vont identifier cela à des sortes de hippies qui se parlent avec un ton excessivement joyeux, les pupilles dilatées et se faisant des câlins à tour de bras, ou à des sortes de « « black block » » qui se frappent dessus quand iels sont pas d’accord, en gueulant « ACAB » à chaque interaction et faisant des barricades à tour de bras. Même si ça n’aurait rien de péjoratif, j’ai pas l’impression que ça soit vraiment ça qu’il se passe en général. Moi je le vois comme si on réapprenait à marcher, à parler, à aborder, à penser, à agir hors des administrations et de la discipline qu’elles produisent, au début on se sent maladroit, puis après ça va mieux. Chaque cabane à construire, chaque bâtiment de l’ancien monde (avant la ZAD), est un terrain de jeu pour le détournement, on réinvente, souvent avec humour, mais cela laisse aussi place à des manières d’apprendre en autodidactes et en relation avec les autres, et c’est aussi une ambiance propice à la découverte d’autres savoir-faire, plus adaptés à des façons de faire horizontales, contre l’établissement d’un pouvoir délétère, loin des expertises labellisées et des cahiers des charges.

Il ne s’agit pas de dire que les dominations intériorisées et les mauvaises habitudes s’arrêtent au bord de la première barricade (loin de là, un texte est sorti après l’expulsion de la ZAD du Carnet et l’écriture de cet article sur des agressions sexuelles et des comportements sexistes sur ZAD, sa lecture est nécessaire pour remettre en cause ce qui est écrit à ce propos dans cet article). Mais celles-ci peuvent être détournées, les gens y réfléchissent ensemble et créent des manières de faire et des instances politiques pour les penser , comme des ateliers en mixité choisie ou des moyens de communiquer et de réparer des tords, ou de transformer les habitudes socialisées qui peuvent amener certain.e.s à faire de la merde. C’est aussi un peu comme un carnaval en continu où on peut devenir qui on veut et quand on veut, mais à long terme, et où s’expérimentent des techniques qui s’essayent à retransformer le monde pour laisser place à cette liberté tout en faisant que chacun.e puisse subsister hors des économies marchandes administrées.

Pourquoi la ZAD du Carnet est démocratique ? Premièrement l’invention du lieu, en tant que tel, découle d’une intention démocratique, il s’agit de prendre une zone dont le destin a été choisi par un petit comité d’expert.e.s, dans le cadre d’une planification urbaine faite pour être incompréhensible par les citoyen.ne.s, ne laissant aux droits de s’y opposer qu’une consultation qui n’est toujours qu’un moyen parmi d’autres de dire « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec nous, les autres on les ignore ou on les écrase ».

L’installation sur cette zone découle de l’analyse d’une contradiction qui se répète encore une fois, où les pouvoirs publics de l’État français, qui par ailleurs se disent démocratiques, sont davantage au service des élites technocratiques que des citoyen.ne.s, et vont produire un projet qui va bétonner (et donc rentabiliser) des zones humides où vivent de multiples êtres, pour y foutre des éoliennes qui n’ont d’écologique que le côté « c’est pas pire que le charbon ou le nucléaire ».

Deuxièmement, ce qui se vit en ZAD est démocratique, les gens trouvent des moyens de s’organiser et de vivre ensemble autant que faire se peut en respectant la souveraineté de chacun.e plutôt que dans la constitution d’une organisation unitaire qui entend gérer toutes les affaires de chacun.e, et donc d’un pouvoir, qui, dans sa maladie accumule le prestige ou les ressources quitte à en déposséder les autres. Ces moyens s’avèrent être une possibilité (parfois inaccomplie) de créer des relations de voisinage et d’accueil sur d’autres modes que des relations marchandes ou publiques, bref administrées.

Si les élus locaux ou les pouvoirs publics en général voient la ZAD du Carnet comme quelque chose d’anti-démocratique, c’est qu’iels confondent la démocratie avec l’État, auquel les citoyen.ne.s devraient s’identifier la main sur le coeur (gloire à la République) et qui devrait ordonner chacune des relations, normaliser chacune des pratiques, comme une gigantesque toile d’araignée bureaucratique.

Pour elleux le droit doit être l’instrument du pouvoir, et non son contrepoids. C’est ce qui les amène, dans leurs réflexes totalitaires, à produire les ZAD en zones de non-droit et les gens qui y vivent en ennemi.e.s intérieur.e.s parce qu’iels s’opposent à elleux et vivent contre les normes qu’iels sont censé.e.s faire respecter. Les médias locaux, avec leurs mensonges absurdes sur les gens qui vivent à la ZAD, suivent la même cadence militaire, iels font de l’information un instrument du pouvoir, non son contrepoids.

Pourtant la ZAD du Carnet est un droit, un droit de vivre dans l’indétermination des administrations, un droit d’en sortir, pour un temps, et d’expérimenter notre propre ordre social, loin des modes anti-écologiques et anti-sociaux des administrations actuelles (oui on sait, vous pouvez pas faire autrement, les chiffres vous l’ont ordonné). Ce droit, même s’il est particulier à la ZAD du Carnet, a une portée universelle, c’est le droit de toustes, quand bien même la vie à la ZAD du Carnet peut s’organiser sur un mode communautaire, sa portée juridique, et la portée des idéaux, des pratiques, des techniques, des savoir-faire qui s’y expérimentent peuvent être partagées avec toustes, ce sont des biens communs qui risquent de prendre une valeur nécessaire devant les désastres écologiques et économiques à venir.

Credit: Malika Barbot

Pourquoi la ZAD du Carnet est une institution ? Lors de ma « vacance » sur ZAD, je projetais beaucoup de fantasmes et d’imaginaires sur place, et même si je ne sais pas comment le vivent et l’expérimentent les gens qui vivent sur le long terme au Carnet, j’ai eu des idées que j’aurais vraiment voulu expérimenter si jamais j’aurais décidé de m’installer là bas, et je me mettais aussi à leur place.

D’abord je me disais que l’autonomie n’est pas seulement à concevoir comme un oasis au coeur du désert, ou comme une zone délimitée sur la carte de l’État français, elle devrait, je pense, être pensée davantage comme une relation, avec des gens qui vivent dans des territoires différents et à travers des altérités. C’est ainsi que je pense qu’on peut faire circuler l’ « esprit du Carnet ». C’est en expérimentant ces façons de faire en maîtres de soi-mêmes, dans une dimension réciproque où l’autre est aussi maitre de soi-même, qu’on peut consolider des réseaux de solidarité larges, dans une géographie qui « déterritorialise », se déploie au-delà des frontières d’Etat, en ramenant telle ressource ou tel savoir-faire qu’il manque sur ZAD, en créant des comités de soutien locaux par exemple. Ces esprits d’autonomie et de solidarité, disons le, sont des institutions à part entière et les administrations publiques qui entendent gérer nos vies sont loin de nous être indispensables, elles étouffent même la plupart du temps ces institutions qui sont les nôtres. Plutôt que de dépendre de diplômes et de formations exclusives, ces principes et ces savoir-faires circulent dans les discussions, ici et là, selon un principe que j’aime appeler comme le Collective Autonomy Research Group de « pollinisation croisée ».

Je me disais également que les idéaux que j’avais inconsciemment d’une démocratie visant à créer le consensus et une unité populaire étaient au final très pauvres. Que les rivalités internes et les nombreuses blagues contre l’AG centrale peuvent être aussi des moyens de mettre à distance la production d’un pouvoir centralisé qui pourrait aller à l’encontre de la liberté de chacun.e autour de réglementations strictes. Qu’au contraire, on s’organise mieux quand chacun.e peut décider de sa journée comme iel le souhaite, ou décider de faire autre chose ou changer d’avis intentionnellement pour l’intérêt du groupe et par affection pour nos potes qui voudraient faire autre chose, on peut s’engager librement dans de multiples choses, cette liberté dans les bornes d’un respect de la relation qui fait que ce type de lieu peut exister. Les espaces de consensus et d’unité ne devraient donc pas être une fin en soi mais à la limite un espace de coordination des initiatives diverses qui s’organisent dans chaque zone particulière, dans le respect des organisations spontanées et différentes de toustes.

J’imagine également que beaucoup pouvaient saturer de vivre dans des conditions très inconfortables et précaires, sous une surveillance oppressante, et un peu « les uns sur les autres », mais c’est aussi quelque chose qui peut se résoudre en allant à un autre endroit ou sur place à l’accueil de l’altérité, autant des gens qui viennent sur le Carnet que des voisin.e.s du Carnet. Ça laisse place à des diffusions de ces imaginaires et techniques pensées au Carnet, à une extension de la « pollinisation croisée ».

Qu’un désengagement partiel peut au final se traduire en partage, qu’on a pas à se formaliser dans des responsabilités contre-productives car on peut se rendre utile de multiples manières.

Que nos manières conventionnelles de faire la fête sont parfois contre-productives, que la consommation de drogues et les discussions jusqu’à pas d’heure nous empêchent parfois de transformer le monde comme on le veut et qu’on peut toujours inventer de multiples manières de festoyer. Que c’est même cool de le faire pour les gens qui se rendent responsables sur place et ont aussi leurs petites habitudes addictives qu’on peut stimuler malgré nous avec nos pratiques vacancières.

Qu’avoir besoin de boire ou de fumer le soir doit être une question davantage relationnelle qu’individuelle, comme toutes les autres au final, et que les addictions se posent dans des contextes sociaux, et qu’on peut festoyer autrement sans réprimer toute consommation de drogue. Toutes ces choses, je les ai plus réfléchi qu’expérimenter mais c’est aussi toute la force relationnelle des espaces comme celui du Carnet qui permettent de les penser concrètement.

Et enfin, pourquoi la ZAD du Carnet est thérapeutique ? Elle permet de laisser le poids du monde, et les anxiétés et les angoisses qui vont avec, prendre un peu de hauteur pour s’engager dans des activités inventives et des nouvelles relations, sur d’autres modes. Le fait de se sentir reconnu.e comme responsable de nous-même réaménage autrement nos relations, et on se rend compte que nos petits traumas persos, en tous cas les miens, ceux qui réémergent de ces mois passés de pression en confinement et en état d’urgence, peuvent se dissiper très vite. C’est un grand bol d’air, et si les technocrates au pouvoir ; qui flippent tellement des révoltes à venir qu’ils préfèrent sécuriser tout ce qui vit encore et faire de notre monde une gigantesque prison avec plus ou moins de « libertés » ; veulent bien y réfléchir un moment, je leur conseillerais de lâcher prise et d’entendre le droit que défend, de par son existence, la ZAD du Carnet.

Au moment de l’état d’urgence sanitaire et des angoisses écologiques où la plupart des étudiant.e.s sont dans une détresse totale, où des gosses de moins de 10 ans commencent à faire des dépressions, et où des collégien.ne.s sont interné.e.s en HP car iels deviennent un danger pour elleux-mêmes, il est possible que ces technocrates qui nous voient comme des sauvages violent.e.s vivent une sacrée prophétie autoréalisatrice s’iels ne lâchent pas prise rapidement, car beaucoup de gens seront prêt.e.s à mourir d’une manière ou d’une autre. Et ça l’unique recours à l’ultra-violence de la police républicaine et à l’ordre punitif de la justice française est loin de pouvoir le transformer ou le réparer.

Vous, playmobils et robocops de toutes parts, flics et bureaucrates de tous bords, pouvez continuer à expulser, vous ne ferez jamais disparaître l’esprit du Carnet, comme celui de NDDL hier, comme celui du Marais ici. Vous pouvez continuer à chercher à étouffer les militant.e.s que vous vous plaisez à nommer comme des ennemi.e.s intérieur.e.s en voulant contraindre les arènes juridiques à vos prérogatives, vous n’aurez jamais notre âme.

Nous représentons ce qu’avant vous les masses populaires nommaient « démocratie », « anarchie », « socialisme » ou « république » et ce que nous appellerons toujours « la vie qui se défend ». A mon sens, nous ne sommes pas des militant.e.s, nous sommes celleux qui apprennent à être, à penser et à agir en maîtres.se.s de soi-mêmes, et réciproquement.

Nous apprenons à défendre nos droits et à les réinventer, et ça vous fait peur, nous apprenons à vivre contre le pouvoir et nous nous rendons ingouvernables à toute organisation qui prétend gouverner au nom du « peuple », que ce soit un Roi, une Religion, un Parti ou une République, peu importe comment vous l’appelez.

Expulsez, criminalisez, désignez ces éléments pathologiques du corps d’une société que vous voulez identique à votre programme, nous ne serons que plus habiles pour ouvrir, nous défendre et nous immiscer. Continuez à montrer du doigt cette mouvance d’ « ultra-gauche », « anarcho-autonome » ou « islamo-gauchiste » que vous pensez une et organisée, vous ne faites qu’alimenter nos blagues avec vos termes que personne n’utilise. Nous n’avons même pas besoin de vous pour haïr les Julien Coupat et les Mathieu Burnel.

Toute tentative de nous replier dans une case ne sera qu’une opportunité pour mieux nous lier à celleux que nous ne connaissons pas, à échapper aux dogmes et aux folklores par plus de joie et de propension à nous laisser affecter par les milieux qui ne sont pas les nôtres et à les affecter par ce qui nous pousse, la vie comme maître de soi-même, et réciproquement. Nous ferons d’autant plus l’effort de nous dissimuler de votre regard et de nous fondre dans les traditions et les cultures populaires qui vous échappent. J’espère que nous deviendrons les particules dynamiques qui donnent sens et animent; qui pollinisent; les traditions et les cultures, car en voulant nous encadrer, vous ne ferez que mortifier celles-ci en des musées, des reliques et des patrimoines sans âme. Comme vous l’avez toujours fait, mais le mensonge qui guide votre action, la maladie du totalitarisme, s’éclaire de plus en plus aux yeux de toustes, et l’ « esprit du Carnet » apparaîtra toujours plus thérapeutique à celleux qui le connaissent.

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