Présentation “Métropolis” et extrait “Un social peut en cacher un autre”

Au moment où Jack Déjean a suggéré à Rugir de publier l’un des chapitres de son nouveau livre « Metropolis » pour vous en annoncer la sortie, il se trouve que l’une des sources proches de Rugir le bouquinait déjà. Ayant terminé la lecture, elle a donc été missionnée pour donner son avis à son sujet.

Pensant lire un livre qui avait pour objet la métropolisation, je me suis rendu compte qu’il y était surtout question d’urbanisme. Mais en parlant d’urbanisme, on peut en apprendre au final vachement plus sur la métropolisation qu’en lisant des trucs sur la métropolisation.

L’auteur nous parle d’abord des villes dans l’histoire. On y apprend que, bien que ce ne soit pas forcément le cas de tous les endroits des villes et de toutes les villes, celles-ci concordent souvent avec une tendance à l’homogénéisation des modes de vie et une hiérarchisation inégalitaire des populations qui y vivent et en dépendent. Pour ce qui est des villes dans l’époque capitaliste, vous allez y voir un déploiement de la marchandisation des modes de vie.

Les premières œuvres de l’urbanisme haussmanien à la fin du 19e siècle vous font apparaître la manière dont cette production de l’espace matérialise une guerre de classes intrinsèque à l’avènement du capitalisme, avec une conception sécuritaire de l’espace et des rénovations pensées pour expulser les classes dangereuses qui vivent dans Paris. L’urbanisme fonctionnaliste, théorisé dans la première moitié du 20e siècle et qui inspire dans l’après-guerre la reconstruction de la ville de Caen et la construction de la plupart des quartiers de grands ensembles dans les villes françaises, et ses sympathies fascistes, participent d’un découpage de l’espace autoritaire qui vous rend totalement dépendant du monde du travail.

On en apprend également sur la technocratie, le moteur des formes modernes d’urbanisme, mobilisant une forme techniciste de l’idéologie bourgeoise où toute conception rationnelle des rapports sociaux doit être un rapport marchand, mesurable, et en définitive quantifiable et appréhendable par les formes de pouvoir qui visent à les contrôler. Les villes de Caen, Cherbourg, Lille, Saclay et Grenoble servent d’exemples concrets à ces enseignements (pour le chapitre de Caen, vous y reconnaîtrez peut être vos escapades pendant le mouvement des gilets jaunes).

Les chapitres qui suivent sont des réflexions plus générales, à la fois d’anticipation sur les tendances à venir de production des villes, et des détours historiques sur une conception conflictuelle de l’espace et les issues possibles d’émancipation. Il sera question de la ville idéale des technocrates, la “smart city” amenée à orienter la plupart des transformations à venir des villes françaises. Ce projet est déjà pleinement en formation, les algorithmes numériques y gouvernent tous vos faits et gestes dans une ville rationnelle et aseptisée de tout ce que les technocrates ne peuvent pas comprendre et qui fait pour beaucoup d’entre nous ce pour quoi la vie mérite d’être vécue, un cauchemar en somme. C’est également d’une ville gouvernée par la catastrophe dont on parle, où les épidémies de coronavirus, les Lubrizol et ce type d’évènements sont des accidents qui deviennent normaux et sont une aubaine pour les gouvernants. Car ceux-ci nous apparaissent à présent indispensables et déploient une technologie scientiste et sanitaire de gouvernement que nous avons du mal à contredire et qui fait peser tout le poids de la discipline sur notre propre corps et notre propre intimité. Ces chapitres sont particulièrement importants, car les enjeux qui s’y déploient vont sans aucun doute s’avérer centraux pour les luttes urbaines à venir. Ils sont également très documentés et permettent d’aller au delà de l’imaginaire dystopique qui émerge de ces questions, vous pourrez les appréhender dans leurs mises en oeuvre concrètes. Comme le précise la 4e de couverture: “Il s’agit d’en tirer des leçons, des noms et des adresses, pour mieux nous y opposer.”

On en apprend également beaucoup sur une conception conflictuelle de l’espace, entre autres avec l’exemple du quartier du Raval en Espagne afin de voir des portes de sortie dans ce bourbier à venir.

Ce chapitre pourrait nous inviter à renverser la perspective promue par la plupart des métropoles dans ses quartiers populaires, et souvent avec le soutien des classes moyennes qui s’installent dans les résidences ou dans les immeubles stylisés qui avoisinent les immeubles plus précaires, à savoir celle de la tranquillité publique dans la mixité sociale. Celle-ci conçoit par exemple les solidarités bruyantes et les activités informelles comme des nuisances, sur fond de racisme et de mépris de classe explicites, alors même que ces pratiques sont parfois exemplaires pour penser un monde et une économie plus justes et pour résister au monde catastrophique des technocrates et des capitalistes en général.

J’ai lu ce livre très rapidement et avec plaisir, je l’ai trouvé bien vulgarisé dans l’ensemble. Bref je vous conseille de vous le procurer.

Il est possible de commander le bouquin en envoyant un mail à :
jackdejean[arobase]riseup.net.
L’ouvrage est à prix libre en distro et 5e en librairie. Pour les
envois, il faut ajouter les frais postaux. Prix de revient : 1 livre =
2,20e ; 10 livres = 22e.
L’ouvrage est aussi disponible dans les lieux suivants :
Caen : Local Apache, 35 bvd Poincaré ; Librairie Brouillon de culture,
29 rue st sauveur ;
Paris : Bibliothèque Libertad, 19 rue Burnouf ; Librairie Publico, 145
rue Amelot
Et dans différents infokiosques et d’autres lieux à venir.

Le chapitre « Un social peut en cacher un autre », qu’a souhaité diffuser l’auteur, est transversal à toutes ces questions, et essentiel pour repenser notre rapport à l’État et nos mouvements sociaux.

Un social peut en cacher un autre

La gauche nous paralyse depuis des années avec ses diatribes sur la déliquescence de l’Etat social et la crise du lien social, avec le démantèlement des services publics sans distinction, y compris celui des flics, des mâton.ne.s et des baveux.se.s. L’Etat social s’est construit sous la pression des agitations révolutionnaires et sur les cendres de formes d’auto-organisation autonomes. L’Etat a toujours déployé des politiques d’assistance quand il en avait besoin. A l’ère babylonienne, Hammurabi effaçait les tablettes, c’est-à-dire les dettes, environ tous les dix ans. Le même Etat qui tape est celui qui redistribue. « La main qui assassine est aussi celle qui soigne », disait Nietzsche. Le mythe de sa neutralité est à exploser. Autrement, la redistribution remplace l’expropriation ; négocier la longueur des chaînes se substitue aux perspectives de rupture ; l’égalité réelle est convertie en répartition inégale des richesses ; l’autodétermination se mue en liberté de choisir ses maîtres.

Ce que manquent justement tous les appels à l’Etat social, depuis les thunes pour l’hôpital jusqu’aux aides sociales, c’est sa double puissance : à la fois répressive, mais aussi régulation tutélaire des rapports sociaux. Le domaine social étatisé s’assure des dimensions les plus socialisantes pour normaliser les individus. L’école nationale, la recherche scientifique ou le tissu associatif subventionné sont plus efficaces que les flashballs.

S’il y a bien un démantèlement des miettes sociales lâchées au siècle dernier, il n’y a aucun désengagement de l’Etat. Seulement une régulation différente assumant davantage sa fonction primitive de domestication, avec moins de fioritures. Habituellement, on considère que le capitalisme néolibéral, c’est la dérégulation des marchés, la privatisation des services publics et l’affaiblissement de la protection sociale. C’est vrai. Il n’y a qu’à voir où en sont les systèmes de santé désagrégés par des coupes budgétaires successives. L’Etat n’en reste pas moins une médiation centrale de nos rapports sociaux. Il vient d’ailleurs opportunément renflouer les banques et les organisations capitalistes au cas où, en faisant reposer les efforts sur les populations. Il finance aussi les infrastructures nécessaires aux grands appareils stratégiques qui programment le devenir du monde, que ce soit dans le domaine des transports, du nucléaire, de l’énergie, des BTP, du numérique, etc. Etat et Capital fusionnent toujours plus. Circulant depuis les grandes écoles entre les administrations publiques, les ministères et les industries, les technos sont de plus en plus la classe dirigeante charnière du monde de l’économie et des technosciences. Ils et elles contribuent alors à diffuser cette nouvelle pensée hégémonique, celle de la pensée calculante, de la maîtrise technique et scientifique, de la primauté de l’efficience. Au profit du même règne de l’argent et de la domination.

L’urbanisme technocratique correspond en fait à une densification du contrôle social qui contredit les thèses du déclin du lien social. Il y a bien des formes de désociabilité et une augmentation des situations d’isolement dans les sociétés contemporaines. Tout simplement, les gens se parlent moins et se rencontrent moins. Toutefois, ce n’est pas une perte du social qui est à l’origine de cette condition. Au contraire, une forme de social se densifie. Il y a toujours plus besoin de papiers administratifs, de démarches bureaucratiques, de police des comportements, de prolifération des normes et des lois. « Lorsqu’un individu achète un frigo ou une voiture, il fait ce que font 40 millions d’autres individus, il n’y a là ni individualité ni autonomie […]. Ou bien, 20 millions de foyers à la même heure et à la même minute tournent le même bouton de leur télévision pour voir les mêmes âneries […]. Le capitalisme, comme précisément cet exemple le montre, n’a pas besoin d’autonomie mais de conformisme » (Cornélius Castoriadis). Or, qu’est-ce que le conformisme si ce n’est un social devenu un usage contraint incorporé, faisant disparaître les singularités de l’individu ?

Le social est en réalité un domaine très vaste qui recouvre des éléments très différents : la prison est une institution sociale qui désocialise les prisonnier.ère.s, tout en entérinant un certain ordre social. Les gadgets technologiques intégrés au mobilier urbain, les dispositifs de sécurisation incorporés à l’architecture, la multiplication des caméras et des techniques de surveillance favorisent l’atomisation des individus tout en imprégnant l’intimité. Le moindre fait et geste est surdéterminé par l’ordre social existant. Les individus sont transformés en masses dociles.

Pour exister, l’individu a besoin de marges de manœuvre, d’espaces d’intimité, de possibilités de libre association avec les autres. Il n’est certes pas un individu éthéré flottant au-dessus de la société et de l’histoire. Personne ne choisira jamais le lieu ou l’époque de sa naissance ; personne ne choisira ses conditions dans lesquelles il va mener sa vie. Pour autant, l’individu est capable d’initiatives et d’imagination à même de générer de grands bouleversements. La paperasse, la matraque et l’architecture panoptique sont des stratégies du pouvoir pour ne justement pas laisser l’individu émerger avec ses désirs, ses aspirations, ses sentiments, ses fragilités et ses inutilités. L’ordre repose sur la transparence des sujets – tout en s’appuyant sur l’opacité des dirigeants et des dirigeantes.

Nos sociétés reposent sur plusieurs caractéristiques. D’abord, elle se départit de toute négativité, de toute critique. Elle est lissée, aseptisée, consensuelle et « s’intègre sans résistance dans les flux sans pli du capital » (Byung-Chul Han). Tout est mesurable, calculable, valorisable, contrôlable, optimisable, monnayable. L’argent abolit toute singularité, tout y est identique. L’altérité et l’étrangeté perturbent et retardent à l’inverse la société de transparence, basée sur la communication et la vitesse. Pourtant, l’âme humaine a besoin de sphères où elle peut être auprès d’elle-même et à l’abri du regard des autres. L’exigence de la transparence est une contrainte impossible à réaliser sous peine de burn-out psychique. C’est parce que l’autre contient une part de mystère et d’insaisissable qu’une relation peut se construire. La relation a besoin de distance et d’occultation. Encore faut-il accepter chez l’autre ce que l’on n’a pas compris, ce qui nous échappe, ce qui est différent et ce qui est unique. C’est à ce prix que la confiance est possible. La séduction aussi – qui n’est pas la moindre des choses qui pimentent la vie.

Au niveau spatial, cela signifie le besoin de failles, d’aspérités et de recoins pour permettre la distance et l’abri. A l’inverse, la norme de transparence valorise les grands espaces bétonnés, les vitres, les panneaux publicitaires et les dispositifs de surveillance ; mais aussi les sites de rencontres comme Meetic, où l’amour est domestiqué pour devenir une formule de consommation et de confort, bien loin du mystère qui suscite la relation, ou bien les réseaux sociaux comme Facebook où la capacité critique se réduit à liker ou non, ou encore les engagements citoyennistes, où tout est question d’opinions interchangeables plutôt que d’idéologies mûrement réfléchies et de positions engageantes. Tout est marchandise. Pour avoir de la valeur, il faut que toute chose soit vue. Tout doit être exposé. Le corps lui-même est réifié, transformé en chose valorisable.

Si la marchandise est le règne de la séparation, la bureaucratie est celui de la massification à coups de paperasse, de décrets, de normes et de lois. Elle s’appuie sur une hypertrophie d’une forme de social, basée sur l’Etat. Et trop de social finit par renforcer l’atomisation des individus. D’ailleurs, les vies intimes sont elles-mêmes exposées, qu’on pense aux réseaux sociaux ou à ce geste lourd de sens du selfie, où le regard autocentré se pose non sur son âme mais sur sa chair vouée ensuite à être exposée aux autres. Evidemment, l’extension du numérique renforce la transparence, créant partout des espaces personnalisés et vécus comme des mondes intimes. Les moteurs de recherche personnalisés présentent à l’individu une fraction du monde qui lui plaira, dans lequel il peut être rassuré et où tout devient plus proche – à portée de clic. C’est une proximité sans distance, où tout est factice. Une proximité sans rencontres. C’est le règne des sujets narcissiques. Une société sans individus, avec seulement des masses séparées et pourtant homogénéisées. Une société sans liberté possible, non plus. La liberté est toujours sociale : celle d’autrui n’est pas une limite à la mienne, mais au contraire la conforte et l’étend à l’infini. Moins il y a d’interactions, plus le champ de la liberté se rétrécit.

La transparence nourrit une société de contrôle. Le panoptique créé par Bentham au 19ème siècle a un centre unique : l’espace du surveillant, dans sa tour centrale, depuis lequel il peut observer tous les détenus d’un seul regard. Le panoptique digital du 21ème siècle abolit les frontières entre centre et périphérie, fonctionne sans perspective : chacun et chacune surveille chacun et chacune. La vie urbaine avec ses conflits est remplacée en espace public pacifié, « sans convulsions ni incidents » (Manuel Delgado). Toute trace de négativité doit disparaître dans une harmonie aseptisée et citoyenniste. Il s’agit tout autant de surveiller que d’aider son voisin ou sa voisine, dans le but de corriger les excès les plus visibles de l’ordre existant et surtout de permettre de travailler, de consommer et de circuler en toute tranquillité. Il n’y a pas d’œil central, ce qui donne la sensation d’être libre. Si les surveillés du panoptique de Bentham ont conscience d’être surveillés, ce n’est pas le cas pour les habitants et habitantes du panoptique digital d’aujourd’hui. Et ce sont elles et eux qui collaborent activement à son développement, à travers les masses d’information livrées volontairement, notamment via les réseaux sociaux. La photo sensationnelle d’un geste rebelle dans une manif finit sur le web, avant de livrer l’auteur ou l’autrice entre les mains des juges.

Les appels à l’auto-exploitation et à l’auto-surveillance, s’ils trouvent des complices prêts et prêtes à collaborer, sont surtout instillés par des tas de contraintes. Les individus ne sont pas tant des volontaires œuvrant à leur propre aliénation que des sujets pris dans un système de contraintes sociales très fortes. Il faut se connecter à Internet pour prouver sa soumission à Pôle emploi, faire semblant d’acquiescer aux projets du patron, un téléphone portable pour être joignable par son employeur. En Grande-Bretagne, le fait de ne pas avoir de téléphone portable ou d’en avoir un usage irrégulier est officiellement considéré comme un signe suspect par la police, notamment pour la surveillance antiterroriste.

Il ne reste plus que le contrôle et la surveillance pour dompter les comportements et habituer les individus. Le social est réduit au rang de fonction du processus de production. La surveillance totale déshumanise la société, dégradant les relations aux autres comme à soi-même. Elle fabrique un sujet narcissique obligé d’essayer perpétuellement de combler sans espoir la sensation de vide qui l’habite ; un être noyé dans son ego sans être capable d’exister en tant qu’individu. L’hypertrophie du social au détriment de l’autonomie individuelle a le même effet que l’absence de social, à savoir le narcissisme, la perte de repères et la restriction de la liberté.

Le social des anarchistes n’a rien à voir avec ces fadaises autoritaires. Ils et elles considèrent que la société peut se faire elle-même en se débarrassant des entraves du pouvoir, qu’il soit économique, politique ou religieux. La société résulte alors de la libre association d’individus et de forces sociales, et non d’un principe organisateur transcendant, que ce soit la religion ou l’Etat. Or, l’anarchie est impossible si ce n’est pas le cas : s’il n’y a pas d’autonomie du social, il n’y a pas d’anarchie possible. L’anarchisme ne vise en ce sens rien d’autre que de favoriser l’autonomisation du social en démolissant l’autorité et en permettant à l’individu son libre épanouissement.

S’il n’y a pas constitution politique ou religieuse de la société pour les anarchistes, cela ne les empêche pas de promouvoir l’autonomie par des individus conscients. Elle peut s’incarner dans des mutuelles de base, des groupes affinitaires, des communautés intentionnelles, des assemblées de base, des communes libres, dans une optique d’élargissement par l’entraide et la conflictualité, bouleversant sans cesse ses frontières et ses contours. Ces formes d’auto-organisation partent toujours de l’individu, avec ses sentiments, ses fragilités et ses différences. Pour que le ruisseau devienne un torrent capable de nager à contre-courant, il faut que l’individu affirme ses capacités autonomes. Il les trouve dans la révolte, en se liant à d’autres. C’est à ce prix que le social libéré de l’autorité ne transforme pas l’individu en masses. Il repose alors sur l’individu libre tout en permettant les conditions de son émancipation.

Au fondement de l’anarchisme, il y a ainsi une distinction subtile entre instances séparées et social immanent. La religion est l’institution emblématique du dépouillement des capacités autonomes des personnes à produire leur société et à vivre leur vie librement. La constitution politique, incarnée par l’Etat et la législation, bénéficie de davantage de crédit, puisqu’elle repose dans les sociétés contemporaines sur l’idée du contrat social. La politique est pourtant un lieu séparé, depuis lequel sont fixés les lois et les mœurs. Qu’elle soit monarchique, aristocratique ou démocratique, elle reste toujours surplombante et vient fixer les forces sociales.

A l’inverse, l’anarchie peut se définir comme la situation où la société se fait elle-même, à la base, dans l’épaisseur du social : des lieux décisionnels non séparés, les mœurs, les usages et la sociabilité animés par l’éthique et la réciprocité. Les décisions communes prises dans les lieux appropriés ne se substituent pas à un système de règles informelles régissant la vie collective, dans lequel les discussions directes de voisinage sont essentielles et des marges de manœuvre laissées aux individus. L’initiative individuelle y est encouragée plutôt que bridée. L’anarchie, fondée sur les principes de l’entraide, ce sentiment de solidarité conscient et volontaire, et de l’auto-organisation entre égales et égaux, n’est pas le chaos. Ce n’est pas non plus l’ordre sans le pouvoir. Elle ne peut qu’être une société conflictuelle avec une bonne dose de désordre. En somme, quelque chose de vivant. C’est ainsi une société sans dirigeants ni dirigés, où les accords et les règles ne sont pas figés mais définis librement et réciproquement au sein de structures collectives souples. Il n’y a pas de forme adéquate qui préexisterait au contenu – il est possible d’autogérer en capitaliste ou de discuter sans oppression d’une invasion – mais un souci permanent de maintenir vivant les raisons rendant l’anarchie désirable. Un autre social est possible. Il repose en préalable sur la destruction de ce qui nous opprime.

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