Actualités et vœux de nouvelle année du mouvement zapatiste : le « train maya » ne passera pas !

[Suite de l’article “Nous n’avons pas besoin de permission pour être libre”, publié sur rugir.fr le 28 janvier 2020]

Depuis les montagnes zapatistes en rébellion, Chiapas, Mexique.

La fin de l’année est toujours l’occasion de faire le bilan, et les zapatistes n’échappent à cette habitude, d’autant plus que pour eux et elles, le passage à la nouvelle année est avant tout l’occasion de fêter l’anniversaire de leurs soulèvement armée le 1er janvier 1994. Cette année ce fêtait ainsi le 26ème anniversaire du soulèvement, qui, rappelons-le, était le fruit de 10 années de préparation. Petit calcul, cela fait donc 36 ans que les zapatistes travail à être ce qu’ils sont actuellement ! Et face aux critiques, aussi pertinentes que superficielles soient-elles, quant à la verticalité de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN pour le sigle en espagnol) ou encore sur le fait qu’ils n’aient pas réussi à sortit du capitalisme (ceci n’est pas une blague), ils sont en général capables de les formuler avant même qu’on ne les juge de l’extérieur et de très loin. Ainsi, leur longévité, couplée au constat d’une extension territoriale hors-normes pour un mouvement anticapitaliste (environ la superficie de la Belgique) et d’une base sociale qui dépasse les 10 000 personnes, invitent toujours à un peu d’humilité et à tendre l’oreille.

S’il on entendait dire cette dernière décennie que le zapatisme était en mauvaise forme, force est de constater que le bilan de 2019 indique le contraire. Tout d’abord, il convient de revenir sur l’annonce en août, de la création de 7 nouveaux caracoles1 et de 4 communes autonomes2, soit une « extension territoriale » non négligeable. Cependant, cette expression recouvre assez mal la réalité et il convient de l’aborder en trois points.

Premièrement, il y a effectivement des territoires nouveaux qui vont s’auto-administrés en intégrant les institutions autonomes zapatistes, ce qui implique un vrai changement et l’amélioration des conditions de vie des communautés, puisqu’elles vont progressivement se doter d’école, d’hôpitaux de campagnes et bénéficier du réseau d’aide zapatiste. Mais il convient de préciser qu’il s’agit surtout d’officialisation plus que de conversion. Les communautés étaient déjà zapatistes, mais soit ne l’avaient pas officialisé, soit elles ne s’étaient pas encore dotées des institutions et structures nécessaires pour qu’elles fonctionnent. Il faut donc relativiser un peu cette extension, qui en réalité était déjà effective par endroit ou en germe dans d’autres. Cela démontre quand même, via l’officialisation, un certain tour de force. Deuxièmement, il convient de préciser que derrière la création de nouveaux caracoles, il y a la création de Junta de Buen Gobierno3, quirecouvre aussi la dissolution de certains autres. En effet, dans l’esprit de l’autonomie, si une institution n’est plus pertinente ou manque d’efficacité, on la dissout, et c’est ce qu’on fait les zapatistes. Dans une politique autonome, les institutions ont pour objectif de servir le peuple, et non le contraire. La géographie administrative zapatiste a ainsi était remanié afin d’être, entre autres arguments, plus accessible. En effet, certains anciens caracoles pouvaient se révéler trop éloignés de certaines communautés. Troisièmement, il faut noter que de nouveaux caracoles ont été annoncés et vont être construit prochainement. Certains sont éloignés des traditionnels territoires zapatistes, ce qui présume de l’extension de l’influence zapatiste. Mais on peut aussi citer que le Cideci-Université de la Tierra devient le caracol Jacinto Canek. Les zapatistes vont donc avoir un point d’influence dans la périphérie urbaine de San Cristobal de las Casas, chose nouvelle ! Comme le dit Jérôme Baschet « réjouissante reconfiguration de la géographie rebelle ! ».

On doit aussi noter la performance des zapatistes quant à l’organisation de 7 événements culturels et/ou politiques de grande ampleur tout au long du mois de décembre 2019. Comme ils et elles le disent, décembre a été un « combo pour la vie », puisque les communautés ont organisé de nombreuses activités comme une nouvelle édition du festival CompArte4; le Forum pour la défense de la Madre Tierra, ou le Festival du film Puy Ta Cuxlejaltic, pour lequel il a fallu construire un auditorium en milieu rural, tâche réalisée en deux mois à peine ! On notera aussi l’organisation du 26 au 29 décembre, de la très attendue deuxième édition des Rencontres internationales des femmes qui luttent qui, selon les compas zapatistes, a rassemblé près de 4 000 femmes de 49 pays et 96 de leurs crias (progénitures), ainsi que 26 hommes qui sont restés dans un espace mixte à 1,5km. A noter que c’est la première fois que les femmes zapatistes ont porté le projet de bout en bout, sans hommes, notamment en se formant à certaines compétences à l’avance, comme à la conduite de camions. Ces rencontres avaient lieu en territoire zapatiste dans le caracol situé à l’ejido Morelia, dans les hautes montagnes loin des grandes villes, et plus précisément au Semillero (Pépinière). Cet espace hybride dont se sont dotés les zapatistes depuis des années, sert à l’organisation d’événements de grande ampleur ainsi qu’à l’entraînement des milicien-ne-s. Dans la foulé de ces rencontres des femmes en luttes, avait lieu au même endroit, le 31 décembre, le 26e anniversaire du « commencement de la guerre contre l’oubli », c’est à dire la commémoration du soulèvement.

Comme à l’habitude, les festivités ont commencé dans l’après-midi par un défilé, cette fois-ci initié par les miliciennes restées sur place, puis rejointes par les miliciens, l’occasion de montrer que les zapatistes ont toujours un nombre important de réservistes. Puis vint le discours tant attendu du sub-comandante Moisés (sous-commandant Moïse). Ce discours est toujours un moment fort lors de ces anniversaires puisque, hormis être la seule « activité politique », il informe généralement sur l’interprétation zapatiste de ce qui s’est déroulé pendant l’année et indique les orientations à venir. Après une première version dans sa langue indigène natale, le sub-comandante Moisés l’a répété en espagnol.


Le Sous-commandant Moïse pendant son discours

Miliciens et miliciennes devant la tribune

Après une longue liste de remerciements, il félicita les femmes pour avoir démontré qu’elles n’avaient pas besoins des hommes pour s’organiser. Il rappela la trajectoire de résistance des zapatistes face à celui qu’il appelle le mandon (celui qui donne les ordres, métaphore pour parler des grands dirigeants, présidents comme PDGs). Par la force, les mensonges et les pièges, le mandon a suivi son plan pour essayer de les détruire, de la même manière que le fait le mandon de maintenant, référence directe à Manuel Lopez Obrador, social-démocrate de « gauche » président du Mexique depuis 2018. A ce sujet, le sous commandant fut très clair :

« Nous avons maintenu bien haut, et nous maintenons encore, le drapeau de notre rébellion. Avec l’aide de toutes les couleurs du monde entier, nous avons commencé à édifier un projet de vie dans ces montagnes. Poursuivi par la force et les mensonges du mandon, pareil que maintenant, nous sommes restés fermes pour construire quelque chose de nouveau. Nous avons connu des échecs et fait des erreurs, c’est certain, et sûrement que nous en ferons encore sur notre long chemin… Mais jamais nous ne nous sommes rendus, jamais nous ne sommes vendus, jamais nous n’avons renoncé ! »

Plus tard, il rappela l’assassinat de Samir Flores, un des membres du Congrès National Indigène (CNI), qui s’opposait au projet de construction d’une centrale thermoélectrique et d’un gazoduc dans sa communauté d’Amilcingo (Etat de Morelos). Samir a été tué pour avoir questionné « où nous mène ce chemin du progrès des mégaprojets ? Samir s’est organisé avec sa communauté et il n’a pas eu peur, et le mandon l’a fait tuer. ». Ce moment du discours a été un moment de transition, à la fois pour rendre hommage à ce combattant mais aussi pour rappeler que « les mégaprojets servent les bénéfices du grand capital ». Le Mexique, comme toute l’Amérique latine, est le terrain de jeu des entreprises extractivistes, un espace de dépossession des ressources naturelles dont sont particulièrement victimes les peuples originaires.

La partie la plus attendu du discours arriva donc, annonçant que le président mexicain, fidèle à son poste, après une supercherie de référendum, avait annoncé le lancement du projet « train maya ». Ce mégaprojet a pour objectif de relier les « hub-touristique » du sud-Mexique et de favoriser le développement de certains zones « enclavées » de la Péninsule du Yucatan jusqu’au Chiapas. Il ne s’agit ni plus ni moins que de convertir la nature en ressources touristiques, mais pour qui ? Personne n’est dupe, et les zapatistes savent bien que le grand capital profitera de cette aubaine pour investir, construire, extraire et déposséder les communautés locales. Le train maya, dont le tracé a été dévoilé il y a peu, doit passer en territoire zapatiste au nord du Chiapas. Manuel Lopez Obrador a d’ailleurs précisé dans un discours public, qu’il avait les moyens pour que le projet se réalise… En réponse, le sous-commandant Moïse a déclaré :

« – Nous les peuples zapatistes, nous le prenons comme s’il voulait nous défier, il dit qu’il à la force et l’argent. Il est en train de dire que ça se passera comme il le dit, et non comme le disent les peuples. Donc nous les peuples zapatistes, nous prenons la part qui nous incombe dans ce défi. […] Ce que font les maîtres, c’est de nous poser des questions “vous les zapatistes, êtes-vous prêt à perdre tout ce que vous avez ? A perdre tout ce que vous avez avancé avec votre autonomie ? Vous êtes prêt à souffrir de disparitions, emprisonnements, assassinats, calomnies et mensonges pour la terre que vous gardez et prenez soin, la terre ou vous êtes nées, vous naissez, grandissez et mourrez ?”

– NON !!! (Réponse de toute la foule) »


Miliciens et miliciennes, concentré-e-s et à l’écoute

Le gouvernement mexicain a donc clairement insinué que les zapatistes devaient faire le choix entre la vie et la mort, faisant reposer ce choix sur leur « bon sens », mais avec un couteau sous la gorge, au cas où ils perdraient la « raison ». Leur raison leur dit pourtant qu’ils vont résister à ce projet de train mortifère, qui tuera la nature et expropriera les communautés. Ces déclarations n’ont pas entamé l’enthousiasme des uns et des autres et c’est avec un tonnerre d’applaudissement que se conclurent les mots du sous-commandant.

Par la suite, de nombreux poètes, rappeurs-euses, groupes musicaux, chanteurs compositeurs zapatistes, apprentis o confirmés, se sont succédés les un-e-s après les autres sur la même scène. En parallèle les gens mangeaient, discutaient ou observaient les affiches et la lettre qu’une mystérieuse Cléone avait collé sur des baraquements.

Environ 15 minutes avant 23h (heure occidentale), c’est à dire quelques instants avant minuit (heure zapatiste), la foule commença à se rassembler de nouveau auprès de la tribune. Quatre commandant-e-s, deux hommes de deux femmes, firent de brefs discours de remerciements et de bonne année, et tandis que le dernier intervenant se mis à crier « Viva l’Armée zapatiste de Libération Nationale !», et que la foule en cœur répondit « VIVA !!! » ; « Viva les bases d’appuis populaires », « VIVA !!! », des feux d’artifices explosaient tout à coup, renforçant la tonalité combative de l’événement. Un bal s’en suivit et les zapatistes, qui ont bannit l’alcool de leurs communautés, n’en avait pas besoin pour danser.

Ce 26e anniversaire du soulèvement, comme ceux qui traversent actuellement le monde entier, semble annoncer la couleur de la décennie qui s’amorce. Au Mexique, les zapatistes ont été clair, le train maya ne passera pas. Au moment même où nous concluons cet article, les zapatistes viennent d’annoncer une mega-marcha en défense de la terre le 20 février à Mexico. Affaire à suivre !


Les sous-commandant-e-s de l’EZLN regroupé sur la tribune pour souhaiter les vœux de bonne année

Toute la nuit, milicien-ne-s, zapatistes civils et assistant-e-s ont dansé une bonne partie de la nuit

Texte : Renaud Lariagon

Photos : Monica Piceno

1 Un caracol (Escargot), est une institution autonome zapatiste d’échelle « régionale ». Sert à coordonner un certain nombre de communes autonomes.

2 Aussi appelées Municipalités Autonomes Rebelles Zapatistes (MAREZ), elles regroupent plusieurs communautés locales ou Bases de apoyo (bases de soutien).

3 Les Conseils de Bon Gouvernement sont des institutions zapatistes à l’échelle des caracoles. Elles en différent en ce qu’elles sont constituées de représentants des communautés, postes rotatifs et révocables à tous moments. Les Juntas de Buen Gobierno ont pour objectif de travailler à faciliter l’aide entre les communautés ainsi que de mieux répartir l’aide provenant de l’extérieur.

4 Jeu de mots entre compa (compagnons), arte (Art) et comparte (partages !).

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