Actualités de la politique anti-squat à Caen, pour un rapport de force contre l’hospitalité de préfecture

Les chroniques de squats d’exilés à Caen marquent l’histoire militante contemporaine de cette ville et restent toujours le point chaud de l’actualité caennaise, entre répressions et résistances intenses, en plein coronavirus où les possibilités de nous rencontrer pour remettre les mouvements sociaux dans la centralité de nos temps sont mises en péril par les mesures sanitaires.

Après un été d’expulsions massives, la composition particulièrement inquiétante de la présidence et vice-présidence de Caen-la-Mer, une politique anti-squat locale (notamment celle de Caen La Mer Habitat) persistante et la montée en intensité du harcèlement des personnes exilées de Ouistreham, la première manifestation de la rentrée avait rassemblé les militants caennais début septembre. Depuis, pas grand-chose, sinon rien (en grande partie pour les difficultés dues à la crise du coronavirus), n’a été fait pour engager un rapport de force plus subversif envers le préfet et le personnel dirigeant de la préfecture, pourtant opérateur principal des prérogatives nationales en termes de politiques d’expulsions et de harcèlement des personnes sans-papiers.

Pour autant la réponse apportée, notamment par l’AG de lutte contre toutes les expulsions, en termes d’ouvertures de squats a été à la hauteur des expulsions massives estivales. C’était sans compter sur l’offensive nationale dans les milieux du pouvoir contre les modes d’action comme la pratique du squat ou les soutiens solidaires des personnes exilées qui localement s’est traduite par un débordement de l’action policière répressive sur la métropole caennaise et de décisions juridiques exceptionnelles.

Nous pouvons nous en attrister, mais nous ne pouvons nous étonner de voir que le système juridique et policier qui nous gouverne s’affirme comme de plus en plus criminel du point de vue de nos principes moraux fondamentaux (à savoir que donner un toit à des personnes harcelées quotidiennement dans la rue est plus important que les intérêts spéculatifs de tel connard en costard).

Pour un soucis d’authenticité, je vais rappeler ces derniers évènements en me basant sur des témoignages rapportés par les personnes mobilisées lors de ces moments.

Une première semaine d’octobre décisive

Vous avez sans doute vu passé l’info, le dimanche 4 octobre un squat a été officialisé sur Hérouville pour les personnes exilées de Ouistreham, celles-ci étaient d’ailleurs particulièrement déterminées pour ouvrir ce lieu idéal qui leur aurait permis de se reposer de leur situation actuelle et ont écrit sur la banderole habituelle à chaque ouverture : « paix, liberté, égalité ». Comme notre compte-rendu le précisait, la police mobilisée en nombre (et très rapidement) lors de cette ouverture, semblait avoir en tête une réaction à cette ouverture sans que les personnes mobilisées ne s’en rendait compte pour autant. Les provocations fusaient, ainsi que les moqueries sur les téléphones brandis pour calmer les ardeurs policières ( « c’est pas nécessaire y’aura rien de spectaculaire » ), les postures menaçantes ou les photos de militant.e.s avec les téléphones personnels de la part d’une flic.

Le plus inquiétant était sans doute l’insistance des cognes pour convaincre les militant.e.s de les faire rentrer, la plus antipathique d’entre elleux s’acharnait à cela en convoquant la loi ASAP . Hors, celle-ci est encore en discussion et rien de légal n’obligeait à leur ouvrir.

Elle insistait ensuite en disant que la propriétaire voulait récupérer son bien, alors que nous étions sur place que depuis 15 minutes et que l’intérieur de la maison laissait apparaître des médicaments datant de 2004. Ils sont donc repartis après avoir reçu quelques ordres avec un « à bientôt » mêlant haine et excitation. Quelque chose clochait, mais les personnes présentes pensaient se faire des idées, la fatigue aidant.

Le lendemain, les personnes soudanaises, sans doute surprises par la situation, furent expulsées violemment sur intervention policière, qui a brisé le cadenas de l’entrée, malgré leur résistance.

Pour quel motif : une flagrance, c’est à dire que des voisin.e.s ou autres auraient surpris les personnes logeant sur place entrer par effraction, hors aucune preuve n’a été convoquée, c’était juste histoire d’expulser quoi.

Le même jour où nous apprenons cette nouvelle, une autre surgit et concerne les trois squats de Cagny. Ceux-ci, ouverts il y a environ un mois, ont reçu une réponse particulièrement grave de la part de la juge qui s’occupait de l’affaire. Cette affaire justement a fait l’objet d’une procédure particulièrement inhabituelle. Il s’agissait d’une procédure avec un procédé « heure par heure », on a pas trop compris tout mais le seul passif d’une telle procédure date de la situation du squat du Marais. Tout porte à croire que l’annonce d’une telle procédure signifie que la juge avait pris la décision d’expulser avant même le déroulé du procès, pour une décision idéologique, réaffirmer l’ordre de la propriété privée contre une pratique du squat dont la criminalisation fait partie des objectifs principaux de l’intercommunalité Caen-la-Mer. En plus de cette procédure, l’accusation demandait 800 euros d’indemnisations par mois et par maison squattée, ce qui est également exceptionnel.

Cette juge a donc ordonné l’expulsabilité des squats dans les deux jours qui ont suivi la décision de justice, ce qui est particulièrement inhabituel, d’habitude une procédure est engagée et dure un certain temps, elle passe donc au dessus de ce qui se fait d’habitude et procède d’une dérive claire. Cette dérive s’incarne également dans les arguments choquants prononcés par l’avocate du propriétaire de la Sucrerie. Elle aurait demandé la situation de personnes expulsées du squat de la Grâce de Dieu et non relogées, on lui aurait répondu qu’iels vivaient dans une caravane d’ami.e.s, ce à quoi elle aurait répondu : « vous voyez il y a des gens qui trouvent des solutions qui ne sont pas des squats. »

Elle aurait par la suite proféré des arguments dignes d’un tonton raciste : « Pourquoi les personnes qui ouvrent les squats ne les accueillent pas chez eux ? » Il semble que ces arguments auraient été efficaces car la juge, à partir de la constatation d’une « voie de fait », c’est à dire des preuves ultérieures prouvant une entrée par effraction (hors ici aussi, les preuves en question sont tout à fait incomplètes) a mis en œuvre une décision exceptionnelle, une expulsion ASAP1. Elle légitime cette décision en disant que le droit au logement est seulement un principe du droit, plutôt qu’un fondement du droit comme la propriété privée, ainsi elle prononce une décision radicale, claire, violente, expulsion imminente. Ce procès est démonstratif d’une dérive dont le sens historique est déterminant. Le règne absolu de la propriété privée et les conceptions racistes vont ensemble et sont les racines de la « modernité occidentale », nous parlerons de cela dans un prochain article sur la loi ASAP.

Dans cette situation, on peut le comprendre ainsi ; forcément, cette juge sait que ces personnes vivent dans des situations particulièrement précaires en caravane et que les militant.e.s ne peuvent accueillir des centaines de personnes chez elleux, mais rien ne doit primer sur le règne de la propriété privée.

Hors, le fait qu’il existe des personnes non-propriétaires réduit donc leur existence à quelque chose de nulle. On se fiche qu’elles existent ou pas, mais l’affirmer serait renvoyer dans le droit individualiste qui nous gouverne sa contradiction fondamentale, donc on ne parle surtout pas de ces personnes, on parle seulement de leur interaction avec les règles qui garantissent la propriété privée. On expulse leur existence en tant que personnes, vivant intensément l’incertitude au quotidien, de l’argumentaire, ou alors on ne peut se légitimer qu’en utilisant des idéologies qui considèrent que ces personnes ne sont pas vraiment humaines, ce à quoi le racisme a servi aux gouvernements pendant des siècles et redevient une grille de lecture dominante.

Les squats de Cagny prennent aussi place dans une géographie particulière, où le propriétaire de la sucrerie, Gaël De Gabory, est également directeur de l’usine de stockage de Cagny où travaillaient les locataires la cité de la sucrerie.

Il s’agit d’une cité ouvrière où les gens travaillaient dans une sucrerie des Saint-Louis-Sucre (rachetée en 2001 par le groupe allemand Sudzucker) dont l’activité s’est arrêtée en janvier pour transformer l’usine en centre de stockage à la suite d’un plan social, et le propriétaire de la cité est le même que celui de l’usine. Celui-ci semblait tout à fait bouleversé le jour de l’ouverture de ces squats, et a d’emblée commencé à faire signer une pétition auprès des locataires qui contestaient l’installation de personnes migrantes dans leur cité.

D’autres locataires de la cité, se sont d’emblée mêlé.e.s à l’émulsion suscitée par l’installation de ces squats pour donner des coups de main, participer à l’AG ayant suivi l’officialisation, puis plus tard créer de véritables liens avec les familles vivant dans les squats. Lorsque le propriétaire Gaël De Gabory est arrivé tout chafouin dans la cité, ces locataires solidaires n’ont pas du tout cherché à le défendre, au contraire ! Celui-ci ne voulait pas leur dire ce qu’il allait faire de ces trois maisons, si il voulait démolir, réhabiliter, mettre en vente, pour qui, pour quoi, alors que tout cela allait avoir une incidence sur l’avenir de la cité et sur le quotidien des personnes qui y vivent. Raison de plus pour soutenir les squats, si un procès est engagé, il devra bien montrer son jeu !

Il fallait aussi se mettre dans la tête du proprio : avec la crise sanitaire, l’attractivité des pavillons en périphérie non loin des villes a explosé et une cité ouvrière sans usine pour maintenir l’attractivité du territoire, c’est inutile, c’est plus vraiment rentable, du coup autant spéculer sur le foncier et faire en sorte que ça produise une montée des loyers pour tout le monde, et peu importe les conséquences négatives que ça produit aux locataires actuels, les nouveaux seront sans doute mieux.

Dans ces moments suivant l’installation du squat, une sorte de mini lutte de classes locale se dessinait. Nous ne savons pas si ces prémisses ont eu une suite, par exemple une réponse à la première pétition ou des discussions intempestives entre voisins, mais il semble que la puissance de force d’un bourgeois vexé fut bien plus efficace que ce départ de feu de joie. Ce que nous avons observé de solidarité entre voisin.e.s solidaires, militant.e.s mobilisé.e.s et personnes exilé.e.s peut être imaginé à l’inverse entre Gaël De Gabory, la métropole Caen-la-Mer et les travailleur.se.s juges et avocat.e.s du tribunal de grande instance de Caen, donnant forme à ces procédures et décisions radicales expliquées ci-dessus.

Il faut imaginer les moyens et les relations qu’a ce bonhomme pour se défendre, il semble même qu’il soit le beau frère du secrétaire général de la préfecture…

Voilà donc de nouvelles personnes à la rue, espérons que les huits squats de Colombelles auront plus de chance, comme par exemple le squat « Ceren Gunes » rue des Rosiers qui a bénéficié d’un prolongement de 6 mois grâce à la mobilisation des voisins. D’autant plus car les choses ne risquent pas de s’arranger. Il faut rappeler que ces squats de Colombelles ne sont pas hors de danger.

La procédure engagée pour ces squats est semblable à celle de Cagny, voire plus sévère encore, un procédé heure par heure et 1000 euros d’indemnisations par mois et par maison. Pourtant, Marc Authier, le maire PS (Parti Socialiste) de Colombelles et directeur des Foyers Normands, bailleur concerné par les squats, écrit dans les journaux locaux des textes larmoyants sur la situation des personnes migrantes et demande la réquisition des logements vides privés et publics. Il aurait même contacté l’AG de luttes contre toutes les expulsions pour leur dire qu’iels n’auraient pas du squatter ces maisons, qu’iels auraient pu le contacter directement, qu’il aurait accepté de loger ces personnes le temps qu’elles soient démolies et proposait de parvenir à un accord de ce type. Il semble pourtant que rien ne garantit dans le cadre de cet accord de meilleures conditions pour les personnes concernées et les loyers demandés, en plus d’être anormalement chers, mettrait l’AG de Luttes contre toutes les expulsions dans une situation de sous-traitance entre le bailleur Foyers Normands et les personnes logeant dans ces maisons qui parasiterait totalement la posture militante de celle-ci. Pour le reste il maintient sa plainte dans sa forme exceptionnelle rappelant la situation de Cagny. Il semble que ce maire, soit plus enclin à se montrer compatissant quand il cherche à créer une situation qui redorerait son blason sans prendre de choix véritablement subversif du point de vue du droit individualiste garantissant la propriété privée et des politiques contemporaines qui s’apprête à en radicaliser le règne, plutôt qu’à accepter une part d’illégalismes et la portée morale, solidaire et sociale des squats d’exilés au moment où l’époque révèle les contradictions d’un système qui laisse des gens crever dehors, et pourtant accentue les mécanismes juridiques permettant de foutre des gens dehors.

Et maintenant ?

Ce qu’il y a d’inquiétant pour l’avenir, c’est ce tournant opéré par l’effacement du droit au logement face à la propriété privée, explicitement légitimée par l’une des juges de ces affaires. L’amendement anti-squat encore discuté dans la chambre des députés, qui prend place dans une loi ASAP dont il faudrait consacrer un article entier, va entériner cette dynamique d’autant plus.

Expliqué très concrètement, ce sont n’importe quel terrain pouvant être habité par son propriétaire (même un terrain non bâti où il pourrait mettre une tente) qui vont pouvoir être expulsé sans décision de justice, sans procédure, quand la police le veut. Avant c’était seulement le cas des résidences principales, puis plus récemment des résidences secondaires, et là ça s’étend encore. En gros, ce qui ne rentre pas dans le cadre de cette loi, aux dernières nouvelles, ce sont les maisons en vente (comme celles de Cagny justement), ou celles en instance d’être démolies (comme celles de Colombelles). Nous parlerons dans un prochain article de cette loi qui mérite une attention particulière, et notamment dans la manière dont elle participe d’un effacement du droit au logement, ainsi que d’autres fractions du droit qui limite l’expression de l’accumulation capitaliste sur un territoire soumis à la juridiction de la propriété privée.

La condition totalement criminalisée des personnes exilées est le point de départ d’une politique ultralibérale qui refuse même leur subsistance, c’est à dire qui refuse de la soutenir et qui refuse que d’autres la soutiennent, la répression des associations à Calais et ailleurs le rend bien compte.

A Caen, la préfecture commande également des policiers en civil pour rôder dans des bars ou des cafés et repérer des personnes ne parlant pas bien français pour les contrôler et leur mettre la pression, voire les enfermer et les expulser par la suite. Des dires d’une personne migrante devant plusieurs autres, ce phénomène est assez généralisé et complètement inédit sur Caen. Celles-ci s’inquiètent également des longs silences des associations et du 115 face à leur détresse. Quand elles en parlent, elles semblent avoir du mal à comprendre ce contexte inhumain où chaque personne française annonce vouloir les aider par tous les moyens et est sympathique devant elles mais où personne ne parviendrait à leur trouver des solutions pour manger et dormir sous un toit, avec des enfants à charge. Celles de Ouistreham sont elles d’autant plus réprimées, les harcèlements et provocations policières se multiplient et les associations d’autant plus mises en difficulté par ces mêmes policier.ère.s.

Ce contexte accentue des tensions déjà vives avec les locaux.

Le 17 octobre, une manifestation s’est déroulée à Paris pour accueillir des marches soutenant les droits des personnes sans-papiers dans ce contexte d’expulsions, de répression et d’indignité accrues qui est bien national bien que mis en place par des préfectures respectives. Le gouvernement a accepté le déroulé de cette manifestation mais a refusé que la manifestation circule devant l’Élysée.

On peut cependant penser que ce type de mobilisations, en marchant et en restant dans le cadre d’un dialogue avec le gouvernement, se contentant de dénoncer et de demander, réussisse l’ampleur d’objectifs tels que l’ouverture des frontières, le droit de circuler dans le territoire français, le rappel du gouvernement à ses responsabilités en termes d’accueil de personnes réfugiés ou même un temps soit peu d’améliorations de leurs conditions de vie. Les organisateur.ice.s de la manifestation ont cependant réalisé un premier geste subversif : maintenir le parcours et l’arrivée devant l’Élysée malgré l’interdiction.

Vu la violence avec laquelle le gouvernement dirige ces politiques et les moyens policiers mobilisés, c’est un enjeu politique à part entière dont il faut se saisir. On peut penser que des rapports de force nationaux et locaux doivent absolument être engagés avec des actions qui empêchent les institutions et personnes responsables de ces politiques morbides de fonctionner comme elles le font habituellement.

Espérons que de telles perspectives émergeront sur Caen. Pour le reste nous ne pourrons jamais assez donner de courage aux personnes concernées et aux personnes mobilisées sur ces causes et incitons plus que jamais les autres à s’y engager d’une manière ou d’une autre.

1 : « As Soon As Possible », en référence à la loi ASAP qui est actuellement discutée.

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