Colonialisme vert, où comment l’environnementalisme sert les intérêts du grand capital (2/2)


Dans Colonialisme vert, ou comment l’Afrique devient le laboratoire d’un environnementalisme occidental agressif et meurtrier (1), on a dressé le constat de l’émergence d’une nouvelle forme de néocolonialisme à travers l’environnementalisme international se basant sur la théorie de la conservation. Dans cette seconde partie, on va essayer de voir quel est l’intérêt qui se cache derrière cette ingérence verte occidentale, car, ne nous leurrons pas, si les capitalistes s’enquièrent de l’environnement, dans ce qu’iels appellent « le tiers monde », ce n’est pas parce qu’iels sont magnanimes et qu’iels veulent sauver le monde. La réalité est toute autre, et elle est, comme vous pouvez déjà l’imaginer, beaucoup plus sombre.

Des armes pour les gardes forestiers, quoi de mieux pour réprimer les populations autochtones


Aujourd’hui, l’impérialisme occidental veut essayer de profiter de l’image positive dont jouit, auprès du grand public, le mouvement environnementaliste mondial et notamment des ONG, telles que le WWF, pour justifier ou du moins légitimer leurs ingérences dans de nombreux pays, notamment en Afrique. En creusant un peu, on découvre que l’action des ONG n’est, dans la plupart des cas, qu’une façade qui cache un intérêt des puissances occidentales pour une biodiversité et des matières premières qu’elles ont été incapables de conserver dans leur propre territoire du fait de leur vorace course aux profits. Bien souvent, on découvre donc que l’intérêt premier, derrière ce colonialisme vert, n’est pas du tout la défense de l’environnement, mais plutôt la défense occidentale d’un « droit d’accès » à une biodiversité mise en valeur (en valeur économique).


Dans Ecologie contre nature, néocolonialisme vert à Madagascar ? (2) paru en 1995, il y a donc plus de 20 ans (c’est dire que le problème n’est pas tout récent !!), Marc Hufty, Andry Razakamanantsoa et Martial Chollet dévoilent les dessous de la guerre commerciale qui s’est jouée à Madagascar pour l’appropriation des ressources en biodiversité mais aussi en terrains de recherches scientifiques. En effet, sous couvert de défense de la biodiversité, des entreprises notamment pharmaceutiques et agro-alimentaires, ont pris le monopole sur la recherche scientifique en matière de biodiversité locale, tirant pour elles-mêmes des profits énormes dont la population malgache n’a jamais bénéficié, étonnamment.

« Elle [la lutte pour les ressources génétiques issues de la biodiversité] ressemblerait d’ailleurs étrangement à la lutte pour les matières premières qui a caractérisé l’histoire récente [écrit en 1995], si ce n’était qu’elle profite d’une ambiguïté de taille : alors que celle-ci s’est déroulée par le fait, égoïste, des entreprises transnationales et du colonialisme des Etats industriels, la conquête de la biodiversité s’effectue par l’intermédiaire d’acteurs agissant au nom du bien commun, du “globalisme environnemental”. Bénéficiant d’une image positive du fait de la vague verte, les organisations non gouvernementales de l’environnement et les institutions de recherche, appuyées par, c’est encore plus louable, les organisations bilatérales ou multilatérales d’aide au développement sont en train de répéter des bribes de l’histoire. » (2)



Aujourd’hui encore au Congo, dans le cas de la création d’un parc national (dans la région du Messok Dja, voir partie 1), les mêmes logiques se répètent. En effet, le WWF se contente d’accuser les indigènes de braconnage et de plaider la défense de la forêt face au risque de déforestation. Cela leur permet d’entrer de façon autoritaire dans une démarche de conservation occidentale de l’environnement. Et cette création de parc, qui ne peut se faire sans moyens financiers et sans régulation légale, se fait donc avec des entreprises occidentales, notamment forestières et de tourisme dans ce futur « parc naturel ». Celles-ci bénéficieront par la suite d’un monopole quasi certain sur le marché congolais. Plus précisément, l’ONG Survival International dénonce sur son site internet (3) le 10 février 2020 les faits suivants :

«Des millions ont déjà été dépensés pour le projet de parc, dont une grande partie provient d’entreprises d’exploitation forestière, d’huile de palme et de tourisme, ainsi que d’ONG de protection de la nature. Elles travaillent ensemble pour voler les terres des Baka. Des gardes forestiers, qui terrorisent les Baka locaux depuis des années, ont été mis en place.»


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Comme quoi, l’histoire a une fâcheuse tendance à se reproduire. Depuis plusieurs années, certaines ONG de défense de l’environnement, qui raisonnent de plus en plus comme des multinationales servent, volontairement ou non, de caution écologiste ou de bonne conscience, à des entreprises qui s’accaparent sans vergogne des ressources naturelles. Ce partenariat, entre des ONG et des entreprises aux intérêts économiques affirmés, met en péril les formes de vie ancestrales dans bon nombre d’endroits, mais aussi plus globalement la Vie.

Encore une fois, le WWF est malheureusement l’exemple type des ONG multinationales (4), avec un manque de transparence sur la répartition des dons, des scandales aux hauts salaires (5) ou encore des partenariats payants. Ceux-ci ont servis, par exemple, à Lafarge, 4ème pollueur français (6), à verdir son image pendant 13 ans (2000-2013) mais aussi avec des dirigeant.e.s entretenant des liens parfois étroits avec des grandes entreprises (très polluantes).

Avec un tel carnet d’adresse, le risque de conflit d’intérêt n’est jamais bien loin…



La réalité économique derrière la couverture écologiste est d’autant plus cruelle que les entreprises et/ou intérêts économiques autres, liés à l’exploitation forestière et au tourisme « vert », ne peuvent tolérer le moindre retard lié à une quelconque opposition des populations locales. Alors pour éviter tout soulèvement, les capitalistes mettent en place ce que l’on pourrait appeler de « la répression préventive », en fournissant des armes à des milices (appelées éco gardes pour l’occasion) et en fermant les yeux, sinon en encourageant, les passages à tabac, agressions, harcèlement et autres violations de la dignité humaine. Les entreprises et les ONG partenaires se font, ainsi, complices d’un odieux crime.

Outre les interêts directs liés à l’exploitation des ressources, à la mainmise sur le potentiel génétique d’écosystèmes préservés et à la mise en tourisme d’endroits reculés, une autre injonction économique guide le nouveau colonialisme vert. Pour comprendre cela, il faut remonter quelques années en arrière. En 1997, est adopté le protocole de Kyoto et avec lui, le principe des marchés de compensation carbone. Ces marchés, qui offrent des « droits à polluer », sont très souvent critiqués : manque d’efficacité, manque d’éthique etc. Une autre critique, qui devrait être adressée à ce système, est le fait de nourrir le colonialisme vert (7). En mettant la main sur les forêts vierges où vivent des populations autochtones et en faisant le choix de la conservation (notamment par le biais de l’ouverture de parc), les Etats avec le concours d’ONG peu vertueuses se retrouvent dotés de crédits carbones qu’ils peuvent alors revendre à des entreprises devant compenser leurs émissions.

Ainsi, la non-mise en exploitation d’une forêt rapporte de la valeur : où est le problème me direz vous? Le problème, il est double: en vendant au rabais des droits d’émissions de CO2, on entérine le mode de fonctionnement cancérigène d’un système. Ainsi AirFrance, au lieu de remettre en question l’existence même des ligne internes, s’est engagé à compenser les émissions liées à l’exploitation de celles-ci. Le processus est de plus excluant pour les populations locales qui ne voient pas plus le bénéfice de la vente de crédits carbones que le bénéfice de l’exploitation forestière ou touristique par exemple. Il y a donc une spoliation des ressources naturelles qui devraient bénéficier au développement des pays dans lesquelles elles se trouvent. Mieux, celles-ci ne devraient pas être considérées comme des ressources mais comme des échantillons de Vie à protéger sans relâche, puisqu’il s’agit de biodiversité.

Il y a aussi violation des droits humains les plus basiques. On constate donc les limites de la dite conservation, qui ne préserve en réalité qu’un imaginaire occidental de la nature sauvage mais qui, par bien des aspects, est destructrice de modes de vie ancestraux ou de l’environnement lui même. On constate aussi et surtout une fois encore, que l’écologie ne pourra être que sociale et anticapitaliste car les mêmes schémas de domination se répètent : domination du riche sur le pauvre, du « moderne » sur « l’arriéré », de l’homme sur la femme et Cinalement du capitaliste sur toute la nature et toutes les formes de Vie.


Alors le Congo, les forêts tropicales, et tout cela peut sembler bien loin de nous. C’est vrai. Mais ce qui se jouait hier à Madagascar, aujourd’hui au Congo et demain, ailleurs encore, est de nature à tou.te.s nous inquiéter et nous devrions tou.te.s nous révolter. En effet, l’ampleur de la biodiversité présente à Madagascar, au Congo et ailleurs, constitue notre héritage commun en tant qu’humanité. Ne laissons pas les capitalistes s’approprier les derniers terrains vierges de leur empreinte meurtrière. En plus, il n’est pas de lutte sociale digne de ce nom qui ne soit pas solidaire de peuples opprimés par la tyrannie de l’argent. Enfin, je pense qu’il ne peut rien arriver de pire au mouvement écologiste que ce pourquoi la jeunesse du monde se bat – l’écologie – serve d’écran de fumée, cachant une atteinte à la dignité des populations indigènes au nom de profits économiques. Il est donc primordial de rester attentives et attentifs pour que notre lutte ne serve jamais leurs profits.

Armand


(1) Colonialisme vert, où comment l’Afrique devient le laboratoire d’un environnementalisme occidental agressif et meurtrier, première partie de ce même article, aussi disponible sur Rugir

(2)HUFTY, Marc ; RAZAKAMANANTSOA, Andry ; et CHOLLET, Martial.  Néo-colonialisme vert à Madagascar ? In : Écologie contre nature : Développement et politiques d’ingérence [en ligne]. Genève : Graduate Institute Publications, 1995 (généré le 19 avril 2020). Disponible sur Internet : http://books.openedition.org/iheid/2905. ISBN : 9782940549757. DOI : https://doi.org/ 10.4000/books.iheid.2905.

(3) Voir le site internet de l’ONG Survival International, lanceuse d’alerte sur le cas des Bakas, notamment auprès de l’ONU

(4) Je tiens à préciser que quand je parle du WWF en des termes critiques, cela ne vise en aucun cas de la base militante souvent bernée et convaincue de la nécessité de l’action engagée par la communication bien huilée des sphères dirigeantes de l’ONG.

(5) La Cour des comptes a épinglé en 2018 WWF France pour manque de transparence sur sa gestion des dons reçus: « Le WWF doit mieux informer ses donateurs, selon la Cour des comptes », Le Monde, 23 Avril 2018. Le WWF a aussi été au coeur de scandales liés aux rémunérations des présidents nationaux: aux USA Carter Roberts gagnerait plus de 400 000$ par an et en France Pascal Canfin, à la tête de la branche nationale de WWF touchait presque 110 000€ par an.

(6) Classement réalisé par Bastamag et s’intéressant à la période 2005-2012, le partenariat WWF-Lafarge a existé de 2000 à 2013, les périodes collent donc bien : https://www.bastamag.net/Le-palmares-desentreprises

(7) La compensation carbone participe-t-elle à un colonialisme vert? Article paru sur slate.fr le 15 novembre 2019 : cliquez ici

(8) En 2019, nouvelles annonce : Air France ne remet pas en question ses 500 vols domestiques quotidiens mais s’engage à compenser ses émissions, mais aussi à arrêter le plastique à usage unique à bord et tenez vous bien, AirFrance s’engage même à commencer le tri des déchets, révolutionnaire. Un article du parisien sur le sujet : cliquez ici

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