Ce que la vie signifie pour moi : ou pourquoi je refuse de perdre ma vie à essayer de la gagner

« A ce moment une vague lueur tomba sur moi, au fond du tonneau. Ayant levé les yeux, je vis que la lune venait d’apparaître ; elle argentait le perroquet de fougue et baignait de sa blanche clarté la voile du mât de misaine. Presque au même instant, la voix de la vigie cria : « Terre ! » ».

Les aventures de pirates et d’indiens, les explorations et les découvertes, la vie qui jaillit et l’exaltation de la liberté, j’ai très vite compris que ce n’était que dans les livres. Il a fallu céder bien vite à la domestication, et sur ce point l’école est à la soumission ce que la bombe H est à l’armement. J’y réussissais pourtant très bien. Il faut dire qu’avec des parents de la profession, je savais par avance ce que les maîtres attendaient de leurs élèves. Bien vite, il fût évident que l’école n’était qu’un premier pas vers le travail et une vie administrée. On apprend d’abord aux enfants à marcher et à parler, pour très vite leur intimer de fermer leur gueule et de rester sagement assis. Les flics qui se sont invités dans mon adolescence ont fini le boulot. Au cas où le message n’est pas assez clair, il reste la manière forte.

Près de chez moi, au loin, se dressait une ligne THT aboutissant à deux énormes réacteurs nucléaires. Une épaisse fumée blanche s’en échappait, s’ajoutant à la brume ordinaire du pays dans lequel je vivais. D’épais grillages surmontés de barbelés faisaient le tour du site. Si jamais j’avais des illusions sur une éventuelle fragilité du système dans lequel j’étais né, les déchets radioactifs qui en sortaient se chargeaient de me rappeler que je ne serais jamais libéré des résidus de son fonctionnement.

Je suis né dans un milieu social banal, celui que la sociologie appelait il y a quelques décennies la fraction dominée de la classe dominante. Mais une fraction alors en voie de prolétarisation. Ou plutôt en voie de re-prolétarisation, tant ce n’est qu’une seule génération qui a pu s’élever. De paysan.ne.s à fonctionnaires, puis de fonctionnaires à travailleur/euse.s intermittents. Les gamin.e.s de cette fraction là, ce sont celleux qui savent qu’iels n’auront d’autres choix que d’exploiter ou d’être exploité.e, et dans tous les cas de se sacrifier pour l’économie. Il leur faudra s’adapter et être devant leurs voisin.e.s, ou s’exposer aux réprimandes de la loi et de la morale. Iels ont le privilège du choix entre la peste et le choléra. J’étais toutefois en proximité avec la plèbe et le mouvement ouvrier : syndicalisme de lutte du côté de la famille maternelle, et si de l’autre côté la conscience de classe avait fait faillite, la dignité simple des culs-terreux, non pas propriétaires terriens mais domestiques à la campagne, était bien présente. Malheureusement, d’un côté comme de l’autre, la religion sévissait toujours. Comme souvent, cela a surtout créé des descendant.e.s anticléricaux convaincus. A trop s’approcher des culs-bénis, on s’éloigne assurément de la foi.  

Mon peu d’aptitudes à perdre ma vie à la gagner m’a logiquement poussé à retarder l’échéance du travail autant que possible : ce sera les études universitaires, et pour un bon moment, malgré quelques incursions dans le monde de l’exploitation pour survivre et même m’autoriser quelques loisirs et aventures. Des boulots de merde payés des miettes, dont je ne voulais pas… Pas à pas, cela aurait toutefois pu être le rôle de l’exploiteur ou du lieutenant paternaliste qui me tendait les bras. Je choisissais une autre voie, et préférais de toute façon m’acoquiner avec le bas fond de la société. Plutôt « nique le système » que performance et réussite.  

Très vite, pour continuer mes études, il a fallu accroître mes brèves incursions dans le domaine du labeur rémunéré. J’appris l’insulte à la vie qu’étaient les horaires, les ordres et la banalité imposée de faire ce qu’on se refuserait à faire dans un autre contexte. Aller contre soi, voilà la vérité ordinaire du salariat. Mais les difficultés récurrentes pour bouffer et se loger, en gardant suffisamment de quoi boire des coups avec les potes, ont vite raison de ces problèmes de conscience.

Me restait cette intrigante question sans réponse que deux enfants se posaient en rentrant de l’école : pourquoi de la misère alors que l’argent se fabrique ? Mes études, mes activités et mon intérêt pour la contestation me poussaient à l’analyse de cette chose qu’on nomme économie. J’en concluais que les théories étaient bien souvent là pour masquer une réalité souvent simple. Il y a des systèmes, des représentations, des ressorts sociaux et psychiques, des calculs et des comptes d’apothicaire, et toutes ces choses compliquées. Mais il y a finalement surtout l’exploitation. Si les affaires marchent mal, les salaires baissent. Si les affaires s’arrangent, il faut se battre pour obtenir une maigre part au détriment d’autres gens, ici ou ailleurs, dans des contrées lointaines. Et toujours au détriment de la joie. Si les bénéfices sont abondants, les dirigeants en profitent. S’ils sont rares, quelques uns d’entre eux en profitent encore plus. Ils ne complotent pas, ils font ce qu’ils sont dans le cadre d’une relation simple d’exploitation. Le meilleur synonyme d’économie est escroquerie. Et c’est ainsi qu’on réduit une population à un esclavage à visage humain et pacifié.

Plus ma connaissance viscérale du travail se développait, plus je progressais dans les études. C’est alors que j’empruntais la voie de la reproduction sociale, moi qui voulais plutôt dynamiter que reproduire : j’enseignais, et mes enseignements portaient notamment sur la tristesse d’un monde clos où quelque chose change pour que rien ne change. Mais j’enseignais sans être payé, ou très en retard. Je continuais d’être exploité pour vivre, tout en me mêlant encore plus au milieu des marchands de cerveau. Privilège de l’image, réalité de l’exploitation. Misère de la prétention d’intellectuel·les imperméables à la lucidité ordinaire.

Je continuais ma progression de l’échelle sociale. J’approchais de la classe dominante, pas celle qui dirige, mais celle qui conseille et garde sa bonne conscience pour elle. Je me mêlais aux nouveaux clercs qu’on appelle universitaires. J’y apprenais des mots à mettre sur la critique du monde tel qu’il ne va pas. J’y apprenais aussi à m’y mouvoir et à domestiquer ma révolte, à aller dans les colloques et à approcher de la haute société. J’y ai rencontré plein d’esprits vifs et brillants, auxquels s’associait une absence cruelle de bon sens et d’intégrité. Dans ce milieu, la concurrence est beaucoup plus ordinaire que la dignité et l’entraide. J’ai beaucoup appris auprès de lui, en savoirs sur le monde comme en savoirs sur les bonnes mœurs. J’y ai vu des personnes s’indigner des ravages industriels avant de s’attabler avec un nucléocrate notoire, d’autres promouvoir l’abolition des genres tout en faisant boire de jeunes femmes pour les mettre dans leur lit, d’autres encore critiquer des logiques de domination sans jamais remettre en cause l’institution qui les porte et les protège le plus, à savoir l’Etat. L’intelligence des idiot.e.s. La sincère empathie pour les oppressé·e·s s’associait dans un rapport contradictoire à une participation active au lissage des contours de l’ordre établi et au rejet de toute réelle action qui le ferait vaciller. Des faux critiques. Des moralistes avec l’ordre chevillé au corps. Surtout, rares sont les intellectuel.le.s que j’ai croisé·e·s qui étaient vivant·e·s. Une vie bassement matérialiste et seule, sans aventures solidaires où la liberté s’exprime pour de vrai, avec pour seul horizon la froideur d’une salle de classe ou l’enfermement dans un étroit bureau, la tête rivée à un écran. Iels cherchent en annihilant leur imagination, en coupant les vivres à leur créativité. Pas étonnant qu’iels ne trouvent pas.

Je décidais finalement de quitter la marchandise cérébrale pour revenir à des activités plus concrètes. L’illégalisme m’avait toujours séduit, davantage par tempérament que par conviction. Je me lançais dans le banditisme. J’ai fini en prison. Je me résignais à l’idée que la prison n’était finalement, pour un réfractaire, pas le pire des endroits. Je me trompais. Je préfère encore la prison du dehors que celle qui te brise, constamment, corps et âmes. Les yeux qui se fatiguent de ne jamais voir l’horizon… La capacité de parler qui se perd à force d’isolement… Surtout, je découvris que le banditisme revenait finalement à faire la même chose que travailler, avec des méthodes plus expéditives. J’avais au moins le mérite de voler avec honneur, contrairement aux gens qui font les lois.

Après de brèves escapades dans la chimie offensive, je me fiais finalement aux théoricien.ne.s de la pacification : les conditions sociales ne sont pas encore réunies, et surtout la perspective d’une vie sous contraintes de clandestinité risquait de couper court mes désirs de liberté et d’amitié. C’est alors une autre matière qui m’apporta un peu de tranquillité : celle des fleurs et des arbres, celle de l’horticulture. J’y trouvais une relation vivante qui m’apaisa et développa des qualités que je ne soupçonnais pas. Plus elles se développaient, plus je refusais de considérer la nature comme une marchandise. Je dus ainsi mettre la clé sous la porte avant même de lancer ma propre affaire, et licenciais mon employé avant même qu’il ne commençât. Ce n’était pas pour me rassurer, moi qui m’étais juré de ne jamais exploiter ni diriger…

Rapidement rattrapé par les forcenés du travail et de l’administration, je me retrouvais aux prises avec les agents de l’ordre salarial, reconnaissable au fait que lorsque tu te retrouves sans emploi, iels t’intiment le devoir d’en trouver un très vite, et surtout de rester dans le rang. Dans leur langage, cela veut dire rester actif et employable. Bref, se soumettre même et surtout lorsque tu as l’occasion de faire un pas de côté. Avoir le temps est la pire insulte au système. Impardonnable. Sans jamais rien me trouver, iels finirent par me proposer de devenir comme elleux, agent de l’ordre salarial. Ne pouvant me faire à cette idée, je saisis la première occasion pour y échapper. Je devins momentanément expert pour dévoiler aux patrons à quel point ils exploitaient leurs travailleur/euse.s. Naïveté de cette société, ou plutôt cynisme absolu. Non content d’organiser l’exploitation, l’ordre prévoit la possibilité de pouvoir se plaindre. Laisser parler sans jamais laisser agir est une meilleure police que la matraque.  

On m’a dit que j’étais libre dans mon boulot, sans horaires fixes, pouvant travailler le plus souvent chez moi. J’étais « autonome » dans mon travail, mais avec des obligations de résultats dans un temps imparti, résultats que je n’étais jamais convié à fixer. Visiblement, je n’étais pas « autonome » de ce que je devais faire, ni de pourquoi je devais le faire. J’ai presque regretté l’usine et le chronomètre du patron, patron contre lequel on se dressait collectivement et qui nous craignait au moins un peu, nous, ses salarié.e.s. Maintenant, j’étais seul. Mon salon s’était transformé en bureau, et mon travail aux horaires libres s’infiltrait dans toute ma vie, partout où j’allais et dans tout ce que je faisais. Je ne pouvais même pas mettre le feu à mon lieu de travail.

Quelques compagnon.ne.s me proposèrent de les rejoindre dans une expérience autogestionnaire. Nous fabriquions alors des maisons en bois pour des tarifs modestes. J’appris qu’on pouvait être heureux à bien œuvrer, à exécuter des tâches pour un travail bien fait. Le carnet de commandes se remplit. Nous ne comptions plus nos heures, le monde autour de nous s’éloignait. Qu’importe, nous étions ensemble à faire quelque chose qui avait du sens. Puis le carnet de commande se désemplit. Aux tensions sur les horaires, aux surveillances entre collègues, succéda le plan autogéré de licenciement. Ne voulant pas décider de qui de nous devait partir, je me proposais à mettre fin à cette piètre et courte expérience d’auto-exploitation.

Je me résolus alors à me retirer autant que possible de l’agitation du monde, avec celles et ceux que j’aimais, dans une petite maison au bord de la rivière. Mes compétences de bandit furent utiles une dernière fois pour réunir les fonds nécessaires. Je contemplais d’un œil attendri l’eau courante du fleuve, ses berges sauvages et sa couleur verte étincelante. Devant de tels charmes, le cœur s’adoucit, et les mystères de la vie s’éclaircissent. Je transportais des petites marchandises en canot, guidais des curieux et curieuses, faisais traverser d’une berge à l’autre. En voguant ainsi, l’esprit calme et clair, je trouvais un peu de plénitude. La rivière me fît l’honneur de m’accueillir, me protégeant du tumulte du progrès et de la politique. Du moins un temps. Une usine en amont souilla les eaux. Un projet de barrage inonda ensuite les berges où nous avions construit notre foyer. Et ce retrait ne fût jamais réel. Mes impôts financèrent les bombes d’une guerre injuste, et partout autour de moi l’oppression continuait.

J’abandonnais donc l’idée de me retrancher du monde dans mon petit paradis, où j’aurai pu vivre en honnête homme. Il m’aurait de toute façon été obligé de retourner travailler bien longtemps pour me procurer durablement l’espace destiné à mes motivations d’Eden. La propriété privée entretient les rêves égoïstes et la course générale à la productivité. Seulement, pour la plupart des gens, le rêve s’appuie sur un cauchemar : franchir tous les jours la porte du bureau ou de l’atelier pour enrichir d’autres personnes et faire ce qu’on ne désire pas. Je me résignais à lâcher prise, sans désespérer d’une possible plénitude.

Je me souvenais alors que les moments où je fus le plus libre étaient ceux qui faisaient vaciller l’ordre établi. Certaines luttes m’ont fait vibrer, avec les autres, comme si c’était des retrouvailles avec l’existence. Au-delà du combat, des sabotages, des affrontements avec les flics et des assemblées populaires, ce sont des bouffes prises en commun et bien arrosées, des discussions à n’en plus finir, des rencontres improbables à la chaleur des barricades, des débrouilles collectives qui nous font nous passer un peu du monde de l’économie qui nous enferme. Et la joie de voir éclater cette vitrine, comme une chaîne qui explose. Le bonheur de sentir l’odeur des machines réduites en cendres. L’intensité de la vie est si forte quand s’effrite le carcan de la domination.

Vivre pleinement les luttes était devenu un leitmotiv. Le problème, c’est que ces moments intenses sont rares, et que la plupart du temps je me retrouvais avec des gens qui me faisaient penser aux marchands de cerveau que j’avais quitté, ou pis, se préparaient à prendre ma vie en mains à la place de ceux qui le faisaient aujourd’hui. Le militantisme me transformait peu à peu en type arrogant, capable de manier des concepts qui ne voulaient rien dire mais qui savaient impressionner. Capable de donner des leçons en asséchant le sentiment de révolte que je prétendais pourtant répandre. Courant d’une assemblée de lutte à une autre, j’étais de toutes les manifs, à tel point que j’en oubliais les raisons de ma révolte, mais si sûr de moi pour dire aux autres quelles devaient être les leurs.

Je compris alors qu’investir un seul champ était finalement couper la vie en deux. Il me fallait reprendre pieds dans la sérénité, et si les luttes exaltaient la liberté, une vie quotidienne digne à partager célébrait la vie. Je décidais alors de consacrer mes journées à me construire un ordinaire agréable, avec mes compagnon.ne.s, tout en continuant à en découdre avec l’existant.  

Bon an mal an, j’ai cessé de chercher pour commencer à vivre. J’ai cessé d’attendre. J’ai cessé de ruminer. Marchant sur deux pieds, celui de la dignité ordinaire et celui de l’agitation révolutionnaire, de la tranquillité quotidienne et de l’exaltation de la vie au sommet des barricades, j’essayais de construire dès maintenant un monde plus libre où être en paix avec certains autres comme avec moi-même, et cela passait par être en guerre avec d’autres. Il me suffisait d’aimer et d’être aimé, de temps pour mes activités physiques et spirituelles, pour lire et écrire, jardiner et voyager, boire des coups de temps en temps avec les compagnon.ne.s, et surtout lutter, toujours lutter. Je suis donc retourné aux ami.e.s qui sillonnent ma révolte, épaule contre épaule avec toutes celleux qui veulent en découdre sans compromis avec l’imposant édifice de la société. Un jour, nous le renverserons, lui et toute sa pourriture et ses morts non enterrés, son monstrueux cynisme et son matérialisme abruti. Et sinon, nous aurons été un peu plus vivantes, un peu plus libres, un peu plus dignes, un peu plus joyeux. Nous aurons connu l’amitié et le goût de la liberté. Au moins nous aurons réellement vécu. Nous aurons été les véritables privilégiés : la révolution est la plus belle des aventures. Dans tous les cas, désolé pour les moralistes de l’ordre, de l’économie et du travail, mais je n’ai pas le temps de travailler. J’ai mieux à faire. Il me faut encore exister et répandre la vie jusqu’à épuisement.

Paul Paris.

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