Sauf qu’en fait, on comprend rien.

Bonjour. Je m’appelle Luciole. J’ai 24 ans, j’écris des nouvelles depuis 7 ans, et je connais la définition du mot « apocatastase ».

Bon, ok, pour l’instant, c’est flou.

Je m’explique.

Je vais utiliser « vous » dans cet article pour cibler plusieurs personnes, ça veut pas forcément dire toi particulièrement mais ça peut, de toute façon, tu te reconnaitras si c’est le cas.

Du coup. Vous êtes relou.

Vous êtes relou parce que vous êtes pas capable d’écrire une phrase sans en faire des caisses. Vous êtes relou parce que vous utilisez des mots à rallonge comme si le but du jeu était de foutre un maximum de syllabes dans un minimum de mots. Vous êtes relou parce que vous êtes allé·es à l’université et du coup, vous connaissez plein de jolis mots et vous adorez les montrer.

Sauf qu’en fait, on comprend rien.

Là, par exemple, vous avez compris ce que je voulais dire, et j’ai pas eu besoin de tout enrober dans des mots compliqués pour que ce soit plus sympa à lire. Il était sympa mon paragraphe ! En plus, y’avait une anaphore et tout ! C’est joli les anaphores, c’est très simple et ça donne du rythme, voir l’impression que c’est bien écrit. Alors qu’en fait c’est tout con, suffit de recommencer chaque phrase par le même groupe de mot.

Pour en revenir à mon paragraphe, en copiant vite fait votre style, ça aurait pu donner quelque chose comme :

« Vous m’êtes exaspérant·es car votre incapacité de rédaction simple découle de votre rang social. Vous m’êtes exaspérant·es, de surcroit, par le biais de vos phrases devenues fresques tant les détails s’y accumulent sous le poids inéluctable de vos syllabes mal agencées. Vous m’êtes exaspérant·es, enfin, car la seule vue de votre idiome m’évoque les ignominies des bancs sales où vous trainâtes – ou trainez encore, d’ailleurs – jadis, et que par voie de fait, votre lexique est riche d’un verbe doré dont vous appréciez tant les parures qu’il vous est impossible de résister à l’envie d’en faire la démonstration. »

Évidemment, j’exagère. J’en rajoute. Mais c’est pour illustrer. Et maintenant, vous voyez que moi aussi je sais faire, et que si je voulais, je pourrais écrire tout le temps comme ça. Mais j’ai pas envie de vous forcer à ouvrir un dico toutes les deux lignes si vous voulez comprendre ce que je raconte.

Selon moi, quand on écrit un article, surtout dans un journal qui se veut populaire, on doit se faire comprendre et aller droit au but (comme l’OM). Quand on écrit un article, peu importe le sujet, on veut être lu·e. En fait, ça c’est vrai quand on écrit pas mal de trucs. Ce que je veux dire c’est que si on veut être lu·e, il faut être clair et donner envie de lire. Et moi, personnellement, j’ai beau avoir une licence d’Histoire de l’université, écrire des nouvelles depuis sept ans, quand je lis un article, ça me décourage de voir tous ces trucs alambiqués ! Déjà que pas mal de gens trouvent ça chiant de lire un article (moi la première), si en plus faut se creuser la gueule à chaque phrase alors que ça aurait pu être réglé en deux mots, non merci ! Très honnêtement, le peu d’articles que j’ai lus en entier, c’est parce que je me suis forcée et parce que j’en entendais pas mal parler autour de moi, et que je voulais moi aussi pouvoir en discuter. Comprenez-moi bien. A chaque fois que j’ai lu un article, c’était pas pour moi, c’était pour suivre les autres.

Je sais pas comment vous voyez les choses mais personnellement, j’ai très envie de pouvoir lire des articles pour lire des articles. Pour m’enrichir, je sais pas, voire même juste pour passer le temps. Comme je lis un bon roman.

Sauf que la différence avec le monde de la littérature, c’est que la littérature raconte des histoires et t’emmène quelque part. La forme fait partie intégrante du fond. Les mots sont choisis pour coller à l’ambiance, pour que quand on les lit, ça nous transporte, donc y’a besoin de chercher un peu, de faire « compliqué ». Alors que pour un article, on t’emmène nulle part, tu restes chez toi, dans ton froc, et tu apprends des choses, tu découvres des avis, tu lis des informations. Donc y’a pas besoin de créer une ambiance puisque y’a pas d’ambiance. Un article, c’est comme c’est et c’est tout.

Bien sûr, y’a une manière de dire les choses, je dis pas qu’il faut faire du neutre non plus, ça sert à rien. Mais dans un article, ce qui compte le plus, c’est qu’on comprenne le fond. Alors que dans un roman, le fond et la forme comptent tout pareil vu que l’un·e sert l’autre et vice-versa.

De toute façon, rien n’est neutre, y’a toujours quelque chose qui ressort et qui n’appartient qu’à l’auteur·ice. Tout le monde a un style et tous les styles sont valides. D’ailleurs, moi, dans un article, j’adore le style « chlague ». Avec des abréviations, des « jpp » et tout, parce que je trouve que ça exprime plus de choses et qu’on comprend mieux ce qui est raconté. C’est une écriture que j’ai l’habitude de voir sur les réseaux sociaux par exemple donc qui fait grave parti de mon paysage, de mes habitudes, et donc, pour me raconter des faits, je trouve ça hyper cohérent.

Ici, mon style est très oral, je pourrais lire cet article sans que ça fasse trop pompeux ou quoi, sans que ça ait l’air d’avoir été écrit seulement pour le papier. Mais par exemple, les styles chlague et oraux ne me parlent pas dans un roman car sur un long terme, je les trouve pesants car assez difficiles à adapter à toutes les situations.

Je vois déjà venir l’argument du « moi, mon paysage, c’est le langage universitaire et j’aime les articles écrits comme ça, chacun ses goûts. » Certes. Mais c’est le cas de peu de gens, et encore une fois, le but est qu’on te lise, donc ça sert à rien d’utiliser un style qui parle à un public de niche. Ensuite, on parle d’un journal populaire, et par populaire, pour moi, on entend accessible. Et un article où tu dois sortir ton dico toutes les deux lignes, c’est pas un article accessible.

On pourrait aussi me dire que mon article est classiste parce que je sous-entends que les classes populaires ne peuvent pas comprendre des mots compliqués. Si ça a l’air de ça, j’en suis désolée et je vais rectifier le tir maintenant.

Je veux dire que tout le monde est capable de tout comprendre. Mais tout le monde n’a pas forcément le temps, l’énergie (mentale ou physique), la foi, et cetera, de se farcir une étagère de vocabulaire universitaire. J’en suis la preuve d’ailleurs, comme je l’ai dit plus tôt. Moi, Luciole, ai la flemme de lire vos articles quand il vous faut six lignes pour dire qu’il y a eu un gros orage. Parce que non seulement c’est long à lire, mais en plus, c’est fatigant à comprendre. Et c’est ça que ça veut dire « populaire » pour moi. Là, je fais pas référence aux classes populaires, déjà parce que je suis pas concernée, et ensuite parce que je ne parle pas du tout de classes. « Populaire », pour moi, ici, c’est au sens de « tout le monde », sans distinction de classe ou autre. C’est pour ça que j’insiste sur l’accessibilité. Parce que pour moi, dans ce contexte, « populaire » et « accessible » sont synonymes. Perso, je suis autiste et de classe moyenne supérieure, ça fait que j’ai la flemme de lire vos articles parce que j’ai la flemme de faire de la gymnastique mentale pour apprendre des trucs alors que j’en fais déjà pour manger.

Une autre chose qui pourrait m’être reprochée, c’est que je parle d’aller droit au but, d’aller vite, comme s’il fallait toujours faire plus vite et finalement, servir le grand capital qui nous répète de toujours tout faire plus vite pour pouvoir faire plus de choses et être plus productif·ive.

C’est encore une fois faux. Je parle pas de faire plus vite mais de faire plus simple. Pour permettre à plus de monde d’avoir accès à plus de choses. Moi incluse.

Le milieu militant est déjà très dur d’accès. C’est pas la peine de mettre des barrières en plus dans nos articles, qu’on sera les seul·es à comprendre, et donc à lire. Si on veut que d’autres personnes rejoignent la lutte, il faut les laisser voir à quoi elle ressemble et lui montrer quelques portes d’entrées. Et je pense que simplifier nos articles nous coutera moins d’énergie, et permettra à plus de monde de nous lire. Tout le monde est gagnant ! Je dis pas que si on simplifie tout, demain c’est la révolution. Je dis juste que peut-être, quelques personnes qui n’y connaissent rien s’intéresseront plus facilement à ce qu’on écrit. Et ce serait déjà vachement bien !

Pour conclure, je voudrais ajouter que compliqué ne veut pas dire beau, et que simple ne veut pas dire insipide. J’ai fait simple ici, et c’était pas trop mal. Je sais pas si c’était beau, mais c’était pas le but. Le but, c’était qu’on se comprenne vite et bien. Et on peut faire simple, beau, et avoir un style !

Si vous voulez faire compliqué, beau et avoir un style, écrivez des histoires, des fictions, on manque cruellement de plumes de gauche en littérature. Mais pour les articles, restez simples et efficaces, personne ne vous en voudra. Car ce qu’on veut entendre, c’est vos idées, on s’en fout de savoir que vous connaissez le mot « apocatastase ».

Une réflexion sur “Sauf qu’en fait, on comprend rien.

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