Voyage en terres bien connues

Je suis rentré dans ma famille pour les fêtes, sur Alençon. Je n’étais pas revenu dans le coin depuis de longs mois, sur Alençon même, depuis peut plus être plus d’un an. Quand je rentre, j’avoue ne pas prendre le temps d’aller flâner en centre-ville préférant la compagnie des oiseaux à celles des primates aliénés par la consommation.

Bref, ça faisait longtemps que je n’étais pas retourné en centre-ville, et cette fois j’y suis allé, j’ai vu, j’en suis revenu. Récit de l’agonie d’une petite ville que j’aime, de la préfecture d’un département rural dont les habitant·e·s sont oublié·e·s de toustes, sauf de l’extrême droite qui s’y enracine.

Alençon, c’est pourtant pas ce que vous croyez

Si vous n’êtes pas ornais·e, et peut-être même si vous l’êtes, quand on vous parle d’Alençon, vous voyez une petite ville peu attrayante, étouffée entre Le Mans et Caen, qui ne doit son statut de préfecture qu’au fait qu’il n’y a rien autour.

C’est pas tout à fait faux pour ce qui est d’Alençon aujourd’hui. Mais Alençon ça n’a pas toujours été ça. Petit cours d’histoire à venir (très simplifié pour aller vite), si ça ne vous intéresse pas, que vous voulez directement passer aux problématiques actuelles, sautez le paragraphe suivant.

La halle au blé, un des monuments caractéristiques d’Alençon, dont la verrière a été imaginée par Gustave Eiffel

Au cours de son histoire, Alençon a su bénéficier d’une position géographique avantageuse. Située entre Caen et Le Mans, Rennes et Paris, Alençon a longtemps été une ville-étape obligée pour quiconque voyageait dans l’ouest de la France. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la population alençonnaise est à peine plus faible en nombre que celle du Mans. Alençon rayonnait de par sa dentelle (entrée au patrimoine de l’unesco en 2009), par son célèbre granite exporté pour la construction à plusieurs centaines de kilomètres (les quais du port du Havre et plusieurs édifices parisiens ont été construits avec cette roche), par la bijouterie (les employés des carrières de granite revendant aux bourgeois·es de passage du diamant d’Alençon (une variété de quartz fumé)), et par l’imprimerie (devinez où a été édité Les Fleurs du mal de Baudelaire…). D’ailleurs, petite anecdote puisque l’on parle d’imprimerie et des Fleurs du mal, son éditeur : Auguste Poulet-Malassis avait pris part à la révolution de 1848 en publiant un journal intitulé : L’Aimable Faubourien, journal de la canaille : vendu par la crapule et acheté par les honnêtes gens.

Mais puisque tout roulait à Alençon que s’est-il passé ? Et bien en 1848, Ariste-Jacques Trouvé-Chauvel, maire du Mans et préfet de la Seine décide que la ligne ferroviaire Paris-Brest passerait par Le Mans et Laval plutôt que par Alençon comme initialement prévu. Dès lors, avec l’avènement du chemin de fer, Alençon n’occupe plus une place géographique centrale et amorce son déclin là où les villes bénéficiant du chemin de fer croissent inexorablement. Alençon est d’ailleurs toujours l’une des quelques préfectures à ne pas avoir de ligne ferroviaire directe pour Paris.

Alençon jouit d’une nouvelle jeunesse dans les années 50 et 60 grâce au développement du transport routier et à la RN12 qui relie Paris à Brest et passe par la préfecture ornaise. Alençon devient par ailleurs une ville industrielle et vit de l’usine Moulinex. C’est cette fois-ci la fermeture de Moulinex au tout début des années 20001 et la construction des autoroutes A11 (qui replace de nouveau stratégiquement Le Mans sur l’axe Paris-Brest) puis l’A28, un projet inutile permettant aux voyageur·se·s de l’axe Rouen-Tours de contourner la ville sans même s’en rendre compte, qui ont achevé de tuer la préfecture de l’Orne.

La Sarthe vue du Pont-Neuf

Alençon aujourd’hui c’est quoi et pourquoi ?

Alençon aujourd’hui c’est une ville morte, ou sur le point de lâcher son dernier souffle. Les responsables sont connus, on va les balancer.

♦ L’autoroute A11 : l’autoroute A11, c’est le bis repetita du chemin de fer. En 1978 l’autoroute relie Paris et Le Mans, puis en 1993, Le Mans à Nantes. Paris a désormais une voie directe vers la Bretagne, les parisien·ne·s ne passeront plus par Alençon. Qui sont les responsables de ce carnage ? Les élu·e·s bien sûr. Les élu·e·s alençonnais·es et celleux du Conseil Général qui n’ont pas su s’opposer à ce tracé et défendre leur ville auprès des décideur·se·s.

♦ L’autoroute A28 : Comme si cela ne suffisait pas, on reproduit encore une fois les mêmes erreurs en 2005. C’est grâce à la droite que ce projet aboutit. Les élu·e·s le défendront en prétextant qu’il apportera de l’emploi, que l’autoroute redynamisera le centre-ville d’Alençon… Bien sûr il n’en est rien. Pourquoi les voyageur·se·s quitteraient l’autoroute pour s’aventurer dans les rues d’Alençon ?

Alors pourquoi cette autoroute ? Au bah pour une arnaque pardi ! Vous pouvez lire ici pour en savoir plus (https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/l-autoroute-a-28-un-scandale-financier-selon-marianne-1530631007) mais en gros : le prix pour les usager·e·s a plus que doublé, les créancier·e·s s’en sont foutu plein les poches et l’État s’est fait avoir puisqu’il ne touchera pas son premier loyer avant, au mieux, 2055…

♦ La spéculation immobilière : La spéculation immobilière est un autre problème d’Alençon. Quelques riches propriétaires ont acheté des endroits incontournables de la vie alençonnaise ou des appartements et ne les ont jamais reloués, faisant ainsi grimper les prix et, par effet papillon tuant un peu plus le centre-ville. Les coupables, on en connaît certains. On peut penser au groupe Desjouis propriétaire de la brasserie La Renaissance et de l’hôtel du grand-cerf (lieux phares d’Alençon), fermés depuis 2008 et pour lesquels il ne cesse de proposer de nouveaux projets qui ne se concrétisent jamais. Le dernier en date : juin 2020 où l’on nous informait que la Renaissance accueillerait de nouveaux commerces et que l’hôtel du Grand Cerf deviendrait un espace de « co-working haut de gamme ». BLUUURP ! Excusez moi j’en ai la nausée.

Vous ne connaissez pas ce groupe dirigé par Nicolas Desjouis ? Bah vous avez de la chance. En plus de participer à l’assassinat d’Alençon, il est également l’un des responsables du suicide d’une mère de famille de 37 ans : En 2002, Michel Desjouis (le père de Nicolas) fait une promesse d’achat de leur ferme à des agriculteurs d’un village non loin d’Alençon à hauteur de 768 000 € à condition que le groupe Desjouis puisse ouvrir un centre d’enfouissement des déchets sur un terrain qui jouxte la ferme. Sauf que le centre ouvre en 2010 et Nicolas Desjouis, qui avait succédé à son père, refuse d’acheter la ferme. En 2019, la fille des propriétaires de la ferme qui s’occupait des négociations, met fin à ses jours après avoir envoyé un message à ses parents dans lequel elle disait ne plus pouvoir combattre sa dépression et cette histoire.

Desjouis a beau se débattre dans la presse, il n’est qu’une ordure, il ne mérite que d’être enfoui dans son propre centre d’enfouissement des déchets. (https://www.ouest-france.fr/normandie/normandie-pourquoi-cette-famille-bloque-l-entree-d-un-site-industriel-dans-l-orne-6414096). Mais ce n’est bien sûr pas le seul spéculateur immobilier, s’il en est l’exemple le plus flagrant, il y a aussi toustes celleux qui possèdent des appartements sans les louer.

♦ La mort du « petit commerce » au profit de la haute bourgeoisie orchestrée par les socialistes. Si je parle des raclures de droite dans les responsables depuis tout à l’heure, il ne faut pas croire que la gôche soit en reste. Plus ou moins récemment, deux grandes zones commerciales ont été ouvertes en périphérie de la ville : l’une au sud et l’autre, plus récente, à l’ouest de la ville. Ces deux zones commerciales regroupent bien entendu toutes les grandes chaînes qui normalisent le paysage marchand de toutes les villes de France.

Mais comme si cela ne suffisait pas pour mettre le petit commerce de centre-ville en difficulté, la mairie socialiste a rendu le stationnement payant partout en centre-ville là où il est gratuit dans les zones commerciales, a même augmenté ces prix et, pour finir, a augmenté les impôts locaux que devaient payer les commerçant·e·s, pourtant déjà mis en difficulté. Résultats ? La rue aux Sieurs, l’emblématique rue piétonne commerçante d’Alençon, l’équivalent alençonnais de la rue Saint-Pierre à Caen, se meurt. Aujourd’hui, un commerce sur 3 est ouvert. Les seuls commerces qui semblent viables sont les chocolatiers hors de prix, les kebab et les tacos. Pourtant dieu sait si j’aime les kebab, mais une ville constituée uniquement de kebab, c’est une ville déjà morte qui finit de rôtir lentement à la broche.

La place La Magdeleine à Alençon, l’équivalent alençonnais de la place Saint-Sauveurà Caen, un mercredi après-midi vers 16h30-17h. Non, non, ce n’est pas une photo prise pendant le confinement…

Quelques animations sont régulièrement organisées pour tenter de faire oublier la monotonie ambiante d’une préfecture que tout le monde fuit (la démographie ne cesse de diminuer depuis les années 70). C’est d’ailleurs au cours de l’une de ces animations qui m’avait attiré en centre-ville, que j’ai remarqué un autre changement à Alençon : les caméras de vidéosurveillance. Alençon est entièrement surveillée par pas moins de 59 caméras dont une trentaine rien qu’en centre-ville. La 60e caméra sera installée très prochainement et d’autres sont en projet. A titre de comparaison, avant les travaux du tram, il y avait 48 caméras à Caen dont la population est pourtant 4 fois plus importante. Pour justifier son choix, Joachim Pueyo, le maire actuel, utilise même le féminicide de Laura, qui a ébranlé la ville en ce mois de janvier, alors que les caméras n’ont servi à rien dans l’enquête puisque le coupable s’est désigné de lui-même et que les faits se sont produits dans l’appartement de la victime.² Quel vautour, la décence il ne connaît pas…

C’est derrirère ces murs que se cache le maire d’Alençon qui ose justifier ses dérives sécuritaires par des faits divers atroces qui n’ont aucun rapport.

Du coup on se promène dans un centre-ville, devenu un décor sans âme d’une télé-réalité diffusée en direct sur les écrans policiers.

Une ville sous surveillance où même les boulangeries ferment.

Alors que les lois autoritaires se succèdent, que nos droits sont bafoués au nom du « sécuritaire », alors même que l’extrême droite gagne du terrain à chaque élection comme dans toute région sinistrée (le FN avait 7 % en 2007 aux présidentielles, 14 % en 2012 et 17 % en 2017), les « socialistes » à la tête de la mairie ont l’inconscience d’accroître les possibilités répressives. Social-traitres ! Doit-on s’étonner que Pueyo soit un ennemi de classe lorsqu’avant d’être maire il dirigeait la prison de Fleury-Mérogis… C’est d’ailleurs via la prison qu’Alençon rayonne aujourd’hui avec la prison la plus sécurisée de France. Super, achevez-moi.

La porte d’entrée de l’ancienne prison d’Alençon,avant que ne soit construite une prison de haute sécurité. On ressent bien le poids de la justice

Tout cela, provoque le départ des jeunes qui, après être parti·e·s dans d’autres villes pour leurs études ne reviennent plus jamais. Sans blague, qui veut venir vivre dans une ville morte et sécuritaire ? La population est vieillissante et cela pose alors de nouveaux problèmes : bon courage pour trouver un ophtalmo sur Alençon, un médecin de moins de 55 ans qui prend de nouveaux·elles patient·e·s etc. Maintenant pour bien des cas qui ne le nécessiteraient pas, beaucoup doivent passer par l’hôpital, voire même les urgences ce qui crée encore davantage de difficultés dans ce service déjà en souffrance (nous avions fait un reportage sur les urgences d’Alençon, à retrouver ici : https://rugir.fr/2019/06/25/reportage-les-urgences-dalencon-en-greve/).

Alençon est morte, Vive Alençon !

Mais Alençon malgré sa situation actuelle a du potentiel, notamment d’un point de vue militant. Tout d’abord, c’est une jolie ville à la campagne, et ça c’est agréable, on peut passer ses weekends à se perdre dans les deux grandes forêts qui l’entourent (à condition que l’on arrête de bétonner ses alentours, de faire pousser des zones pavillonnaires pour que les classes moyennes accèdent à leur rêve de posséder une maison absolument identique à toutes les autres en banlieue d’une ville qui n’attire personne).

D’un point de vue militant, les effectifs de police étant réduits et les caméras de surveillance étant statiques, le panel d’actions est assez large : les nombreux logements vides offrent une multitude de squats qui ne demandent qu’à être ouverts, les commerçant·e·s du centre-ville ne viendront pas pleurer les manifs qui ralentissent leur activité vu qu’ils sont déjà morts, les possibilités d’actions bloquant l’économie sont facilitées du fait des grandes zones commerciales dont il est facile de bloquer les accès, les tags en centre-ville ne sont jamais effacés… Il ne manque que les effectifs pour pouvoir agir. Il y a bien quelques tentatives parfois, je pense par exemple aux multiples attaques contre la permanence du RN en centre-ville3, mais les auteur·ice·s doivent se sentir bien seul·e·s dans cette ville endormie. Pourtant, si Alençon étouffe entre Le Mans et Caen, cela pourrait être un atout pour relancer une dynamique militante dans la ville en créant du lien entre ces trois villes, recréer de la vie là où les pouvoirs publics et les capitalistes s’évertuent à la détruire. Si Alençon n’est plus un carrefour économique, qu’elle devienne un carrefour militant.

1 Voici d’ailleurs un récapitulatif de la fermeture de Moulinex, une époque révolue où les syndicalistes occupaient une agence bancaire toute une nuit avant de se faire déloger par la police et où le leader de la CFDT était gravement blessé en manifestation par les CRS : https://alencon.maville.com/actu/moulinex_detail_-L-usine-d-Alencon-ferme-Moulinex-depose-le-bilan-_9534-352384_actu.Htm

2 https://actu.fr/normandie/alencon_61001/a-alencon-la-videosurveillance-va-etendre-sa-toile-un-choix-assume_39018188.html

3 https://www.ouest-france.fr/normandie/alencon-61000/alencon-le-siege-departemental-du-rassemblement-national-degrade-6975963

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