La vie rêvée

[TW] : Voici un parcours de radicalisation, mon parcours de radicalisation, du lycéen non politisé (voire même de droite croyant à la méritocratie/la famille/la démocratie) à l’anarchiste alcoolique, grommelant sa haine des flics et parlant d’insurrection derrière sa pinte de Picon. Ce texte évoque les rêves d’enfants qui s’évanouissent, l’alcoolisme et les rêves d’ivrogne qui s’effacent, la dépression et le spectre du suicide, l’autodestruction ou les combats qui nous raccrochent à la vie. Vous êtes prévenu·e·s.

Le pronom « on » est utilisé pour essayer de dépersonnaliser le récit. Ainsi, si le ressenti décrit ici est un vécu authentique, les actions telles que celles décrites lors des scènes d’émeutes englobent toustes les participant·e·s et non pas spécifiquement l’auteur, ce dernier se retrouve confondu dans la masse.

D’abord on grandit dans une famille de classe très moyenne, en campagne, sans grande distraction, sans trop d’ami·e·s non plus, où l’on chasse l’ennui et un quotidien anxiogène avec les playmobiles et la « ligue des justiciers » à la télé.

On se réfugie dans une imagination enfantine sans limite, on rêve sa vie car la vivre serait trop ennuyeux. La vie rêvée est un remède.

« Plus tard je serai fermier ! ». Ces rêves d’enfant qui font sourire les grands qui ont perdu leur innocence et qu’on abandonne quand, soi-même, on expérimente la désillusion et qu’on prend conscience du monde tel qu’il est.

Quand nos parents en bavent, qu’iels se saignent au quotidien et se brisent le cœur à nous refuser des petits plaisirs, des gadgets inutiles rendus indispensables par la publicité agressive, alors même qu’on n’a rien demandé (on apprend vite à ne rien demander quand on n’a pas les moyens), iels ont l’envie que leurs enfants « réussissent » plus qu’eux-mêmes, qu’iels aient « une bonne situation ».

On est donc élevé avec l’idée que le travail paye, qu’on peut (doit) faire mieux que nos parents. On voit l’admiration dans leurs yeux quand on réussit, on ressent leur déception quand on échoue, ce qui nous pousse à toujours faire mieux, pour elleux.

On est donc prié d’abandonner cette vie rêvée, refuge face aux angoisses et l’anxiété. La vie rêvée devient la vie raisonnée. On ne sera jamais fermier, on sera vétérinaire : un excellent moyen de s’élever socialement et satisfaire ses parents.

A la fin du lycée, non sélectionné par Admission Post Bac (l’ancêtre de Parcoursup), on se retrouve à la fac par défaut et on commence à comprendre que donner le meilleur de soi-même, ce n’est pas toujours suffisant, que la méritocratie pourrait bien être un mensonge. La vie raisonnée est bien moins colorée que la vie rêvée.

On fait ses premières soirées étudiantes, loin des parents maintenant qu’on est « à la ville », on découvre les bienfaits de l’alcool : on se sent à l’aise en société, on a confiance en soi, on est indestructible, on oublie le quotidien gris, on retrouve la douceur de la vie rêvée.

Désinhibé, on se socialise, on découvre de nouvelles problématiques, on se politise, on s’indigne.

Alors on décide d’agir : on fait des dons à Greenpeace avec l’argent reçu à Noël et on signe des pétitions. On ne va pas en manifestations cependant : ça ne sert à rien à part gêner la libre-circulation des gens. Ce n’est pas comme ça qu’on va les convaincre d’adhérer à nos luttes.

Pire, il y a des chances pour que ça attire des « casseurs » : ces parasites qui s’incrustent dans des mouvements non-violents, qui salissent l’image de la lutte, jettent des cailloux sur les forces de l’ordre placées sur le parcours pour protéger les manifestant·e·s. Franchement, soutien total et inconditionnel à nos forces de l’ordre qui font un métier difficile ! Quel courage !

Bref, on lutte. On fait trembler le système en attendant le grand soir (le jeudi, pour la beuverie hebdomadaire qui est devenue en un rien de temps un rituel).

En s’aliénant à nouveau grâce à cette vie rêvée retrouvée au fond des chopes, on se sent redevenir maître de son avenir, de sa vie raisonnée. On finit par élaborer un nouveau plan de carrière : s’orienter vers une industrie réputée très polluante pour changer les choses de l’intérieur. En voilà un beau projet ! Comme quoi la vie raisonnée aussi peut être belle !

Dans le même temps, on finit par entendre parler d’anarchie et on découvre que les anarchistes, ce ne sont pas que des poseurs de bombes au XIXe siècle. Finalement, ça a même l’air plutôt cool. Pour la première fois, on se remet en question, on s’interroge. La sacro-sainte démocratie est peut-être critiquable tout compte fait.

Pour ce qui est de la vie rêvée, on ne se contente plus d’une soirée hebdomadaire. On échappe à la vie raisonnée tous les 2-3 jours maintenant et l’on tombe parfois dans des sommeils si profonds qu’ils effacent les souvenirs. Le cerveau, noyé dans l’alcool, commence à déconner.

Un beau jour, ou peut-être une nuit, ivre, on s’était endormi. On ? Non, pas tout le monde car les gens, souffrant de plus en plus, avaient décidé qu’iels ne dormiraient plus, que dorénavant iels passeraient leurs nuits debout sur les places de leurs villes.

Quand enfin on décuve, on s’intéresse au mouvement, on trouve ça cool. Mais si on veut réussir à changer le monde de l’intérieur, il faut dormir les soirs où l’on ne boit pas. Alors, même si l’on s’intéresse au mouvement, on ne rejoint pas pour autant les dreadeux·ses blanc·he·s qui font du diabolo et jouent du djembé dans le bas de chez soi. On découvre en revanche la brutalité policière sur son écran. Mais pourquoi donc les gentil·le·s policier·e·s, les garant·e·s de notre démocratie, de nos libertés, agissent-iels de cette façon ?

On commence à se dire que les flics, y en a des bon·ne·s, c’est indéniable, mais y en a aussi qui sont vraiment des bâtard·e·s.

Enfin arrive 2016.

On est à la fin de ses études, on fait des stages à droite ou à gauche, nous faisant voyager de villes en villes. Dans ce contexte, arrive la loi travail. Une souillure contre laquelle on s’offusque immédiatement.

Pour la première fois, on a même l’envie d’aller manifester contre ! Malheureusement, les nombreux déplacements nous épuisent et nous découragent. On n’en a pas conscience à cette époque, mais ces stages nous aliènent.

Alors tant pis, on fera comme pour la grève du sommeil de l’année précédente : on s’indignera sur les réseaux sociaux en regardant les vidéos des camarades qui luttent.

Les images sont terribles. On voit des uniformes s’enflammer sous les jets de Molotov mais on ne va certainement pas les plaindre alors qu’iels balancent des désencerclantes à hauteur de visages !

Cette fois on peut le dire : à de rares exceptions, toustes les flics sont des bâtard·e·s.

Ce quotidien désespérant nous pousse chaque jour un peu plus vers la vie rêvée, la consommation d’alcool est exponentielle et les trous de mémoire sont maintenant quasi-systématiques.

Après avoir travaillé dans le milieu que l’on voulait changer, on comprend que le système n’évoluera jamais de l’intérieur (dans le bon sens en tous cas), qu’on n’obtient rien en douceur et qu’il faudra que le sang coule si l’on veut sauver la planète.

On ose même maintenant se dire ouvertement anarchiste.

En réalité, on est encore qu’un manarchiste blanc : on ne connaît pas encore le mot queer et tout ce que l’on croit savoir de la lutte LGBTQI+, ce sont les défilés sur fond de techno, joyeux et si peu revendicatifs.

On décide alors de se reconvertir, et tant pis pour le salaire, dans un domaine qui nous convient davantage, où le maître-mot n’est pas la recherche du profit coûte que coûte. On arrive alors dans une nouvelle ville, pour se reconvertir oui, mais aussi déterminé à lutter. On rejoint un syndicat étudiant…

Et là, BOUM !!

On arrive dans un monde nouveau, on rencontre des personnes concerné·e·s par des oppressions dont on ne percevait pas la gravité. On découvre que ces luttes qu’on ne considérait pas, étant bien trop concentré sur ses problèmes personnels, valent la peine d’être soutenues, qu’elles ne sont pas aussi inoffensives et molles qu’on ne le pensait, que la pride ne se résume pas à danser sur de la techno.

On se remet en question, on se découvre des privilèges malgré une situation financière difficile, on s’interroge sur son comportement problématique et on se déteste encore un peu plus. On se fait parfois remettre à sa place, ça fait mal à l’ego et sur le coup, intérieurement, on se brusque (un vieux réflexe de dominant), mais une fois qu’on y réfléchit, on s’aperçoit qu’on avait tort et on essaie de changer.

Le plus difficile, c’est de changer son langage. Les termes problématiques qui, dans notre tête, sont dépossédés de leur véritable sens mais qui blessent toujours autant les concerné·e·s. Il arrive encore parfois de mégenrer et l’on s’en veut quand c’est le cas.

On découvre également d’autres mots et d’autres maux par la même occasion.

On entend parler des « neuroatypiques » et on se questionne. On ne s’aime pas (ça n’a jamais été le cas et ça l’est de moins en moins), on a honte de qui l’on est. On réalise que l’on est en panique dès que quelqu’un·e sonne chez soi à l’improviste, qu’on a la phobie du téléphone, qu’on a toujours eu du mal à parler à des inconnu·e·s sans consommer d’alcool auparavant (même si ça s’est beaucoup estompé avec le temps), que l’on s’inquiète constamment du regard des autres, que souvent on se sent vide de toute énergie et qu’on laisse la vaisselle s’entasser dans l’évier, que l’on angoisse à l’idée de devoir échanger des banalités avec ses voisins quand on les croise, que l’on songe constamment à l’inutilité de notre existence, qu’on désire la destruction de toute cette société normée, qu’on n’a aucun futur, que le suicide nous traverse l’esprit régulièrement depuis que l’on a 11 ans et que l’on a expérimenté le harcèlement scolaire (mais qu’on ne le fera jamais pour ne pas faire de mal à nos proches), que l’on s’aliène sur Tinder, offrant nos données personnelles à une grosse boîte américaine pour se sentir validé par les autres et avoir une vie sexuelle à peu près normale car l’on est incapable d’aborder quelqu’un·e dans la vraie vie, que l’on a besoin de rêver sa vie, que l’on est spectateur de sa propre vie, de cette comédie pathétique où l’acteur principal est médiocre. On se croyait juste fainéant, ce n’était pas très plaisant, mais on se rend compte que c’est peut-être plus que ça. On se croyait dépressif, ce n’est pas faux, mais quelle en est la cause ?

Alors, serait-on également atypique ? Non ! Pourquoi serait-on anormal, ce sont les autres, celleux qui veulent imposer leur schéma psychologique aux autres qui sont problématiques, pas celleux qui ont des peurs, des angoisses, qui se laissent grignoter par la dépression, s’autodétruisent avec leurs addictions, qui se mutilent, qui se suicident.

Si on ne trouve pas sa place dans ce monde, c’est parce que les autres ne veulent pas nous en laisser.

Alors, face à ce constat, on boit encore davantage. On boit jusqu’à ce que ce soit le chien qui nous ramène à la maison. Vite trouvons refuge dans la vie rêvée. Vite effaçons ces pensées qui nous affligent. Vite effaçons toute pensée. Vite soyons mort-saoul. Expérimentons le néant sans faire de mal aux personnes qui nous aiment, juste à soi. Utilisons notre cervelle à la détruire. Vite autodétruisons-nous puisqu’on n’arrive pas à détruire ce monde.

En même temps que ce cheminement dans les turpitudes de son esprit, les ronds-points se mettent à jaunir. On se joint à cette lutte. On fait des émeutes, dans ces instants de chaos, quand les pavés volent et que les barricades flambent, que l’on est libre, la vie réelle rejoint la vie rêvée. On est loin de la vie raisonnée que l’on s’impose pour entrer dans un moule, la raison n’a pas sa place dans l’instant impulsif d’une colère vengeresse. On exprime avec fracas notre ras-le-bol des problèmes qui nous détruisent. On détruit une vitrine comme pour briser nos démons. Pour certain·e·s, le coup de marteau contre le verre sera l’expression de la souffrance due à la précarité, pour d’autres, les bris de verre symboliseront le patriarcat qui éclate, une poubelle qui brûle sera le symbole d’un Etat colonial et raciste qui doit se consumer… D’un·e émeutier·e à l’autre, la rage a des origines multiples, mais chacun·e soutient son·a voisin·e. Il n’y a plus d’atypiques, il n’y a que des individualités qui s’unissent librement pour construire le chaos. Leur chaos, celui des classes dominantes. Quelles se sentent mal pendant ces quelques heures de fête comme on peut se sentir mal le reste du temps. Quelles expérimentent la peur de se faire agresser dans la rue (comme la subissent femmes/trans/homosexuel·le·s), qu’elles expérimentent la peur de ne pas voir demain ou de se voir expulsé·e de chez soi par une horde de brutes (comme la subissent les précaires), qu’elles expérimentent la peur de sentir la haine dans le regard de l’autre parce qu’on est différent·e (comme le subissent les racisé·e·s). Qu’elles expérimentent toutes ces peurs, qu’elles tremblent, ça ne sera toujours que pour quelques heures, elles ne ressentiront jamais ce que peuvent ressentir les gens qui vivent en permanence avec ces craintes.

Avec tout cela, une nouvelle pression vient reposer sur ses épaules. On détestait déjà la police en tant que fonction, maintenant on déteste les flics en tant que personnes, car ce métier, iels l’ont choisi. Iels ont choisi de se placer face à nous alors qu’on ne réclame qu’un monde plus égalitaire dans lequel on se sentirait plus à notre place. Chacun de leurs coups de matraque est un « suicidez-vous ! » qui marque le corps et l’esprit. La moindre caméra de surveillance, la moindre voiture de la municipale patrouillant devient une source de dégoût, de colère, de rage, mais aussi de stress et d’angoisse. On se sent observé, on se sent suivi, on devient parano. On se méfie de son portable, pourtant fidèle compagnon, dans cette société où il faut vivre connecté à chaque instant si on ne veut pas être oublié encore davantage par le reste du monde.

Avec tous ces évènements, on rate sa reconversion. Qu’importe, on ne se voit de toute façon aucun futur. On cherche à s’échapper de la vie réelle, trouver refuge dans la vie rêvée le plus souvent possible et on y arrive. On a suffisamment endommagé son cerveau pour avoir des trous de mémoire même quand on est sobre. On ne trouve pas de travail, en même temps cherche-t-on vraiment ? En se levant à midi, encore saoul de la veille, décuvant tout l’après-midi, quand trouver du temps pour faire des lettres de motivation et contacter de possibles employeurs. Et pour faire quoi ?

Pourtant on nous demande tout le temps : « Alors tu fais quoi ? Tu as trouvé du travail ? ». Que répondre à ça ? « Non, je ne cherche pas vraiment, je me défonce la tronche en permanence en attendant de mourir. » ? Bien sûr que non. Pourtant, on nous pose constamment cette question. Ca ajoute encore davantage à son mal-être.

Si vous connaissez un·e chômeur·se, que vous l’aimez ou vous souciez un minimum de son bien-être, ne lui demandez pas s’iel a trouvé un emploi. Même si cela vous inquiète. Vous risquez simplement de lae rendre encore plus malheureux·se. S’iel a envie d’en parler, iel le fera sans que vous ne lui demandiez.

Alors, comme répondre à cette question devient de plus en plus insupportable car elle nous renvoie à notre propre médiocrité, on s’isole peu à peu de ces gens qui ne nous veulent pourtant que du bien mais qui sont maladroit·e·s. On évite autant que possible les personnes que l’on fréquentait quand on était socialement intégré. On ne côtoie plus que les gens avec qui l’on boit et qui ne nous jugent pas. C’est ainsi qu’à force de passer du temps dans la vie rêvée, celle-ci se confond avec la vie réelle. On ne sait plus trop bien, quand on repense à hier, ce qui relève du rêve ou du souvenir. La réalité s’estompe, on se marginalise au point de s’isoler dans un nouveau monde de chimères. On a encore plus honte de qui l’on est. On ne voit pas encore d’éléphants roses mais on sait qu’à ce rythme, ça finira bien par arriver.

Alors un soir, alors qu’on mange un kebab sous la pluie avec un·e copain·e, on craque. On se met à pleurer et à se confier. Le fameux « alcool triste » qui révèle aux autres nos réelles craintes et nos tourments. On prend la décision de diminuer drastiquement sa consommation pour enfin essayer de trouver un travail. On échappera ainsi à déjà pas mal d’angoisses. On décide de se limiter à une seule cuite par semaine. Pour l’instant on arrive à peu près à s’y tenir (même si ça ne fait que peu de temps) et on commence même à réécrire des lettres de motivation pour essayer de trouver un job qui paiera le loyer, ne serait-ce qu’un mois, de toute façon on n’arrive pas à se projeter au-delà d’après-demain.

On ne sera pas moins radicalisé, on remplacera juste une addiction par une exploitation : se détruire au travail plutôt que s’autodétruire par loisir, voilà qui est bien raisonnable.

Clarence

Une réflexion sur “La vie rêvée

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