Ce que nous pensons de la lettre des “commerçant.e.s”

Lundi 30 novembre, une lettre adressée par “les commerçant.e.s” du centre-ville caennais au préfet de Normandie apparaît sous nos yeux. Elle est relayée sur les réseaux sociaux par la page massive “OùtrouverquoiàCaen” pour dénoncer la manifestation de samedi dernier contre la loi “Sécurité Globale” et l’Etat policier. Nous avons choisi de réagir à cette lettre qui n’est pas signée par “les commerçant.e.s” mais par l’association “Coeur de Caen”, rejointe par la suite par l’association “Vitrines sur Caen” . Celle-ci évoque la “solidarité” pour justifier son propos, nous allons mettre la lumière sur les intentions politiques sous-jacentes de cette “solidarité” vantée par l’association “Coeur de Caen”.

Voici la lettre en question :

LETTRE OUVERTE À MONSIEUR PHILIPPE COURT, PRÉFET DU CALVADOS

Monsieur le Préfet,

Les Commerces ont été plongées pendant plusieurs mois dans une précarité dont nous ne sommes pas certains de pouvoir nous relever.Suite à la manifestation, nous avons encore subi des violences, et des prises à partie. Les clients n’ont pu accéder sereinement aux magasins et nous subissons un nouveau coup que personne n’encaissera à notre place.Notre activité a déjà été impactée de manière significative par les mouvements sociaux , par les travaux du tramway et par la crise sanitaire. Nous ne pouvons plus supporter ce climat d’insécurité et faire prendre des risques à nos usagers alors que nous nous efforçons d’appliquer un protocole sanitaire stricte pour la sécurité de tous.Si d’autres manifestations sont prévues, nous refusons d’être le lieu de rassemblement ou même être sur le parcours de ces manifestations. Nous demandons désormais à être intégrés ( tout le centre-ville, Rive droite et Rive gauche) au périmètre interdit aux manifestants.Nous espérons que cette demande retiendra toute votre attention.

Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l’expression de nos sentiments respectueux.

Les membres du bureau Cœur de Caen

Qui sont-iels ?

Cette lettre n’est pas celle des “commerçant.e.s” mais bien celle du bureau de l’association Coeur de Caen. Cette association regroupe des représentant.e.s de quelques commerces qui entendent exercer un pouvoir de décision sur l’ensemble de l’espace du centre-ville de Caen.

Son iniative a été rejointe par la suite par l’association principale “Vitrines sur Caen” dans des conditions dans nous n’avons pas la connaissance, hormis les déclarations de la présidente de cette association. Il semble pourtant que le timing de ces initiatives et certains échos lointains que nous avons reçus nous laissent penser que tous les commerces du centre-ville de Caen ne soutiennent pas cette initative, loin de là.

Ces associations ne sont en aucun cas représentatives de tous les commerces, elles ne sont en aucun cas représentatives de tous les travailleur.euse.s de ces commerces, et elles sont encore moins représentative de toutes les personnes qui vivent et exercent des activités multiples dans le centre-ville de Caen.  Il serait tout de même important que les commerces qui ne soutiennent pas cette initiative se dévoilent et prennent part dans ce débat, sans quoi l’amalgame assimilant cette initiative à tous les commerces du centre-ville ne pourra pas se dissiper.

A titre d’information, voici les signataires de cette lettre : Julien Barjot, (Buona Tavola – une pizzeria à 16h, ça devait être vraiment gênant), président ; Alice Omer (Rives de l’Orne, où la manif n’est pas passée), vice-présidente ; Guillaume Jourdan (Crédit Agricole, dont l’agence du centre-ville est fermée pour cause de travaux), vice-président ; Henri Sacripanti, président d’honneur en charge des animations ; Antoine Lagueste (Crédit Agricole), trésorier ; Ludovic Avenel (Crock House, devant lequel la manifestation n’est pas passée), trésorier adjoint ; Cyrille de Laroque (Pharmacie Lafayette, devant laquelle la manifestation n’est encore pas passée et qui n’a pas dû être très en danger à cause du covid…), secrétaire et Dominique Pinho (Copifac, où la manif n’est toujours pas passée), secrétaire adjoint.

De quelle précarité parlent-iels ?

Parler de précarité n’est pas neutre. La précarité ne désigne en aucun cas des organisations commerciales qui n’arrivent plus à réaliser les profits qu’elles avaient prévu de réaliser, elle désigne la situation des personnes qui se retrouvent dans une forme d’incertitude du quotidien et de difficulté permanente de s’assurer une situation stable le lendemain.

La précarité concerne les difficultés économiques qui empêchent de se nourrir, de s’habiller, de se déplacer, de se loger, dans des conditions favorables, elle concerne des chômeur.euse.s, des travailleur.euse.s pauvres, des étudiant.e.s ou encore des exilé.e.s. La précarité ne concerne en aucun cas la grande incertitude que subissent des patron.ne.s et des petit.e.s bourgeois.e.s devant les inconséquences de leur bilan économique. Nous avons conscience que certains commerçants vivent de réelles situations de précarité. Or, ceux-ci ne semblent pas majoritaires dans le centre-ville caennais et les problèmes de précarité structurelles, dans la mesure où celle-ci peut toucher de plus en plus de monde, ne se résoudront pas sans une imposition de garanties claires sur ces questions faites au gouvernement,ou au moins de garde-fous sur ce qu’il nous reste de droits sociaux, ce à quoi participent les mouvements sociaux.

Si la précarité est une problématique qui vous parle, vous n’envoyez pas une lettre au préfet qui fait vivre un cauchemar à toutes les personnes exilées à la rue pendant ce second confinement suite aux multiples expulsions de squats de cet été et à leur harcèlement quotidien, notamment à Ouistreham. Vous allez au contraire à la mobilisation annuelle contre le chômage et la précarité samedi 5 décembre (ce samedi prochain) dans un contexte de précarisation sans précédent devant la crise économique et sociale qui s’intensifie suite aux confinements et à la crise sanitaire.

De quelle solidarité parlent-iels?

Il va sans dire que les auteur.ice.s de cette lettre ne considèrent pas que faire des manifestations va arranger le problème de la précarité. Pour elleux il faudrait au contraire retrouver le chemin de la croissance économique et redynamiser les activités d’accumulation de profit, ainsi que tout subordonner à leur bon déroulement dans la droite ligne des politiques néolibérales qui façonnent la société française depuis maintenant une cinquantaine d’années et que les gouvernements successifs n’ont jamais infléchi. Cette solution va magistralement remédier au problème de la précarité avec l’avènement d’une société de plein emploi où les profits réalisés par les entreprises ruisselleront sur les budgets des plus précaires. Il va sans dire que cette idéologie n’a de magistral que sa perspicacité dans la bêtise et dans le fait de ne jamais se remettre en question.

Pour remettre les choses à leur place, demandons-nous si cette quête d’accumulation de profit poursuivie par ces commerces est vraiment ce qui sert la solidarité, et si celle-ci se veut inclusive. Nous nous rendrons rapidement compte que cette solidarité va dans un sens plus que dans l’autre, autant dans l’organisation du travail de ces commerces où les hiérarchies et les inégalités ne sont là que pour demeurer que dans les relations de consommation dans la mesure où les personnes qui utilisent leur budget seulement pour le strict minimum ont bien moins accès à cette solidarité commerciale.

Au contraire, on peut attester que les rencontres que nous effectuons dans les mouvements sociaux engagent des solidarités fortes et diverses, tout autant pour faire face à la répression et à la précarité ici et maintenant, que pour défendre l’idéal d’une société où la dignité des vies et des droits de chacun.e se doit d’être prise en compte, d’autant plus quand ces rencontres donnent naissance à d’autres initiatives qui entendent inventer de nouvelles façons de faire société, plus joyeuses, plus inclusives en termes de solidarités et moins inégalitaires. 

De quelle sécurité parle-iels ?

Dans nos souvenirs de samedi dernier, nous cherchons encore d’où viennent les “violences” et les “prises à partie” évoquées par les auteur.ice.s de cette lettre.

Nous n’avons vu aucune violence lors de cette journée du côté des manifestant.e.s, à moins qu’on ne confonde des tags avec de la violence. Du côté de la police en revanche, les bombardements de gaz lacrymogènes dans la rue écuyère sur les manifestant.e.s, dont certain.e.s étaient des enfants, on les a effectivement bien remarqués. Pourtant quand on lit cette lettre, on croirait presque que la police redevient à nouveau cette institution neutre, dont les innombrables violences, tabassages, harcèlements, et meurtres, n’existent plus, garantissant la sécurité de toustes et surtout cloisonnant l’espace du centre-ville pour qu’il demeure un seul espace impersonnel de consommation marchande pour les personnes qui peuvent en profiter.

On peut clairement se demander si ce que les responsables de cette lettre comprennent comme “violences” ce n’est pas la réappropriation festive et bruyante du centre-ville que constitue la manifestation, car il est vrai que si la manifestation de samedi était significative, c’était bien grâce à ça.

Pourtant cela n’a pas empêché les personnes passantes de consommer comme il est mentionné dans la lettre. Ça aurait été effectivement le cas si un blocage était organisé, si ces associations ne savent pas distinguer une manifestation d’un blocage, il faudrait peut être leur rappeler qu’il y a un an de cela, les jeunes écologistes de Caen En Lutte Pour l’Environnement ont bloqué le centre commercial Paul Doumer pour contester, en pleine journée de Black Friday, la persistance d’un monde où la consommation de masse prédomine sur tout le reste. Nous nous souvenons des violences policières graves de cet évènement et incitons les commerçants à calmer leurs ardeurs sécuritaires si elles veulent que leurs clients ne subissent pas de gaz lacrymogènes ou n’assistent à des tabassages choquants. 

Il est vrai que les débordements d’énergie et de slogans que constituent les manifestations peuvent faire peur à quelques personnes moroses, mais on ne voit pas en quoi cela justifie de clôturer tout l’espace du centre-ville et de faire risquer l’usage de bombes lacrymogènes ou de violences policières plus graves à des milliers de personnes. En défendant ici un propos sécuritaire criminalisant toute activité entravant le monopole de l’usage marchand de l’espace du centre-ville, les responsables de cette lettre choisissent délibérément leur camp dans la guerre que le gouvernement mène contre sa population par le biais de la police et de la loi “sécurité globale”.

Ce n’est bien entendu pas la responsabilité de tous les commerçant.e.s du centre-ville et nous ne devons pas faire d’amalgame à ce sujet, d’autant plus car certain.e.s, qui connaissent sans doute un autre sens du mot “solidarité”, adoptent des attitudes respectables à l’égard de manifestant.e.s quand le déploiement sécuritaire voulu par d’autres déborde en véritables violences, celles des coups et des suffocations.

Pour le reste, on espère que la détermination joyeuse de tout le monde sera à nouveau au rendez-vous samedi prochain pour déborder les cadres syndicaux et les barrières policières et pour continuer à festoyer face à la morosité ambiante et pour déranger les quelques rabats-joies petit.e.s-bourgeoi.e.s du centre-ville.

Rendez-vous Samedi 5 décembre à 14h30, boulevard Leclerc (devant Monoprix).

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