“Mes poings sur les I” – Extrait

Ce texte est un extrait du livre “Mes poings sur les I” écrit par l’auteur montpelliérain Soufyan Heutte, publié en 2017, et récemment interprété en pièce de théâtre. Rendant public cet extrait évoquant un cas de violences policières suite aux nombreuses manifestations antiracistes qui ont eu lieu dans toute la France en juin dernier, nous lui avons demandé si on pouvait le relayer ici.

J’ai toujours été solitaire. Une sorte de loup sans meute. Peut-être, dans un sens, ai-je eu peur que certains prennent cet élan d’amabilité pour de la faiblesse. Et connaissant le contexte dans lequel j’évoluais, je savais qu’un tas de gars me guettaient, n’attendant qu’un faux pas de ma part, qu’un signal leur indiquant qu’ils avaient une chance de me faire tomber.
Mais même sans avoir d’amis, j’avais des potos. Moussa et Steak-haché. Pourquoi Steak-haché ? Parce que lors d’une descente de poulets, il s’était caché ! Une histoire à la Findus !
C’était un soir de novembre. Il faisait froid et le vent fouettait quiconque osait le braver. Nous étions dans un bloc, à tuer le temps et refaire le monde. Moussa nous parlait de son cousin qui était parti s’installer en Australie. Il nous racontait à quel point là-bas, c’était différent. Que chacun avait sa chance et qu’être arabe ou noir n’était pas rédhibitoire !
Je l’écoutais sans l’entendre et me laissais perdre dans mes pensées. Je revoyais ces vieux cartoons avec un kangourou boxeur et je me disais que ça serait classe si je me battais contre le Tyson des kangourous, ça en aurait de la gueule.
Mais bon en attendant, ni moi, ni Moussa, ni Steak-haché n’avions levé l’amarre de notre tier-quar.
Puis, brusquement, une voiture s’arrêta devant la porte du bloc. Dans ce genre de situation, tu ne réfléchis pas. Tu as deux secondes pour savoir ce que tu dois faire. Car soit ce sont les keufs, soit ce sont des keums qui cherchent les embrouilles. Alors soit tu détales, soit tu défourailles.

Le bleu des gyrophares rendait Moussa plus noir qu’il ne l’était, donc le choix fut vite fait. Ni une, ni deux, nous nous sommes transformés en lévriers. On est sortis du bloc à toute vitesse. Enfin pas tous, Steak-haché était resté à l’intérieur. On apprendra par la suite qu’il s’était réfugié dans le local à poubelles.
À peine dehors, je sentis mes muscles se crisper et mes jambes se gripper. Certes, il faisait froid mais pas à ce point. Ce fut une fois au sol, convulsant que je compris que je venais de me faire taser. En fait, c’était planifié. Les condés ne voulaient pas se prendre la tête à inspecter le bloc et nous courser dans les escaliers, caves et autres recoins de l’immeuble. Ils nous connaissaient très bien, trop bien, ils savaient qu’en allumant les gyrophares, tels des lapins de garenne, nous n’aurions qu’une seule solution, la fuite. À y repenser, on a été plus bêtes que les gnous dans la savane et Steak-haché a été sauvé par sa lâcheté. Toutefois si on avait tous fait comme lui, on aurait été faits comme des lapins ! Dans tous les cas, quand les flics veulent te choper, tu ne peux en réchapper malgré ta galopée.
Moussa, aussi, s’était fait coincer. Les policiers nous embarquèrent, encore choqués et électrisés, dans le panier en nous balançant au fond du fourgon. Ce protocole d’arrestation était bien loin de ceux que l’on voyait à la télévision, dans les séries américaines. Nous dirons qu’en France, ils sont plus rustiques.

Le froid de la taule m’aidait à reprendre connaissance. Un flic me regarda et me sourit. Je me dis alors que peut-être la situation allait pouvoir s’arranger. Il se retourna vers ses collègues et leur dit :
— Oh les gars, avant je venais ici chercher des champignons, maintenant je viens cueillir des melons !
À peine eut-il fini sa blague que le camion s’emplit de rires. D’un rire gras, du gras qui recouvre les porcs. Un rire presque forcé, comme pour nous montrer qu’ils prenaient du plaisir à nous insulter.
Alors je ris avec eux, je l’imagine, ce gros porc à la recherche de champignons, ce devait être des truffes vu son groin. Ma réponse me valut un coup de tonfa dans les parties mais le jeu en valait la chandelle. Arrivé au poste, on menotta Moussa à un banc et on m’emmena dans la salle d’interrogatoire. Salle qui portait mal son nom car la seule question que l’on m’a posée était « Alors on veut jouer au malin ? » d’ailleurs, je ne sais même pas si c’était une question ou si c’était purement rhétorique. Mais, faut avouer que je n’étais pas malin et que j’aimais jouer. Sans me débander, je lui répondis, avec un brin d’arrogance et un soupçon d’insouciance.
— Si t’es un bonhomme, enlève ton insigne.
Je rêvais d’un duel à l’ancienne, avec la musique du film Le Bon, la Brute et le Truand en arrière-fond. Car, il avait beau être costaud, il avait les abdos Kronenbourg.

À ma grande surprise, il enleva son insigne, tout en oubliant de m’enlever les menottes. Alors, à trois contre un, les mains dans le dos, j’avais beau être Kamelskii, je ne fis pas long feu. Juste le temps de mettre une balayette au plus gros d’entre eux et de lui envoyer mon pied à la figure. Le reste demeure encore flou à ce jour. Une nuée de coups me tombait dessus. Au résultat, je fus assommé et placé en cellule de dégrisement pour cuver le vin que je n’avais pas bu.
Mais ce n’était pas si mal car du fait que je fus autant amoché, ils n’ont pas voulu nous garder et nous ont relâchés dans la soirée. Nous balançant dans le terrain vague en contrebas de la cité.

Soufyan Heutte

Pour en savoir plus sur “Mes poings sur les I” —> https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=53362

Pour en savoir plus sur l’auteur —> https://www.facebook.com/soufyanheutte

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