Qui a dégradé la mobilisation étudiante ?

Dégradation : « Destitution infamante d’un grade, d’une dignité »

La mobilisation étudiante sur Caen me déprime. Je garde une sympathie avec celle-ci mais je préfère la suivre de loin. Je trouve ce mouvement confus pour plusieurs raisons. Pourtant celui-ci m’a enthousiasmé. Pour commencer, j’aimerais préciser que ce que je vais raconter découle d’un vécu particulier et d’une implication tout aussi particulière dans ce mouvement et, à ce titre, j’invite n’importe qui à livrer un autre point de vue (il me semble que Rugir existe pour cela).

Un mouvement prometteur

Tout d’abord j’aimerais dire que ce mouvement m’a exalté. L’Université de Caen est un espace qui depuis le début de ma scolarité me semble comparable à une fourmilière de mort-vivantEs, futurEs dépressifVEs ou futurEs technocrates (un gros câlin aux premierÈREs si consenti), qui se croisent sans s’affronter ou se ressentir dans des trajectoires rectangulaires et des espaces verticaux.

Puis il y eut la grève.

Son élan confus d’encadrement et de débordement qui peinait à pencher d’un côté ou de l’autre accompagna les efforts des quelques camarades qui ont arpenté des amphis déprimants et des couloirs déprimants pour s’acharner à organiser des tractages déprimants et des AG déprimantes qui enfin (merci à elleux) ont porté leurs fruits. Une manif a débordé ce mouvement en se rendant sur la fac, des milliers de personnes sur le campus à héler les morts-vivantEs dans les couloirs et dans les amphis. Les AG se sont faites plus animées, des nouvelles têtes sont arrivées pour le grand bonheur des militantEs déjà présents, quelques actions pertinentes ont fait chialé les partisanNEs de la « « « liberté d’expression » » » (déso le LUX et les fanas du bel art de Polanski) et les départs de la fac pour les manifs nationales ont commencé à donner de légers frissons. C’est aussi l’annonce de la réforme LPPR qui a brisé l’apathie politique d’une grande partie de jeunes étudiantEs car il a induit un gros coup de stress (bien justifié) chez les profs, ce qui les a poussé à parler de grève lors des cours, voire parfois à déclarer la fin de l’assiduité.

Puis il y a un évènement qui a transformé l’essai : les vœux du président de l’Université Pierre Denise.

La cérémonie commençait d’emblée par une dénonciation de la réforme LPPR et par celle d’actes pitoyables de la direction comme une croisière avec les partenaires de l’Université à ses frais. Un peu fatigué de la veille, je commençais à plonger dans une mélancolie latente, me rabâchant que cette situation se réaliserait dans un faux combat d’images et de discours parmi d’autres dans la société du spectacle : un peu comme chaque année dans les cérémonies des Oscars ou des Césars [1] par exemple, les dénonciations seraient produites en une performance et ne seraient plus une fois consommées, et l’amorce de sens politique s’évaporerait… Puis des camarades du comité de mobilisation sont arrivéEs au micro. Le message était celui-ci : Les services publics sont dangereusement libéralisés ou privatisés, mis sous la domination désincarnée d’un système capitaliste qui s’effrite et se fascise à coup d’appels d’offre, de sous-traitance et de précarisation de l’emploi. Les protections sociales sont progressivement libéralisées dans le même mouvement de marchandisation. La fascisation du quotidien monte en flèche avec la répression que la police inflige après le mouvement GJ. La temporalité de la grève arrive enfin et il est nécessaire de s’y engager pour l’avenir des étudiantEs et appeler à une telle cérémonie dans ce contexte est un scandale. Les étudiantEs décident donc de la rendre inaudible. Là des casseroles sortent de partout et se mettent à retentir.
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Le brouhaha se calme, puis le président de l’Université reprend la parole. Il refuse de répondre aux questions des étudiantEs, évoquant un manque de démocratie et invoquant la loi de la tradition, attitude réactionnaire compréhensible quand on se fait représentant d’une institution qui ne fait sens que pour quelques unEs : non il ne fera pas la promotion de sa présence dans ce contexte, par contre il faut qu’on arrête de faire du bazar pour rendre hommage aux membres du personnel qui partent en .. retraite.
. . . Et le vacarme reprend soudainement pour se pérenniser.
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Progressivement l’institution éclate, la partie des profs et du personnel soutenant la direction se place sur l’estrade [2] avec elleux, de l’autre côté un joyeux bordel de profs et de personnel soutenant l’insurrection se rejoignent autour des étudiantEs musicienNEs. La situation dure un temps fou, et pour boucler et célébrer la fin de cet instant de désordre, des étudiantEs choisissent de monter sur l’estrade avec une banderole annonçant : « Université en lutte ». Devant l’énergie dégagée par ce sabotage en bonne et due forme, les zombies technocrates, boulets de la direction, se rejoignent en coulisses (la démocratie est toujours plus proche d’elle-même à huis clos) pour se rassurer dans les cocktails et les trucs de traiteur. On avait réussi, les sourires se multipliaient entre nous, certainEs ont même pu profiter du cocktail pour donner un goût à la réussite de l’opération, même que les musicienNEs commandéES par la direction se sont mis à jouer « Bella ciao » sous les rires des quelques militantEs encore présentEs.

Quand nous trouvons une brèche pour renverser les symboles de la hiérarchie, ce désir de renversement peut se déployer partout, et dépasse les commandements et les contrats, si seulement une mobilisation n’hésite pas dans son mouvement et ne laisse pas la réaction se dérober d’elle-même.

Les AG se sont poursuivies, avec un pic culminant à 300 personnes et dans la foulée le blocage de l’université, ça n’était jamais arrivé depuis 10 ans d’inertie inscrite dans le marbre du campus 1 [3].

Aucune organisation, hormis un rendez-vous et un engagement commun, et de la spontanéité, beaucoup. Des poubelles par centaines et des palettes par milliers, devant les portes des bâtiments. Des étudiantEs en droit ont râlé, un peu confusEs entre le « nan mais chui d’accord avec vous », le « mais moi je me suis levé et je peux pas faire autrement ! » et le « mais vous êtes là depuis si tôt ce matin ? » et un peu mignonNEs avec leurs yeux qui mendiaient la sieste générale. Pour le reste, une ambiance de fête peu importe l’heure, des étudiantEs dansaient, les autres improvisaient une lecture collective d’un bouquin de François Fillon, d’autres encore sortaient les pétards. La direction, partie en vacances entre temps (moi quand je doute momentanément sur le sens de ma vie je me prend une cuite, c’est une autre culture..), n’a rien pu faire d’autre que fermer le campus pour la journée. Dans la foulée, une action eut lieu sur le tram, avec un amas de livres (de merde) sur les rails pour empêcher la circulation de celui-ci (une prise de risque universitaire comme on les aime). Peu de temps après, petit coup d’adrénaline, quatre voitures de police débarquèrent pour demander aux étudiantEs présentEs de quitter les rails et les condés ramassèrent difficilement les bouquins pour en faire un tas bien ordonné dans l’hilarité retenue du public étudiant. Vers midi, dans un froid qui achevait de nous ennuyer, nous sommes partiEs nous réfugier ailleurs pour apprendre peu de temps plus tard que la direction avait engagé des intérimaires pour retirer les poubelles et les palettes. Il restait la manif pour nous amuser et profiter de la haie d’honneur et des cris d’encouragement qui devenaient de plus en plus appréciables à chaque journée de mobilisation nationale quand le cortège étudiant arrivait au rassemblement pour se poster à la tête de la mobilisation.

Alors que progressivement, on nous demandait sur les piquets de grève ou sur les blocages quand les jeunes allaient se réveiller, l’énergie débordante de la fac arrivait.

L’évènement « Amphi 50000 »

Une nouvelle manifestation, mi banale mi entrainante. Même déroulement, on se rejoint devant le Phénix et on retrouve le rassemblement près de la place Saint-Pierre, là on nous acclame, de plus en plus machinalement à chaque fois, et on se place en cortège de tête. La manif plan-plan, plan-planise, on marche, on marche, jusqu’au rond point de l’ancien tribunal où un des étudiantEs choisissent de joyeusement prendre la route des fossés Saint-Julien. Il se trouve que l’entièreté de la manif nous suit, un peu par hasard peut être, sur le chemin ça gueule un peu, les gens savent bien qu’on va à la fac et regrettent un peu cette tendance un peu trop centrifuge d’une mobilisation étudiante qui ne cesse de quitter le campus pour ne vouloir qu’y revenir. Sans trop écouter, des camarades s’échangent des sourires en coin et accélèrent le pas, dans les têtes on savait ce qu’il se passait : objectif « Party To Night » ! Nous arrivons à la fac et proposons une immense AG interpro avec tout le monde de la manif dans un premier amphi. « Tout le monde » mettant beaucoup de temps à oser rentrer, on commence à vouloir faire la teuff. Une fois tout le monde rentré, on se rend compte que l’amphi est trop petit, improvisation, direction l’amphi 2000 ! Le plus grand amphi du bâtiment en question. On arrive victorieuxSEs, rien ne peut nous arrêter, même pas un cours de droit (où de quoi que ce soit d’autre) [4], le cours est rapidement expulsé pour laisser place à une immense AG.

L’AG se déroule parfaitement bien, lycéenNEs, syndicalistes, et toutes les différentes fractions du mouvement peuvent s’exprimer, les étudiantEs s’occupant de la tribune. Puis viennent les idées, des critiques à propos des syndicats sont portées. Les syndicats se justifient en disant qu’ils ont accompagné leur propre débordement. Une chose est sûre, nous sommes ici en tant qu’individus et sommes unies pour faire front. L’organisation prend un tournant avec deux objectifs : s’attaquer aux représentantEs des institutions politiques et orienter les manifs vers les quartiers populaires. Avant que l’AG se termine, une chose est rappelée : si on veut garder cette temporalité et disposer d’un lieu accueillant autant de monde dans une même énergie, il faut soutenir l’occupation le soir même ou la rejoindre au plus tôt le lendemain.

Nous y reviendrons.

La soirée commence après une longue AG, certainEs étudiantEs proposent de discuter du cadre de l’occupation, des camarades rétorquent : autogestion, on s’autogère, pas besoin d’en discuter !

Nous y reviendrons.

Fin de l’AG, le son marche pas, on improvise, des camarades sortent les enceintes portables et rapidement les sourires se répondent de partout. Puis aussi la peur est latente, elle se répandra et le temps sera entrecoupé de timides discussions d’ « on fait comment avec les flics ? ». Après quelques heures, on apprend que la direction avait fait une réunion d’urgence et en est venue à ces conclusions : iels n’appelleront pas les flics, mais on a intérêt à prendre soin de l’amphi. Une dernière discussion pour demander qui reste sur place avec le risque d’être accueilli par les keufs au petit matin : une quarantaine de personnes lèvent la main, la soirée commence.

Nous y reviendrons.

Pour le reste de la soirée, j’peux pas trop vous dire, plein de choses se passent, les camarades en retiennent une certaine euphorie et quelques trous noirs (:D). Il se trouve qu’au matin même, il y avait moins d’une dizaine de personnes, attendant entre blagues, baillements et soupirs angoissés l’arrivée des renforts. Les renforts arrivent, à peu près une quinzaine de personnes arrivant au compte goutte. Devant le peu de personnes et une ambiance un peu trop débordée, ils choisissent de plutôt aller soutenir les blocages des lycéens (pour y rejoindre 3 lycéens et 5 voitures de flics annonçant un blocage mort dans l’oeuf ceci dit). Les étudiantEs présentEs sur place se regardent en chien de faïence ; soit on reste toustes soit on part toustes ; paraît que seulement 2 personnes insistent pour rester, peut être auraient-elles pu le garder étant donné qu’aucune once de policier n’est venue à l’amphi [5], quand bien même, les survivantEs restent solidaires et s’en vont toustes ensemble.

Nous y reviendrons.

Le lendemain, l’AG prévue se déroule. A l’origine, elle devait reconduire l’occupation. Il se trouve que cet engagement n’a pas pu tenir. Un grand nombre de personnes n’étaient pas présentes la veille. Deux perspectives s’affrontent : pour certainEs, les tags et les dégradations sont inadmissibles et doivent être condamnés . Pour d’autres, la soirée s’est bien passée, la convivialité était au rendez-vous et les dégâts matériels sont anodins par rapport à l’énorme expérience de convergence qui a pu se produire avec l’AG et l’énorme expérience de convivialité qui a pu se poursuivre avec la soirée. Rien ne semble pouvoir rassembler ces deux points de vue. On apprend que l’Université porte plainte pour 20000 à 50000 euros de dégradations [6]. CertainEs proposent dans la foulée d’organiser une prochaine occupation au plus vite, ça ne fait pas consensus…

Depuis, l’AG centrale s’effrite, des groupes se forment dans leurs filières respectives, en se fondant par ci sur la condamnations des « dégradations », par là par la récupération du mouvement sur la fac par les « gauchistes »… Des actions intéressantes sont faites, un accueil des lycées en visite à la fac par une action symbolique : des tombes postées sur la pelouse du Phénix annonçant « retraites », des participations communes aux manifs nationales.

Moi je n’y vais pas, pour deux raisons : tout d’abord parce qu’un grand nombre de personnes se sont engagées à rester à une occupation d’ampleur et ne se sont pas tenues à leur engagement, laissant les copaines en faible nombre sous le risque d’une potentielle intervention policière violente, et parce que la mobilisation a été récupérée par des réactionnaires qui tuent le possible de cette mobilisation.

Défouloir à partager

Au départ, je voulais nommer cette partie « critique partagée » pour essayer de répartir la responsabilité de l’échec de la mobilisation. Mais la journée « fac morte » et ce qu’il semble être ressorti des étudiantEs et du personnel qui se sont retrouvés en AG le lendemain semble avoir enterré mes derniers espoirs.

Ne parvenant pas à articuler ce qu’il me semble raisonnable ou irraisonnable de dire, je me décide à écrire à chaud. De toute manière, l’objectif premier était de susciter un échange par le biais de cet article, j’espère donc que des gens répondront s’iels jugent que j’ai fais des critiques abusives. Je voudrais quand même dire que l’importance d’une mobilisation à la fac tenait pour moi au fait que nous représentons, étudiantEs, une partie de la population qui a (théoriquement, je pense aux nombreuxEUSEs personnes qui doivent travailler ou gérer une vie de famille) le temps pour imaginer et expérimenter de nouvelles formes de solidarité et de moyens d’action. Egalement, les étudiantEs représentent l’avenir, et alors que de nombreuses personnes en lutte affirment le faire pour « leurs enfants » ou « les jeunes » dans un contexte où l’avenir est très incertain, nous pouvons donner le ton pour inciter la mobilisation caennaise à radicaliser sa critique, ses moyens d’action et ses solidarités. Maintenant, je doute fortement de la pertinence même d’une mobilisation à la fac. Je me demande également ce qui est réellement à sauver à l’Université comme institution. Je pense que c’est sans doute la tournure de la mobilisation qui me dégoûte autant de l’Université.

Tout d’abord, je ne suis pas d’accord avec l’idée de devoir adapter notre organisation à une entreprise de « massification » du mouvement. Je comprend qu’il faut mobiliser du monde à la fac, amener les gens à se « politiser », pour pouvoir peser dans le rapport de force avec le gouvernement. Le problème dans ce raisonnement, c’est qu’on considère qu’on est déjà « politisé » sans même confronter les possibles contenus de ce terme. Il est intéressant de voir que le mouvement de la mobilisation à la fac, qui de plus en plus s’attache à aller « politiser » les personnes non mobilisés, se dépolitise à mon sens et rentre totalement en équivalence avec les valeurs des gens qui nous gouvernent. Déjà dans l’AG qui précédait la journée de mobilisation où on a occupé l’amphi 2000, on pouvait voir ce mouvement s’amorcer. L’une des réflexions qui m’a particulièrement choquée était celle qui consistait à dire que faire une fête dans un amphi était un risque que les autres étudiantEs « nous prennent pour des zadistes ». Il se trouve que ces personnes n’ont pas eu d’écho dans leur crainte, elles ont même quitté l’amphi où se déroulait l’AG, peut être que cela ne se serait pas produit dans les AG actuelles. La peur exprimée par ces étudiantEs est d’être assimilé à l’exemple type (dans le sens commun) des personnes qui essayent de s’organiser hors et contre le gouvernement. Déjà, le petit flic qui sommeille dans notre tête à toustes s’exprimait au grand jour dans la mobilisation, mais heureusement il était condamné. C’est aussi cette peur de se mettre des flics à dos qui fait émerger le petit flic dans notre tête. Lors de la soirée à l’amphi 2000, la peur des flics était palpable, et hormis une discussion sur le fait accompli d’une décision collective de rester sur place, elle n’a pas pu être discutée ou pensée par les personnes présentes, ni même articulée par des questions parallèles sur la manière de faire la fête en devant se tenir responsables d’être présent au petit matin pour défendre un lieu. C’était bien prévisible, et les quelques remarques un peu dégueulasses qui ont émergé exprimaient déjà une certaine peur d’être violentéEs et discriminéEs du point de vue de l’État.

Elle déploie aussi une idéologie vide, pose un cadre qui nous pousse à penser comme les agents du gouvernement : l’idée qu’il faut livrer un message pour « politiser les gens », et que ce message, pour rentrer dans la tête des gens et se matérialiser dans leurs désirs et leurs actes, doit sembler acceptable pour n’importe qui. Par « n’importe qui », entendez la personne qui n’imagine pas, celle qui pense seulement par le biais de l’État ou de la Marchandise (existe-t-elle vraiment autre part que dans une fraction de l’inconscient de nous toustes?), par le biais du gouvernement, en fait ces personnes veulent utiliser le mot de petitEs flics pour toucher des désirs de petitEs flics. Ce non-sens aurait pu être discuté, l’imaginaire qui nous pousse à prendre sur notre temps pour nous mobiliser doit être signifiant, se confronter à d’autres idées. Les cours alternatifs ont pu essayer d’ouvrir cette porte mais ils prennent une place secondaire dans la mobilisation et peut être que la forme de « cours » de ces initiatives et le recours aux salles de classe habituelles a un lien avec cela. La discussion, l’imaginaire, la pédagogie critique et partagée éventuellement, pourrait se renouveler dans les opérations d’ampleur, à l’Amphi 2000 ou à la Fac Morte [7]. Ca n’a pas été le cas, donc le flic des plus opportunistes s’empare de cet imaginaire non signifiant.

La responsabilité est aussi à mettre sur le dos de personnes qui pourtant ont de l’expérience en termes d’auto-organisation, et qui ont choisi de fermer le débat sur les « règles » de l’occupation. On a pu entendre ces personnes considérer que « l’autogestion, ça se discute pas, on s’autogère ». Pourtant, il aurait été intéressant de discuter sur ce pour quoi on était là, ce pour quoi on devait y rester et sur la dimension de notre responsabilité partagée dans ces objectifs. Il se trouve que comme les personnes concernées n’étaient pas sur place le lendemain matin, la responsabilité et les objectifs ont fait défaut pour elles aussi.

Après l’amphi 2000, le mouvement a viré totalement vers l’encadrement. L’imaginaire de l’encadrement, proprement contre-révolutionnaire, est présent dans chacun.e de nous mais il est souvent appuyé par certaines personnes, souvent dans des partis politiques, qui donnent une assise théorique qui n’est souvent pas révélatrice de la réalité. L’encadrement est souvent exprimé par des personnes qui militent dans une zone de confort imaginaire instituée dans le cadre de la politique gouvernementale. Ce désir a été impulsé à mon sens par des personnes militant dans cette zone de confort, qui ont incarné la réaction du mouvement. Le terrain de la peur formé, a laissé place aux vides politiques de cette pensée politique spectaculaire et/ou réformiste, qui conçoit la lutte politique comme un contrat avec l’État (et non comme un rapport de force acharné). Les personnes qui l’appuient sont souvent armées d’une formation politique faite de folklore et d’une panoplie morale. Leur pensée de l’encadrement instrumentalise les combats révolutionnaires pour les vider de toute leur substance historique. Ces personnes sont souvent les premières à s’octroyer la responsabilité de punir des actes anodins quand des personnes extérieures non mobilisées en font le reproche, car c’est l’espace public qu’elles entendent conquérir et non les frontières imaginaires à la transformation de la société qu’elles entendent casser. Ces entrepreneurEs de morale semblent présenter la massification, enfin cette idée que pour mobiliser des gens il faut se présenter à elleux sans l’habit du politique et de la conflictualité avec les personnes qui font régner l’injustice, comme un remède miracle. Le vieil imaginaire de la classe ouvrière règne aussi parfois dans leurs discours et devient un argument d’autorité. Elles prennent la panoplie des défenseurEUSEs de la cause pour les classes populaires, pour les personnes racisées, pour les personnes marginalisées à travers l’imaginaire institué (mais peu représentatif matériellement) de la classe ouvrière. Il leur arrive d’aller parfois aux actions des syndicats, de discuter avec les syndicats, composés d’ « honnêtes travailleurEUSEs » mais jamais on ne les voit dans les manifs de gilets jaunes du samedi où la peur de la répression policière n’est pas négociée avec l’ennemi. Elles ne se posent pas la question de savoir si ces personnes, qui ressemblent à la classe ouvrière, font partie des classes populaires qu’elles veulent défendre, ou si les syndicats défendent encore les droits des classes populaires, d’autant plus si on les définit par leurs places subordonnées et discriminées dans la division du travail et dans la justice gouvernementale. Le rôle des partis politiques et des syndicats a pourtant été le plus hypocrite possible dans l’histoire des populations anciennement arrivées en France, racisées (ou non) et précarisées dans les quartiers populaires, et celles-ci se sont très souvent affirmées non-alliées de ces organisations et préféraient parler de l’autonomie de leurs organisations quand elles se sont engagées dans leurs propres luttes.

Depuis que cet imaginaire de l’encadrement s’est emparé de la mobilisation étudiante, elle n’a pas été à l’initiative d’une sortie de l’université. Les gilets jaunes, qui ont récemment pris l’initiative d’organiser des manifestations dans les quartiers populaires en suscitant la participation des personnes qui y vivent à la définition des objectifs et du parcours de ces manifs, n’ont jamais vu ces personnes les soutenir.

On a également entendu une proposition en AG d’ « analyser les gilets jaunes », ce bégaiement vomitif de l’universitaire qui cherche à s’émanciper, au-delà de puer un petit peu, prend une dimension absurde quand on met en perspective le lien de la mobilisation étudiante avec les autres ingouvernables. En effet, les gilets jaunes, et autres ingouvernables, sont venus plusieurs fois aider les étudiantEs à l’université alors que les étudiantEs ne vont jamais « politiser » au dehors de leur zone de confort. Après une journée … culturelle … de fac morte, une manif est partie de la fac, un policier a glissé, ce qui a fait rire pas mal de monde et a donné une ambiance plutôt marrante à la manif, à défaut de nous ennuyer une fois de plus dans une énième manif plan-plan. Le lendemain, le compte-rendu d’une AG prévue à 8h un vendredi matin annonçait la nécessité de faire valoir des mots d’ordre et d’imposer d’emblée des slogans à la manif. L’AG du lundi suivant a entériné ce virage. Les étudiantEs « politiséEs » semblent déterminéEs à continuer de faire du Spectacle, ils semblent que les likes sur les réseaux sociaux et les sourires des personnes qui profitent de leur animation culturelle gratuite leur donne l’impression d’exercer une action politique sur le présent. A ce moment là, ne devraient-iels pas directement adhérer à la FCBN, qui pense l’action culturelle comme une action syndicale mais n’a pas encore l’audace d’assimiler cela à de l’action militante ?

J’exagère, d’autres actions « chaudes » sont proposées, par exemple placarder des témoignages exposant leur précarité de les murs de la fac… Une autre action voulait déranger un évènement démonstratif de la récupération libérale de la recherche, proposant un semblant de rapport de force, mais elle a été refusée. Il semblait que le temps investi par ces étudiantEs devait plus s’attarder sur la manière d’empêcher les slogans anti-flics et ce genre de choses « qui feraient passer les étudiantEs pour des feignantEs et pas pour des étudiantEs mobilisés contre la loi LPPR », à ce titre un « atelier slogan » devait se dérouler.

Quelques questions à proposer en cours alternatifs :

– Dans la mesure où ces étudiantEs défendent un militantisme qui serait légitime fait à base d’animations culturelles et d’actions pacifistes, donc qui s’accompagne d’une entreprise d’encadrement des manifestations pour éviter toute forme de rapport de force avec les institutions dominantes, ne sont-iels pas exactement les mêmes que ces « patrons » qu’iels veulent dénoncer, mais avec l’hypocrisie en plus ?

– Dans la mesure où ces étudiantEs considèrent que policer ses slogans en manif est plus pertinent pour lutter contre la loi LPPR que de déranger des évènements promotionnant une recherche commandée par des élites libérales, ne devraient-iels pas directement enfiler un uniforme et rejoindre les rangs ennemis ?

– Dans la mesure où cet encadrement exclu donc les personnes de classes populaires dont les luttes doivent passer par le rapport de force (les luttes des GJ et dans les quartiers populaires le démontrent mais sont fortement réprimées par une police violente), ces étudiantEs, qui entendent également attaquer la précarité, ne sont-iels pas les meilleurs défenseurEUSEs du gouvernement en posant un cadre légitime qui assimile les mouvements populaires à de la violence ?

– Enfin, la fac-entreprise n’est-elle pas finalement l’esprit porté par ces étudiantEs mobiliséEs ?

Il semble donc que les petitEs flics ont pris totalement la maitrise du mouvement. Est ce si grave ? Pas vraiment. Au delà des personnes qui font parler leur âme de flics et leur âme de bureaucrates, il y en a d’autres qui ont saisi l’importance de certaines brèches, certains interstices ouverts par ces éphémères moments de lutte. Peut être viendront-iels en tant qu’individus, que fractions ou autres, hors de la division du travail, dans les interstices ouverts par les GJ, où les manifs et les moments à la Maison du Peuple ont pu inventer des formes de solidarité intergénérationnelles, interclassistes, où les pratiques de carnavals et de fêtes populaires s’incrustent dans les béances ouvertes par une société d’autant plus ingouvernable que le libéralisme voulant le gouverner devient autoritaire. Peut être viendront-iels soutenir les initiatives des militantEs des squats, des repas populaires improvisés dans les manifs ou dans les quartiers, ou encore expérimenter le fait que la peur de la police peut se transformer en adrénaline de l’émeute, ou de la manif sauvage, où des solidarités spontanées peuvent dépasser la peur et la fuite dans l’individualisme.

On pourrait considérer que c’est déprimant dans la mesure où la précarisation s’intensifie à vitesse grand V, que la répression s’accentue sans jamais s’arrêter et qu’il devient nécessaire d’imposer un nouvel imaginaire à long terme à un gouvernement libéral qui retrouve sa forme originaire violente et autoritaire. La violence de ce gouvernement touche au plus haut point les personnes exilées qui subissent les contrecoups de la colonisation et d’une exploitation (dont notre inaction nous en rend en partie responsables) touche également les quartiers populaires, pourrit les campagnes et neutralise toute forme de désir. Des personnes s’organisent et ont besoin de monde pour créer des nouvelles formes de solidarité. Alors qu’à Nantes et à Rennes, les étudiantEs sont les premierÈREs à donner le ton face aux flics, à Caen, c’est le flic qui dirige le mouvement.

Il y aura d’autres brèches, d’autres béances, d’autres interstices, à la fac ou ailleurs, et les petits flics et petits bureaucrates sauront peut être s’ouvrir à l’imaginaire émergeant du désordre et de l’incertitude pour devenir des petits ingouvernables, en tous cas espérons-le.

« Les institutions de toutes sortes chargées du contrôle social et de la répression ne se présentent jamais à visage découvert. Elles prennent le masque d’idéologies prétendument scientifiques et, même lorsqu’elles font appel à des propositions théoriques éculées, elles sont tenues de leur donner une apparence de mouvement »

3 Yourself to Be Yourself

[1] : Bien que depuis les féministes, et notamment Aïssa Maïga et Adèle Haenel, ont elles aussi décider de se casser de ces cérémonials bourgeois : Patron, patrie, patriarcat, même racine, même combat ! <3
[2] : On apprit plus tard que cette estrade était fragile et aurait pu s’effondrer sous le poids de tous les technocrates autour de la direction. Je vous laisse imaginer l’image pour profiter de ce plaisir fictif.
[3] : La tournure de phrase étant un peu facile du point de vue d’unE jeunE présompteuxSE. J’invite les gens qui ont connu les mouvements du CPE ou de la loi travail de raconter un peu comment la fac bougeait à l’époque.
[4] : Il semble que ce cours était illégal, c’était un rattrapage d’un cours annulé à cause de la fermeture administrative durant le blocage, bon après c’est pas le sujet.
[5] : Bien qu’elles se seraient exposées à des risques de représailles auprès de la présidence.
[6] : Au passage, 50000 euros ça équivaut à la prime annuelle de la direction de l’UFR HSS.
[7] : La journée « Fac Morte » était un appel nationale de mobilisation dans toutes les facs contre la réforme LPPR et contre la réforme des retraites.

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