Colonialisme vert, ou comment l’Afrique devient le laboratoire d’un environnementalisme occidental agressif et meurtrier (1/2)


D’abord un rappel historique, l’histoire européenne est jalonnée de grandes conquêtes coloniales qui ont mené certaines nations à se bâtir des empires. Dans tous les cas connus, ces empires se sont construits dans le sang des populations locales à qui on n’a jamais laissé le choix. Parfois ces populations locales se sont levées contre les colons, parfois non, mais partout ou presque le résultat a été similaire : l’instauration d’un régime colonial et la spoliation des richesses et de la force de travail des indigènes.

Image issue du Twitter de Survival International


Au cours du XXème siècle a eu lieu ce que l’on appelle communément «  la décolonisation » : cette période a été marquée par des guerres aux quatre coins du monde. En France, on se souvient surtout des guerres d’Indochine ou d’Algérie [1], mais il y en a eu de nombreuses autres. Toutefois, la dénomination de cette période est fourbe car elle laisse imaginer que la colonisation a pris fin à l’issue de celle-ci, ce qui est loin d’être vrai.


En effet, les États occidentaux ont toujours la mainmise, de façon plus discrète, sur la plupart des anciennes colonies. Cette emprise est politique : soutien des chefs d’États en place ou non, interventions militaires etc., économique à travers la monnaie (franc CFA) ou les échanges commerciaux asymétriques, etc. Mais aujourd’hui, elle s’étend même à de « nouveaux » domaines d’influence.


Depuis les années 1960 mais de façon encore plus accrue dans les dernières décennies, l’environnement, thématique émergente, a servi les intérêts d’un néocolonialisme naissant. Dans la présentation de son ouvrage L’invention du colonialisme vert [2], à paraitre en septembre, Guillaume Blanc montre comment l’homme blanc a voulu, coûte que coûte, faire de l’Afrique un laboratoire pour des expériences environnementales. Ainsi selon l’auteur, les anciens colons ont profité de leur position de force et d’influence sur leurs anciennes colonies pour essayer d’y créer avec le soutien de diverses ONG « un Eden naturel perdu en Europe ».


Cet idéal occidental se base sur une conception de l’écologie comme une « science de la conservation ». Le principe, derrière cette vision de l’écologie, est de laisser la nature sauvage exempte de toute présence humaine, et donc, de conserver la nature pour la nature. Bien souvent, cela passe par la création de parcs naturels. Ces grands espaces de conservation permettent à certain.e.s, principalement des populations riches, de profiter des richesses d’une nature « sauvage » préservée. Cette démarche de conservation de la nature sauvage, là où elle existe (existerait, ce n’est que le postulat de départ du colonialisme vert, préserver ce qui peut encore l’être), se fait de façon à la fois hypocrite et agressive au mépris des populations locales.


Dans un premier temps, l’hypocrisie de la démarche saute aux yeux. Comment des puissances qui ont tout détruit sur leur passage et continuent d’ailleurs de le faire à travers la réalisation de projets écocidaires (rien qu’à Caen, la « Halle gourmande » [3] et l’allongement de la piste à Carpiquet [4]) peuvent prétendre sans ciller agir pour la protection de l’environnement ? On peut ici y voir au mieux une énième expression du syndrome NIMBY (not in my backyard, en gros : oui à l’écologie mais pas chez moi quand même), au pire une malsaine hypocrisie qui vise à faire payer à l’Afrique l’addition du développement économique dont elle est exclue depuis des années. Je vous laisse vous faire votre avis, dans un cas comme dans un autre ce n’est pas glorieux.


Une fois qu’on a passé cette première indignation de voir à quel point les puissances coloniales tiennent un nouveau double discours à gerber, il est intéressant et nécessaire, dans un second temps, de se pencher plus précisément sur comment se met en place ce colonialisme vert. Et là encore, pas de surprise, ce n’est pas très beau à voir…


Ce travail de recherches et d’études de cas est fait notamment par des ONG alternatives comme Survival International qui dénonce depuis des années des projets menés principalement par le WWF (World Wild Fund), pourtant reconnu comme étant un des principaux acteurs non gouvernementaux de l’environnement dans le monde. Le dernier cas, et sans doute le plus important des cas à l’heure actuelle, est celui de la création décidée unilatéralement d’un parc national au Congo sur les terres où vivent les Pygmées Baka [5].

La grande forêt du bassin du Congo, deuxième poumon de la Terre, lieu de vie des Pygmées Baka depuis des générations



Persuadé du « bien-fondé » de ce projet et voyant les populations locales, vivant là depuis des décennies, comme de simples obstacles à dépasser pour un autoproclamé « bien commun », le WWF n’a pas hésité à s’allier à des milices locales et à des « éco-gardes » pour harceler les indigènes sans relâche. C’est en tout cas ce que dénonce aujourd’hui Survival International [6] s’appuyant sur une enquête de l’ONU sur ce projet, qui pour la première fois condamne un projet de WWF. Une enquête de Buzzfeed [7] en date de l’année dernière révèle que ce harcèlement de la part des éco-gardes soutenus par le WWF se prolonge en torture, assassinats et parfois viols (collectifs) des populations, le tout avec le soutien des ONG et entreprises occidentales qui financent le projet de parc.

Violation des droit Humains au nom de la protection de l’environnement, jamais


Violation des droit Humains au nom de la protection de l’environnement, jamais L’exemple du Congo est illustrateur d’une stratégie plus globale : partout dans le monde, là où le WWF veut ouvrir un nouveau temple de conservation de la nature sauvage, cela se fait aux frais des populations locales qui se retrouvent forcées de quitter les terres où elles vivent depuis des générations en harmonie avec la nature que prétend défendre le WWF. Les études manquent pour évaluer l’ampleur réelle de ce phénomène. Néanmoins, on apprend en lisant PandaLeaks – The Dark Side of the WWF, une enquête de Wilfried Huismann [8], que cela pourrait représenter 14 millions de personnes déplacées de force pour le seul territoire africain. L’incertitude, vis-à-vis des chiffres des déplacés, est entretenue par le WWF qui se garde bien de communiquer sur ces pratiques néo-coloniales. Bien au contraire, les portes paroles de l’ONG assurent mêmes que les populations locales sont toujours associées à la décision. Ainsi, Wilfried Huismann interrogeant Rob Soutter, un représentant du WWF, sur le sujet obtient comme seule réponse:

« Cela a mené [les anciennes pratiques intrusives du WWF] beaucoup de populations noires à croire que l’action du WWF était une sorte d’extension du système colonial. Mais nous avons appris beaucoup de nos erreurs passées et nous collaborons étroitement avec les populations locales. Nous leur offrons des emplois et ils comprennent que la protection des animaux est dans leur propre intérêt. » [8′]


D’une part, Rob Soutter fait ici preuve au mieux d’une grave édulcoration de la vérité, au pire d’un mensonge conscient: comme le montre Survival International, les populations locales sont plus réprimées que concertées. D’autre part il justifie l’ingérence du WWF en donnant des emplois à des populations qui vivent en autonomie et, pour une grande partie, sans qu’existe même la notion d’emploi dans leur vocabulaire, ce qui est aberrant et montre une ignorance totale de la réalité du terrain.


Le cas du Congo n’est donc malheureusement pas le seul, il est juste une illustration actuelle d’une réalité systémique. Le continent africain est marqué dans sa chair par ces nouvelles violations de toute dignité humaine, qui cette fois, en plus, sont utilisées pour soigner la bonne conscience européenne en matière environnementale. Le paternalisme occidental, vis-à-vis du reste du monde, s’exerce donc fortement en matière de défense de l’environnement. Les solutions occidentales sont, dans de nombreux endroits, imposées bien que totalement inadaptées, et ce au détriment des modes de vie ancestraux qui permettaient une cohabitation entre l’Humain et la nature.


Le décor est maintenant planté, vous voyez désormais ce à quoi on se réfère lorsqu’on évoque le colonialisme vert. Comme son ancêtre, ce colonialisme bien particulier est un danger pour l’humanité. Il vient nourrir un sentiment occidental de toute puissance et de supériorité sur le reste du monde. Supériorité qui est largement usurpée, surtout pour ce qui concerne la protection de l’environnement. Rappelons, une fois encore, que cette région était, avant même l’arrivée de WWF, une des plus vertes du monde pour la simple raison que le mode de vie des Pygmées Baka ne nuit que très peu (et c’est un euphémisme) [9] à l’environnement.

Aujourd’hui la grande forêt du bassin du Congo est le deuxième massif forestier au monde, derrière l’Amazonie [10]. En imposant de façon paternaliste et impérialiste des solutions occidentales inadaptées, les décideurs occidentaux mettent en péril l’équilibre de la région et la survie de populations ancestrales.

Carte de la RDC (République Démocratique du Congo), entourée en vert, la région du Messok Dja, où le projet de parc doit être concrétisé.



Dans un deuxième article consacré à ce sujet, à paraître bientôt, on verra que ce comportement nauséabond (plus de 14 millions de déplacé.e.s rien qu’en Afrique, des passages à tabac, viols, meurtres et autres agressions) est loin d’être désintéressé et que le prétexte de la défense de l’environnement mondial n’est qu’une pompeuse façade pour masquer une course toujours plus effrénée aux matières premières.

Armand


1. Guerre d’Indochine de 1946 à 1954; guerre d’Algérie de 1954 à 1962

2. L’invention du colonialisme vert, Guillaume Blanc, septembre 2020, Flammarion

3. La halle gourmande est un projet de centre commercial luxueux sur la place de la République à Caen, déforestation, ouverture d’un parking, ouverture d’un centre de consommation bourgeoise etc.

4. Allongement de la piste de l’aéroport de Caen, pour plus d’informations, voir le poste « Réponse aux montreurs d’ordres médiatiques et politiques » sur la page Facebook de Caen en lutte pour l’environnement

5. Les Bakas, rubrique thématique, site de Survival International

6. Une enquête accablante de l’ONU condamne le projet de WWF au Congo et révèle l’ampleur massive des abus, 10 février 2020, site de Survival International

7. WWF’S secret war, WWF funds guards who have tortured and killed people, 4 mars 2019, Buzzfeed news investigation : article qui expose d’autres exemples de soutiens de WWF au Népal, Cameron, République Centre Africaine notamment

8. PandaLeaks – The Dark Side of the WWF, une enquête de Wilfried Huismann, © 2014by Nordbook UG haftungsbeschränkt, Bremen,Germany et

8′.Traduction de moi, donc pas officielle mais qui donne assez fidèlement, je pense, le sens de ce que voulait dire celui qui a prononcé ces mots

9. Pour être tout à fait précis certaines des pratiques des Pygmés Baka ont même un impact positif sur le reste du vivant de la Grande forêt du Congo

10. Page Wikipedia de la grande forêt du bassin du Congo

Une réflexion sur “Colonialisme vert, ou comment l’Afrique devient le laboratoire d’un environnementalisme occidental agressif et meurtrier (1/2)

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