Nous n’avons pas besoin de permission pour être libres

Réflexions sur la lutte féministe à partir des 2èmes « Rencontres Internationales de femmes qui luttent », organisée par les zapatistes du 26 au 29 décembre 2019.

Depuis les montagnes zapatistes en rébellion, Chiapas, Mexique.

Le mois de décembre 2019 a été, pour les communautés zapatistes, un « combo pour la vie », puisqu’elles ont organisé de nombreuses activités, entre autres, le Festival du film Puy Ta Cuxlejaltic, le Forum pour la défense de la Madre Tierra, et le 26e anniversaire du « commencement de la guerre contre l’oubli », par lequel il faut entendre l’anniversaire du soulèvement armé du 1er janvier 1994, toujours célébré à la veille de la nouvelle année.

De 26 au 29 décembre, était aussi organisée la très attendue deuxième édition des Rencontres internationales des femmes qui luttent qui, selon les compas zapatistes, a rassemblé plus de 3 000 femmes de 49 pays et 96 de leurs crias (96 de leurs filles), ainsi que 26 hommes qui sont restés dans un espace mixte à 1,5km. A noter que c’est la première fois que les femmes zapatistes ont porté le projet de bout en bout, sans une aide logistique de la part des hommes en amont.

Ces rencontres avaient lieu au Semillero (Pépinière), espace hybride construit pour l’organisation d’événements de grande ampleur comme pour l’entraînement des milicien-ne-s.

Entrée du Semillero, seules les femmes passent

Dès le 26 décembre au matin, l’inscription des femmes a commencé à l’entrée du caracol1, où nous avons été reçues par les zapatistes, annonçant l’ampleur des préparatifs et de l’organisation de l’événement. L’atmosphère était déjà pleine d’inspiration et de joie. Une fois l’inscription terminée, nous avons été conduites au Semillero où les premières tentes étaient déjà installées. Des dizaines de femmes du monde entier continuaient d’arriver dans des camions conduits par des femmes zapatistes qui ont appris pour l’occasion. Le Semillero a été préparé avec soin pour toutes nous accueillir : cantines, réserves d’eau, toilettes, lavoirs et tout le nécessaire. Pendant ce temps, les miliciennes surveillaient l’entrée et les environs, garantissant une atmosphère de confiance, de sécurité et de respect. Pendant trois jours, nous nous y retrouverions toutes avec le même objectif : rencontrer d’autres femmes qui luttent dans d’autres contrées, partager nos douleurs et nos joies, mais aussi pour s’organiser plus étroitement malgré nos géographies diverses, afin de mener toutes ensembles ce que les compas zapatistes ont appelé une guerre pour la vie.

la cantine « femmes que nous sommes »

Le premier jour (26 déc.) a été celui d’émotives retrouvailles avec d’anciennes amies ainsi que de l’installation d’un immense camp, accompagnées de musique et ponctuées de cris de guerre : l’aquelarre2 avait commencé. Le deuxième jour (27 déc.), les activités ont été inaugurées par un poignant discours de La Comandanta Amada ; puis suivi d’un rituel d’ouverture accompagné d’un défilé des miliciennes. Ce 1er jour serait dédié aux dénonciations et à la douleur, tandis que les deux jours suivants (28 et 29 déc.) allaient respectivement porter sur le débat autour des solutions à apporter dans cette lutte, sur la coordination à mettre en place pour y parvenir, mais aussi sur la culture, l’art et la fête.

le défilé vu d’un balcon

Chaque matin, au réveil, de petits groupes se formaient spontanément pour faire du yoga, étirements et autres activités matinales. Ensuite nous passions aux sessions de discussion, dans lesquelles nous avons écouté respectueusement toutes celles qui souhaitaient partager une, ou des expérience(s) douloureuse(s), et le soir, nous avons continué à écouter, mais aussi à formuler des propositions pour s’organiser, partager des compétences comme l’auto-défense, la médecine traditionnelle, la danse, etc.

Nous avons pu rencontrer d’autres femmes qui luttent et exprimer librement des idées, des opinions, même des critiques et des désaccords sur les questions qui nous ont réunies : la violence envers les femmes, les choses de la vie quotidienne. Pour discuter de la violence, de la douleur, de la rage, il était essentiel de laisser derrière nous les jalousies et les rivalités, parce que nous toutes sommes différentes, et comme l’a dit la Comandanta Amada « nous savons qu’il n’est pas bon que nous soyons toutes égales en pensée et en manière, et nous pensons que la différence n’est pas une faiblesse, mais une puissante force s’il y a du respect et un accord pour combattre toutes ensembles. »

À l’assemblée plénière des dénonciations, nous avons pu témoigner des innombrables façons dont nous, les femmes, sommes violées, depuis notre enfance jusqu’à ce que nous devenions des mujeres de juicio (femmes de jugement). Nous avons pu écouter des défenseuses de l’environnement provenant de peuples originaires du Mexique, mais aussi de Colombie, de Bolivie, du Pérou, d’Équateur et du Brésil. Elles ont dénoncé la dépossession de leurs biens communs tels que la terre, l’eau, les forêts… Nous avons pu écouter, et ainsi partager avec le cœur et même les larmes, les récits de mères qui n’ont pas revu leurs filles parce qu’elles ont été assassinées ou sont disparues, des migrantes qui ont été violées alors qu’elles cherchaient une vie meilleure pour leurs enfants et pour elles-mêmes; des étudiantes, des travailleuses, des paysannes qui ont dû se taire parce que le système les force et les menace. Nous partageons la douleur de celles qui ont subi des abus sexuels, psychologiques, de la violence au travail, de celles qui ont trouvé de la haine dans ce qui semblait autrefois être de l’amour. Nous constatons l’injustice, l’impunité et la misogynie qui oppriment nos vies et nous blessent à mort.

Partout dans le monde, de l’Asie à l’Océanie, de l’Europe à l’Afrique, de l’Amérique latine aux montagnes du sud-est du Mexique, chacune de nous a connu la violence des hommes qui nous entourent, mais aussi de femmes qui pensent et agissent de manière machiste. Ils et elles nous ont blessées… Qu’ils soient étrangers, ou qu’ils nous aient donné la vie, ils devaient être là pour nous aimer et nous protéger en tant qu’enfants, jeunes, adultes ou femmes de jugement, et non le contraire. Nous avons pu entendre et confirmer que la violence dirigée contre nous est ancrée dans un système qui nous déteste, nous punit pour « le crime » d’être nées femmes.

Ce système opprime également les femmes nées dans un corps qui ne leur appartient pas (caractérisées comme femmes transgenre dans la société, et dont l’identité de genre ne correspond pas au sexe qui leur a été assigné à la naissance contrairement aux femmes cisgenres). Espirulina, du collectif Flor y Piedra de Mexico, a partagé son expérience lors de la réunion et combien elle a été touchée d’avoir été admise au Semillero malgré sa naissance dans le corps d’un homme :

«Je me sens toujours plus identifiée à une femme, mais je ne peux pas exister en dehors de cette réunion, car en ville je dois m’habiller en homme pour ne pas être victime de discrimination, et parfois même avec le mouvement gay, parfois c’est aussi très macho […] je m’identifie aux féminismes inconfortables, au féminisme noir, au féminisme trans ou aux féminismes marginaux comme le féminisme fou qui défend les détenues des hôpitaux psychiatriques, celles qu’on appellent neurodivergentes […]. Je suis venue à cette rencontre pour trouver d’autres personnes comme moi, et ça me réconforte de savoir que d’autres ont aussi perdu leur peur et nous sommes très émues qu’elles nous laissent entrer à ces rencontres, car j’avais peur d’être catalogué comme un homme, tout comme cela se fait dans les institutions de la ville […] Elles ne m’ont jamais questionné et m’ont laissé entrer […] dans cette réunion, nous pouvons être toutes des femmes indépendamment de ce que nous avons dans nos parties génitales, comme les femmes qui n’ont ni utérus ni vagin, et le mieux est que cela aide à sensibiliser les autres femmes au fait qu’il existe d’autres réalités et que même parfois le terme de femme ne correspond pas à toute la diversité sexuelle qui existe.»

Concernant le sujet des minorités sexuelles, la compa Lucero, zapatiste du caracol La Realidad a partagé avec nous :

« À propos de cela [la préférence sexuelle], nous ne pouvons pas faire de différence, leur volonté est respectée, cela nous importe peu, c’est leur décision et leur goût, ce que nous disons c’est que nous devons nous organiser ensemble. Nous respectons tout et ce que nous voulons, c’est que nous soyons ensemble, que nous nous organisions et que nous nous respections. »

La compa a également parlé du rôle des femmes au sein des communautés zapatistes :

«Avant, quand nous n’étions pas zapatistes, ils nous discriminaient, nous emprisonnaient, nous assassinaient, c’est pourquoi nous nous sommes organisées, parce que nous ne voulons plus de la menace et du mépris et maintenant, ça suffit, et quand cela se produit ou quand la violence contre les femmes se produit, les autorités de la municipalité autonome et les communautés rendent justice, nous les punissons, mais pour cela nous devons être organisé.e.s. »

La question de savoir comment s’organiser est essentielle, il y a autant de propositions et d’idées que de diversité parmi les femmes. L’important est de convenir de l’arrêt de ce massacre et de retrouver la valeur et la joie de nos vies. Si nous parlons de féminismes, il y en a aussi beaucoup. Tout au long de la réunion, des slogans ont été entendus partout comme « ce n’était pas ma faute » qui est devenu populaire après les récentes manifestations au Chili ; ou «Le patriarcat va tomber» et « Arriba le féminisme qui triomphera» qui ont accompagné divers mouvements féministes en Amérique latine, « Brûlez tout et peignez le mur » qui a émergé des émeutes féministes à Mexico, et « Pas une de moins » qui remonte aux premières années où le concept de féminicide a été reconnu. Détail intéressant, lors de cette réunion, ces slogans ont été combinés à ceux entonnés depuis des années par des femmes autochtones qui défendent leurs territoires, comme celui des femmes du Chiapas: «Nous, les femmes, nous laisserons le tablier et si nécessaire, nous prendrons le fusil », ainsi que « lorsque le peuple se lèvera pour le pain, la liberté et la terre, trembleront les puissants de la côte jusqu’aux montagnes », slogan chanté pendant des décennies dans le contexte de luttes populaires et paysannes au Mexique.

Cette convergence des slogans, des perspectives, des opinions, des cultures, des langues et des corps nous a permis de voir les blessures communes et en même temps la diversité des propositions pour nous organiser et revaloriser notre potentiel en tant que femmes que nous sommes et reconnaître que, comme disent les compas zapatistes : plus que des féministes « nous sommes des femmes qui luttent » de toutes les manières possibles, dans cette guerre contre la dépossession et la mort. Mitigées en ce qui concerne le féminisme occidental et certaines tendances séparatistes, les zapatistes préfèrent se considérer comme des femmes qui luttent, ayant bien conscience que l’anti-patriarcat ne peut se distinguer de l’anti-capitalisme, et donc que femmes et hommes doivent y travailler ensemble.

Pour la compa Lucero, au Mexique la perte de la valeur de la femme s’est produite au moment de la conquista (colonisation espagnole) lorsque les patrons des fermes et plantations ont déclaré que la femme ne valait rien et ne pouvait pas prendre de décisions :

« Nous devons abandonner cette habitude et maintenant nous devons faire nos coutumes à nos manières et respecter [les femmes]; […] cela nous a coûtées, nous avons dû sortir et parcourir [des villes] et faire des assemblées […] c’est pourquoi notre loi révolutionnaire est née et maintenant nous pouvons toutes être une autorité, milicienne, agente, coordinatrice, directrice local, être au conseil municipal ou à la Junta de Buen Gobierno3, toute partenaire peut même avoir plusieurs postes tant qu’elle les assume […] parfois on prend la décision par groupe mais il n’y a pas de distinction, on décide tous ». Pour les zapatistes, lorsqu’ils prennent des décisions, organisent et exécutent le travail nécessaire à la reproduction de la vie, comme travailler la terre, « l’unité est nécessaire […] c’est le capitalisme de merde qui veut signer notre fin, qui veut nous diviser, alors que ceux qui dirigent c’est nous tous ».

La compa Lucero

Ces deuxièmes rencontres des femmes qui luttent ont été un espace exempt d’hommes, non pas à cause de raisons sexistes ou séparatistes, mais pour montrer qu’en tant que femmes nous pouvons aussi nous organiser :

« Ici, nous n’autorisons pas l’entrée des hommes car nous devons évaluer si nous pouvons faire tout le travail par nous-mêmes […] : transporter, recevoir des gens, en prendre soin, nettoyer. Et ici nous voyons que sans homme, nous le pouvons aussi, oui. Mais plus tard à l’occasion du 26e anniversaire, nous serons tous ensemble, hommes et femmes. […] Là c’est uniquement pour que nous puissions observer que, sans la participation des copains, nous pouvons faire le travail. C’est l’exemple que nous voulons donner aux femmes du monde, que dans différents endroits, pays ou états, si nous nous organisons collectivement, nous pouvons lutter, là où nous sommes. C’est la même chose avec nous [les femmes zapatistes] qui venons de différents caracoles et qui parlons des langues différentes, mais nous nous comprenons ».

Dans le même sens, selon les femmes du collectif Geobrujas (géosorcières) basé à Mexico, l’organisation répond davantage à un besoin de nous garder en vie, fortes et en bonne santé, plutôt qu’à un simple discours :

« Tous les mouvements qui ont lieu dans le monde nous semblent importants, et être dans un espace zapatiste est un symbole de résistance politique pour les femmes du monde, et pendant ces vingt-six années, ont été créées des spatialités autonomes qui sont très belles. Et c’est une inspiration, mais aussi tous les mouvements urbains et populaires, dans tous les contextes, sont très importants. D’autres formes de contestation et de lutte sont importantes, et cela nous amène à comprendre qu’il existe de nombreux féminismes, indigénismes et autres pensées telles que celles du Moyen-Orient et d’ailleurs. Il est nécessaire de partir de différents contextes sociaux, culturels et environnementaux, et pour nous la géographie nous permet de comprendre ces autres relations entre le corps et le territoire. »

Pour les compas de Geobrujas, il est important de voir le corps comme un territoire et d’analyser comment il s’y rapporte, et comment il est vu de l’extérieur :

« Dans la géographie féministe, nous partons du corps comme le premier espace lié aux autres multi-échelles : le corps dans le territoire, dans la ville, à la maison et dans les multiples violences qui nous traversent en tant que femmes ».

Elles articulent cette idée avec d’autres propositions telles que l’écoféminisme, qui propose la défense du territoire-corps-terre, un concept emprunté à la vision du monde des groupes de femmes autochtones, qui n’est pas un terme académique mais plutôt activiste et qui a surgi dans les luttes du quotidien. Pour Geobrujas, le domaine des émotions est un autre aspect pertinent pour les femmes, et en même temps très présent dans l’écoféminisme, dont elles explorent et valorisent l’importance à partir d’une cartographie émotionnelle :

« L’important est de savoir les identifier cartographiquement dans notre corps et en même temps de ne pas les minimiser, soit à travers des ateliers, des sensations, des odeurs, des perceptions, sans minimiser la partie subjective. »

À cet égard, la libre expression des émotions, sans tabous et sans limites, a été une caractéristique propre à ces deuxièmes rencontres. Se retrouver dans un espace où nous nous identifions en tant que genre, et sans la répression imposée par le machisme, nous a permis d’embrasser nos émotions en faisant d’elles un outil pour comprendre d’autres luttes. Comprendre les origines et les cultures des autres nous a permis de nous mettre à la place de chacune, et ainsi d’être émues par [la singularité des injustices] que nous vivons toutes. En somme, valoriser le commun et la différence en même temps.

Nous n’avons pas besoin de permission pour être libres

Pour toutes les femmes du monde, celles que nous avons retrouvées et celles qui n’ont pas pu venir, les compas zapatistes sont une grande inspiration. Elles nous ont reçues dans leurs montagnes et nous leur en sommes extrêmement reconnaissantes. Nous avons partagé ensemble chaque nuit noire étoilée et chaque lumière matinale. Nous espérons nous revoir à chaque fois que cela sera possible, et en attendant les prochaines rencontres, maintenir le 8 mars comme une journée d’action internationale a été une évidence pour nous, pour que chacune, selon son emplacement géographique, dans le monde entier, continue de lutter.

[Suite de l’article : “Actualités et vœux de nouvelle année du mouvement zapatiste : le « train maya » ne passera pas !“]

Texte et photos : Monica Piceno

Avec la participation de Lise, Sarah et Lucie, et de quelques autres.

1« Escargot », institution autonome zapatiste d’échelle « régionale ». Sert à coordonner un certain nombre de communautés. En 2020, 7 caracoles zapatistes sont en fonctionnement.

2 Réunion nocturne de sorcières.

3 Les Conseils de Bon Gouvernement sont des institutions zapatistes à l’échelle des caracoles. Elles en différent en ce qu’elles sont constituées de représentants des communautés, postes rotatifs et révocables à tous moments. Les Juntas de Buen Gobierno ont pour objectif e travailler à faciliter l’aide entre les communautés ainsi que de mieux répartir l’aide provenant de l’extérieur.

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