Aksis, ou l’art de rentabiliser le service public

L’illustration et la mise en écriture sont le choix de Rugir et non de l’auteur

En juillet 2015 Pôle Emploi lance le programme Activ’Emploi, avec la promesse que le recours aux prestataires privés permettra une meilleure réinsertion des chômeur·se·s. Méthodiquement dépouillé de ses moyens financiers et humains, le fruit semble alors mûr pour un partenariat public-privé qui se promet de ne pas – une fois n’est pas coutume – favoriser les intérêts de l’entreprise, mais bien d’œuvrer pour le bien commun. Le principe est simple : les demandeur·se·s d’emploi qui se disent autonomes dans leur recherche sont redirigé·e·s vers un OPP, un Opérateur Privé de Placement, dans l’objectif de « dynamiser [ses] actions et [d’être] aidé·e à accélérer [sa] recherche d’emploi ». Peut-on déjà critiquer l’idée de renvoyer vers des prestataires « professionnel·le·s » des chômeur·se·s qui se disent autonomes ? N’est-ce pas comme envoyer en rééducation des individu·e·s en bonne santé ? Après un mois de chômage, mon OPP à moi ce sera Aksis Profil Emploi. Ce nom ne t’est, lecteur·ice, peut-être pas inconnu : les journalistes de France 2 avaient en 2016 enquêté sur cette entreprise. Celleux-ci pointant déjà quelques anomalies, la direction d’Aksis avait alors en réponse affirmé que malgré « des dysfonctionnements […] les mesures coercitives ont été déployées »1. Activ’Emploi par Aksis, c’est quatre mois de formation et autant de rendez-vous. Cela peut sembler peu2 , mais heureusement nous assure l’entreprise, les consultant·e·s restent joignables par email ; puisqu’on enseigne en distanciel, pourquoi ne pas former par email ? Néanmoins, l’expérience promise par Aksis sur son site est alléchante3 ; ainsi peut-on y lire que son « accompagnement est toujours individualisé, [mené] dans le respect des spécificités propres à chaque personne et de la confidentialité nécessaire ». On y apprend également que « le consultant référent suit le bénéficiaire sur toutes les étapes de son parcours », ou encore qu’Aksis entretien « un lien constant avec les autres acteurs du monde de l’emploi, du travail et de la formation ». Et pour ce qui est de l’expérience vécue ? Premier bémol, ce ne sont pas moins de trois conseiller·e·s différent·e·s que verra défilé lae « bénéficiaire », et ce en à peine quatre rendez-vous. Mieux encore, chacun·e d’entre elleux semble être dans l’ignorance la plus complète de ce que font les autres – je ne m’explique pas autrement que, de l’un·e à l’autre, les questions posées soient sensiblement les mêmes. Et tandis qu’Aksis se présente en « organisation solide qui permet la réactivité », ses collaborateur·ice·s ne sont visiblement pas au courant ; vous pouvez en effet remplir un questionnaire numérique « bilan » à la demande de l’entreprise… et recommencer le lendemain de vive-voix avec un·e téléconseiller·e. D’un autre côté, cette « réactivité » tant vantée se mesure au temps qu’Aksis daigne accorder aux demandeur·se·s. Que ce soit du fait de problèmes techniques ou d’un planning chargé, vous pouvez être sûr·e que vos entretiens seront brefs : de 15 à 45 minutes d’expertise tronquée par séance formatrice. Mon entrevue bilan a, elle, était rondement menée, puisqu’en 8 minutes 55 – au lieu d’une heure – s’en était terminé. Veni Vidi Vici. Réduits au minimum, les entretiens peuvent ne faire qu’effleurer la surface et nier les difficultés de retrouver un emploi, différentes selon les situations individuelles. Qui veut peut, qui n’a pu n’a pas suffisamment voulu. J’avais ainsi expliqué au premier conseiller consulté que je désirais être écrivain indépendant et que pour ce faire j’envoyais quelques CVs ; il n’a pas bronché et m’a encouragé sur cette voie. Voilà sans doute les fruits du « lien constant avec les […] acteurs du monde de l’emploi, du travail et de la formation », ou encore le « réalisme » que l’entreprise prête à ses consultant·e·s. Leur tactique n’est en fait autre que de laisser parler les demandeur·se·s d’emploi, de leurs projets et difficultés, et de les encourager poliment. Pour vous aider à retrouver un emploi, Aksis se propose ainsi d’être votre coach en développement personnel. Bien sûr il faut à ses « expert·e·s » vous « dynamiser », mais aussi vous prodiguer quelques conseils, faute de quoi l’entourloupe serait trop voyante. Dans le cadre d’Activ’Emploi, vous avez donc le privilège de voir vos conseiller·e·s auto-proclamé·e·s « expert·e·s » brasser du vent, toujours plus de vent pendant quatre mois. On est alors en droit de se demander si celleux-ci sont incompétent·e·s, ou s’il s’agit là d’un traitement de faveur envers les quémandeur·se·s d’emploi. Impossible de trancher « scientifiquement », cependant on peut évoquer quelques faits. Ainsi, ce conseiller qui a attendu que la séance se termine pour me demander précipitamment quelle avait été ma formation universitaire. Sans doute au cas où cette information ait la moindre importance pour, soit connaître mes « spécificités », soit penser quelles solutions d’emploi me proposer. Il y a aussi les conseils dispensés, rien de moins que dispensables. Quelques lumineuses observations sur l’importance du numérique et des réseaux sociaux dans le monde d’aujourd’hui, ou de stupéfiantes remarques sur les formes du CV idéal. Alors quoi ? Le chômage est endémique parce que trop de personnes usent de la mauvaise couleur de typo, de la mauvaise police, du mauvais logiciel de traitement de texte ? Voyez là toute la capacité d’analyse d’Aksis et l’étendu de l’expertise de ses collaborateur·rice·s. Mais cette entreprise a tout de même dû offrir quelques gages lorsqu’elle se mit sur les rangs pour être subventionnée par Pole Emploi, aussi propose-t-elle à celleux qu’elle forme un accès à la plateforme Addviseo. D’ordinaire payant, c’est Addviseo qui fait office d’accompagnement « individualisé » et régulier. Vous pouvez y définir, à l’aide d’une vingtaine de questions binaires, votre personnalité, et tant pis si vous aviez jusqu’alors cru être un·e individu·e complexe. Vous pouvez également y consulter l’actualité économique de votre région – au cas où le papier journal n’ait pas été découvert chez vous – ou accéder à des applications d’ores et déjà disponibles via le site de Pôle Emploi. Enfin, grande force d’Addviseo, il y est proposé de collectionner des badges numériques. Par exemple, en acceptant de modifier vos « prétentions salariales », vous gagnez le badge « Flex », tandis que l’acquisition des autres est subordonnée à l’ouverture de tel article du blog. À noter que 100 % de badges acquis ne vous garantit pas le retour à l’emploi. Il y a aussi un agenda en ligne, dont d’ailleurs notre premier interlocuteur a tenu à dire, par trois, quatre, cinq fois qu’Aksis n’en vendait pas les données. En définitive avec Addviseo, si vous n’avez pas la chance d’être chômeur·se et donc de disposer de cinq mois gratuits, vous raquez pour un agglomérat de services et d’informations ou complètement inutiles, ou honteusement infantilisants, quoi qu’il en soit toujours accessibles ailleurs. Que reste-t-il à Aksis pour parfaire son numéro ? Déjà, ne pas oublier de frapper allégrement Pôle Emploi et ses employé·e·s qui, selon les dires d’un de ces « expert·e·s », n’ont « jamais travaillé de leurs mains ». Mais même si les consultant·e·s Aksis aiment dénigrer Pôle Emploi, l’entreprise ne manque pas de lui reconnaître implicitement quelques qualités, notamment par le renvoi aux applications que le service public met lui-même à disposition sur son site, ou encore par la bouche de ce conseiller qui, content de lui, me confie que Pôle Emploi paie Aksis « rubis sur l’ongle ». Cet accord entre Pôle Emploi et Aksis est une aubaine – pour Aksis s’entend. Cette dernière est peut-être payée au résultat, elle est surtout payée par tête de chômeur·se4, et sachant ce qui vient d’être dit sur ses méthodes, il est clair que les formes qu’elle donne à Activ’Emploi n’exigent d’elle qu’un investissement dérisoire. En revanche, Aksis est crédité du retour à l’emploi des demandeur·se·s dont elle s’est « occupé », jusqu’à un mois après la fin de la formation. Étant donné que l’entreprise axe son travail sur le type et la taille de la police d’un CV, on peut sans trop s’avancer affirmer que cela tient du miracle pour qu’un·e individu·e retrouve un emploi du fait de ses conseils. Vous êtes embauché·e ? Gloire à Aksis qui n’y aura été pour rien, elle sera payée à taux plein. Vous restez chômeur·se ? Aksis ne peut sauver toutes les brebis, ce qui ne l’empêchera pas d’être gratifiée tandis que, soyez-en assuré, c’est de Pôle Emploi dont on parlera, ou de votre fainéantise, lorsqu’il s’agira de critiquer « l’assistanat français ». De ce que j’ai pourtant pu voir, c’est Aksis qui vit aux crochets de la protection sociale. Qu’Aksis tire tous les bénéfices de ce mariage public-privé est prouvé par le fait qu’elle n’ait pas changé d’un iota ses façons de faire depuis l’enquête de Cash Investigation. Peut-être a-t-elle rodé son discours, amélioré ses tours de prestidigitation, mais elle ne tient toujours pas les engagements contractés auprès de la société ; elle ne favorise pas le retour à l’emploi et ne propose rien de mieux qu’un coaching discount. Cela n’empêche pas Aksis de continuer à grever une part des ressources allouées à la protection sociale, ce qui donne à cette alliance contre-productive des allures d’entente de cabinet. Rappelons les mots de Jean Bassères, directeur de Pôle Emploi depuis 2011, à Elise Lucet au sujet d’Activ’Emploi, dont il assurait déjà que la « mécanique » allait « monter en puissance progressivement », les faiblesses d’alors étant dues à la fraîcheur de l’organisation. Aujourd’hui, cinq années ont passé et rien n’a changé. Les déclassé·e·s, victimes expiatoires des « mutations du travail » – plus de machines, plus de flexibilité – sont les premier·e·s perdant·e·s ; Aksis joue de leurs espoirs mais ne donne rien, si ce n’est mépris et dédain. Pôle Emploi aussi y perd, puisque dans ce gâchis c’est lui qui fait systématiquement office de bouc émissaire. Enfin, toi aussi, citoyen·ne, tu es perdant·e, parce que ce système social pour lequel tu acceptes de bon gré de cotiser est transformé en vache à lait. Tu l’auras compris, Aksis n’est pas le nœud du problème, et remplacer ce privé par un autre ne ferait que changer les formes du vol, sans mettre un terme à celui-ci. Après tout, pourquoi une entreprise privée chercherait elle à souscrire un contrat s’il ne lui était pas bénéfique ? Comme le dit le proverbe, là où il n’y a pas de profit, il n’y a pas de privé.

1TROUBLE FAIT, Cash Investigation – Marchés publics, le grand dérapage (Intégrale), 2:20:16, 19.10.2016. En ligne sur Youtube consulté le 10.01.2021.

2Cette organisation ne doit rien au Covid.

3« AKSIS – Cabinet conseil en évolution professionnelle », Aksis, , consulté le 10.01.2021.

4« Activ’Emploi, la nouvelle prestation phare de Pôle Emploi | Tout pour l”emploi », , consulté le 10.01.2021.

Texte par Timon

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