Les squats et la politique sécuritaire de Caen-la-Mer (et les autres)

Crédit : Malika Barbot

Vous avez sans doute eu écho des évènements de l’automne 2019 en matière de politique publique anti-squat.

Le squat du Marais a été expulsé manu militari le 22 octobre sous l’ordre de la préfecture et le squat de la Grace-de-Dieu rue Lavigerie s’est vu coupé l’accès à l’électricité par l’action conjointe de Caen-La-Mer, d’ENEDIS et des forces de l’ordre.

Pour justifier ces actions qui rendent des centaines de personnes vulnérables des dangers de la rue, de la précarité, et de l’insalubrité(par l’absence d’électricité ,et donc de chaleur) juste avant l’hiver, la Préfecture et Caen-La-Mer brandissent le sacro-saint argument de la sécurité.

On va discuter un peu de ces faits, puis qualifier ce que cache leur « sécurité » et contre lequel le squat est une alternative.

Parlons des faits

Le squat du Marais a été expulsé le 22 octobre par une armada composée de CRS, de la BAC ainsi que du RAID.

Nous étions une cinquantaine de dangereux.ses terroristes présent.e.s sur les lieux pour défendre cet endroit emblématique.

Les réfugié.e.s présent.e.s ont été parqué.e.s dans le bâtiment C pour être trié.e.s par les services sociaux, certain.e.s ont notamment été envoyé.e.s en Centre de Rétention Administratif, les autres ont disposé.e.s de quelques nuits d’hôtel avant de rejoindre les personnes OQTF1 à la rue, ayant préalablement quitté le squat sous la menace de l’expulsion.

Face à cela nous n’avons rien pu faire d’autre que de dénoncer par des slogans la logique criminelle de ces forces de l’ordre, dont les visages projetaient la sensation hideuse et confuse de cellui qui trouve normal d’expulser des gens en échange d’un salaire et d’un statut national.

Le collectif de l’ « AG de défense du Marais »2 et de l’ « AG de lutte contre toutes les expulsions », ont organisé l’aide de toutes ces personnes à la rue en donnant un temps considérable à trouver des plans d’urgence auprès de personnes voulant bien les accueillir.

Le travail de toustes élève haut et fort le potentiel solidaire que contient la force populaire quand elle parvient à s’organiser hors des dispositifs professionnels et « régimentés » par la bureaucratie gouvernementale.

Alors que l’État Français et ses métropoles laissent mourir un nombre jamais atteint de personnes à la rue en plein hiver sans aucun remords, ces collectifs de lutte (et ceux des autres villes) pallient avec un courage extraordinaire les inconséquences Etatiques en termes de droit au logement.

Dans le même temps, l’ancienne école Dunois, à l’intersection entre le boulevard Dunois et de la rue du Chemin Vert, qui aurait pu abriter plusieurs dizaines de personnes, a été démolie dans la foulée de l’expulsion du squat du Marais par la mairie de Caen qui en est la propriétaire sans même qu’un projet justifie cette démolition.

Joel Bruneau se félicite lui de l’ouverture d’un centre d’accueil de 60 personnes3 en contrepartie des expulsions alors qu’il pourrait également mettre à disposition 86 logements à l’ancienne caserne de pompiers de la Folie-Couvrechef vide depuis mi-2017 mais préfère céder ce terrain à CLMH.

Eric Vève, le candidat PS à la mairie, révèle lui 140 logements vacants qui pourraient accueillir les personnes à la rue par CLMH.

Le squat de la Grâce-de-Dieu a lui été ouvert le 18 juillet suite à l’expulsion du squat René Duchez accueillant plus d’une centaine de personnes.

Un incendie dans la cage d’escalier de ce bâtiment a révélé une présence d’amiante4, ce qui a motivé son propriétaire, le bailleur principal de Caen « Caen-La-Mer Habitat » (on l’appellera CLMH, la froideur de leur politique très bien symbolisée par la froideur de leur acronyme), à le démolir.

Ce squat entendait répondre rapidement au relogement de cette centaine de personnes, qui ont disposé seulement de 2/3 nuits d’hôtel, sauf pour les personnes OQTF.

Dans le cadre de la politique anti-squat de Caen-La-Mer (et d’autres bailleurs privés), certains bâtiments qui pourraient être squattés sont grillagés, les sanitaires, les portes et les meubles détruits et l’accès à l’eau ou l’électricité bouchés.

L’ « AG de lutte contre toutes les expulsions » y a abattu un immense travail tout au long de l’été pour y réhabiliter l’accès à l’eau.

L’accès à l’électricité a été rétabli par l’intersyndicale d’EDF le 17 octobre.

Encore une fois les forces populaires et la convergence des luttes ont permis à ces personnes, fuyant guerre et misère et condamné.e.s à l’errance constante entre des territoires européens de plus en plus répressifs ou à la surrexploitation salariale du fait de leur origine territoriale et/ou de leur absence de statut, de vivre plus ou moins décemment quelque temps.

C’est sans compter sur l’action conjointe d’ENEDIS et de Caen-La-Mer Habitat.

Les premiers sont venus couper à nouveau l’accès à l’électricité pour réaffirmer leur pouvoir sur les travailleur.se.s contestataires qui sont venu.e.s exprimer leur solidarité envers les habitant.e.s du squat.

La personne d’ENEDIS était accompagnée par les forces de l’ordre qui en ont profité pour afficher leur racisme au grand jour.

Alors que l’on pourrait penser que ENEDIS sont les uniques responsables de cette opération, le directeur de CLMH, également maire de Ifs et engagé dans Caen-La-Mer, se justifie auprès de Ouest France pour cette opération sans renvoyer la responsabilité à ENEDIS.

France 3 rapporte également que l’ordre vient de CLMH.

Ces opérations scélérates d’ENEDIS et de CLMH sont hautement condamnables.

Elles relèvent d’une politique anti-squat criminelle et jusqu’auboutiste de CLMH alors même que des personnes habitant leurs logements sociaux (au Chemin Vert notamment) ne disposaient, une semaine après ces opérations, toujours pas du chauffage en cette période de grand froid.

Les opérations de sabotage ou d’expulsions relevant des politiques anti-squat gouvernementales, sont criminelles, les premières sont nombreuses, pas toujours officielles et assumées et sont faites pour que les squats soient insalubres afin de légitimer les expulsions auprès de l’espace public et médiatique.

Quand bien même cette insalubrité, souvent provoquée, entrainerait une épidémie ou un quelconque péril sanitaire dans un squat et toucherait des personnes, familles et enfants, cet événement serait un argument de plus pour les bailleurs sociaux et les mairies de légitimer la « dangerosité » des squats.

Leur sécurité EST leur Violence

Pour justifier ces opérations, un fondement de l’ordre est mobilisé : la sécurité.

Les « AG de lutte contre toutes les expulsions » et « AG de défense du Marais » ont renversé l’injustice propre au droit de propriété en lui opposant le droit au logement pour toustes par la pratique du squat.

Il serait important de renverser également ce mot d’ordre de la sécurité, qui derrière son aspect d’intérêt général, représente la force de l’ordre, milice du capital, chassant et violentant toute personne qui s’oppose au principe de la propriété privée.

La mairie a pris l’alibi du danger que courraient les enfants du Marais pour justifier l’expulsion et annonce qu’elle poursuivra sa politique anti-squat : l’ouverture de squats serait un « acte irresponsable qui maintient les personnes dans une situation de grande vulnérabilité, au sein de locaux souvent insalubres, les expose à des risques d’incendie et peut les mettre à la merci des passeurs et de la criminalité organisée(…) Le préfet du Calvados poursuivra cette politique avec détermination. »

La mairie semble beaucoup moins s’inquiéter des dangers multiples que courent ces personnes à la rue.
Sans l’organisation solidaire d’organisations « irresponsables », des centaines de personnes avec enfants seraient maintenant sans pain ni toit ni chaleur ni soutien.

Il faut savoir que, avant que soit commandé l’expulsion du Marais, ce terrain a été racheté par ENGIE, et rien, pas même une quelconque compassion pour des personnes en danger de mort, ne contrarie les exigences économiques de ce genre de grande organisation.

A propos du squat de la GDD, le propriétaire de CLMH se justifie auprès de Ouest France d’avoir coupé le courant et l’accès à l’eau en ces termes : « nous ne pouvons accepter de faire prendre à ces familles, et en particulier à ces enfants, d’énormes risques en faisant fi des conditions de sécurité élémentaires. »

Il est particulièrement pénible d’entreprendre d’expliquer l’hypocrisie sordide que contient cette justification : démolir des batiments pour reconstruire des immeubles de luxe (comme à la Presqu’île ou encore à la maison de l’habitat) est une entreprise beaucoup plus rationnelle du point de vue de leurs objectifs économiques et sécuritaires morbides.

Leur sécurité, qui se masque comme notre intérêt général, sécurise uniquement la libre expression de la propriété privée, du commerce, dans une conception libérale, et rien n’est étonnant dans cette hypocrisie.

La sécurité c’est seulement une fiction d’intérêt général qui permet aux intérêts individuels (une liberté pour certain.e.s, une domination pour toustes les autres) de s’exprimer à travers l’exploitation capitaliste.

Et personne ne devrait s’inquiéter tant que la croissance économique poursuit sa fuite en avant, les personnes mortes sur les pavés, mortes immolé.e.s, aliéné.e.s tout le temps et partout ne sont pas prises en compte dans cette représentation de l’intérêt général, dans la sécurité, si leur prise en compte est amenée à ne pas soutenir la croissance économique.

La sécurité, c’est un mot vide de sens pour toustes personne de classe populaire qui a conscience d’elle-même.

Elle légitime la surveillance des masses populaires pour les empêcher de se réapproprier le produit de leur exploitation(ce qui est traduit par le « vol »), de faire usage d’autodéfense contre les oppressions qu’elles subissent (ce qui peut être traduit par l’ « agression », ou encore la « délinquance » ou l’ « insécurité », ou bien évidemment la « violence ») de se réapproprier l’usage de leur territoire (ce qui est traduit par de la « dégradation », ou ici du « squat »).

Mais paradoxalement un voile bien opaque recouvre les évasions fiscales, les actes d’harcèlement sexuel des grands patrons ou les violences policières dans les quartiers populaires.

Egalement c’est au nom de la sécurité de l’emploi que l’État a reversé chaque année 20 milliards d’euros aux grandes entreprises (argent que ces entreprises détournent) dans le cadre du CICE.

C’est en son nom que Caen-La-Mer préfère démolir des bâtiments plutôt que laisser des personnes y survivre et expulser des personnes qui se retrouveront à la rue ou dans des parcs privés hautement insalubres (ce phénomène est également courant dans les quartiers populaires).

Dans le même temps on constate que le nombre de personnes SDF augmente à une vitesse affolante, mais aux yeux de certain.e.s journalistes professionnels c’est la pratique du squat qui est un « danger ». (voir le 19/20 du 5 novembre 2019)

Leurs « grands projets » et nos « lignes de fuite »(parmi d’autres)

En expulsant des squats, Joël Bruneau ne fait que révéler une réalité, à savoir la nécessité vitale d’une Révolution.

Obsédé par les chiffres, les élus politiques tels que lui ne font que révéler une chose : que, comme le dit le géographe marxiste David Harvey : « le capitalisme est accro à l’expansion géographique autant qu’au changement technologique et qu’à la croissance économique. »

Et c’est bien cela qui fait sa violence.

Encore une fois l’histoire capitaliste se répète, la place de la République, qui pourtant devrait être respectée à travers sa dimension de « bien public » par un élu de la liste « Les Républicains », est privatisée au profit des promoteurs privés Sedelka-Sepercom pour y faire un centre commercial et une « Halle gourmande ».

Dans quel objectif ? « Dynamiser l’hypercentre », à comprendre « dynamiser les flux d’accumulation et de circulation économique ».

Peut être que je ne suis qu’un effroyable marxiste réducteur et que ce « Projet République » entend dynamiser l’hypercentre en y amenant des activités fédératrices pour un espace public accueillant tous les « individus libres et égaux en droits » qui constituent notre société comme le conçoit leur fiction citoyenniste ? C’est sans compter sur les personnes qui ne pourront se payer les dîners gastronomiques hors de prix de la Halle Gourmande ou louer les espaces de co-working à l’étage, ainsi que les personnes à la rue qui se retrouvaient souvent place de la République avant sa rénovation (on oubliera pas ça non plus).

Elles seront donc exclues de cet espace, soit indirectement par leur impossibilité à se payer ces activités soit directement par les videurs de ces centres si elles tentent de s’approprier ces lieux à un autre usage que consommatoire.

Certain.e.s diront qu’elles « zonent » alors que c’était encore des riches propriétaires qui ont conquis cet espace et auraient payé des personnes pour les en exclure, et pourtant c’est sur ces personnes exclus qu’on donnerait l’attribut de danger ou d’insécurité.

Cette confusion entre dynamique économique et dynamique social a de quoi faire péter un câble à mesure qu’elle se reproduit constamment, la mairie qui dynamise économiquement est seulement l’ombre de la mairie bourgeoise et policière qui construit la dangerosité de certaines personnes pour les violenter dès qu’elles veulent s’approprier ces espaces.

Et toustes celleux qui se félicitent et se féliciteront de ce projet (oui on s’adresse à vous les gens de droite), qui parlent et parleront sur la supposée violence de ces « zonards » ou des « casseurs » qui iront s’amuser dans ce nouveau centre commercial (« Feed the poor, eat the rich » ? → Vivement la Halle Gourmande!) ne sont que de dangereux.se.s collaborateur.ice.s d’un gouvernement fondamentalement violent.

La pratique du squat est juste une forme de résistance, la vie en squat ou en « maison du peuple » est un « art de ne pas être gouverné » par ce gouvernement du chiffre intrinsèquement violent.

Ces prix qui gouvernent, nous poussent à travailler pour consommer et à consommer pour travailler dans un individualisme systémique insupportable, et justifient la violence de l’État policier, on y croit plus du tout quand on est fait des repas collectifs en squat.

De nombreux problèmes ont lieu dans les squats, notamment ceux qui accueillent des personnes exilé.e.s dont l’origine territoriale est différente, de nombreux conflits y émergent et les idéaux anti-autoritaire et anarchistes peuvent s’y briser avant de s’y recomposer différemment.

Les squats sont, à l’heure actuelle, nécessaires et permettent de vivre une autre réalité que celle du libéralisme.

Vivre vraiment c’est savoir que les personnes ne sont pas des chiffres (oui on s’adresse à vous les bourgeois ou les joueur.euse.s de Plague Inc5), que les formes de domination contre lesquelles nous devons lutter ne sont pas résolues quand un contrat donne aux gens l’obligation d’interagir ensemble, qu’un vivre-ensemble est particulièrement conflictuel quand il lie des gens très différents, mais il y est réellement possible.

Les squats ne feront pas la révolution, ils réalisent juste le fait qu’elle soit désirable.

Celleux qui assimilent la pratique du squat à un acte criminel n’ont jamais incarné la vie en squat, leurs mots d’ordre révèlent, au-delà de leur « courbure politique », leur totale méconnaissance des possibles à construire dans cette réalité.

Le plus grand danger contre lequel nous devons lutter au péril de nos vies, c’est bien le fascisme mortel et ses massacres qui se révèlent quand le capitalisme et ses contradictions intrinsèques font crise.

C’est à ce moment que la complexité du vivre-ensemble se révèle, en l’absence d’un gouvernement économique, et qu’une bureaucratie aveugle, dans laquelle le ratio se confond à la raison ; enferme, torture, réprime, extermine, laisse mourir ; ces chiffres qu’elle ne peut plus gouverner.

GrèveGrèveGénéralePourQueCrèveCrèveLeCapital

1: « Obligation de Quitter le Territoire Français », un non-statut qui les oblige à quitter le territoire, alors qu’elles y sont, en gros elles sont constamment dans un statut de hors-la-loi qui les pousse à fuir sans cesse la répression policière et/ou l’enfermement.

2 : Une partie d’entre elleux, les Enfants du Marais, ont récemment ouvert le squat Ceren Günes, expulsable dans 7 mois, si vous voulez suivre leurs infos pour les soutenir : https://www.facebook.com/Les-Enfants-du-Marais-111494813631118/

3 : Actuellement ce centre ne rend disponible que 30 à 40 places, les places restantes n’ouvrent qu’en cas de grand froid.

4 :Il faut rappeler que des bâtiments similaires sont toujours habités à la Grâce de Dieu, si jamais vous voulez y faire des contrôles d’amiante..

5: C’est un jeu très divertissant sur smartphone où on détruit toute la planète (les développeur.euse.s on veut bien des financements SVP).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *