Libérale ou Libertaire

Qu’est-ce que la liberté ? Libérales.aux conte Libertaires

Cet article n’entend pas être exhaustif sur la question de la liberté mais poser ce que j’ai compris comme étants les bases d’un débat de philosophie politique entre les deux conceptions de la liberté que sont le libéralisme et la pensée libertaire. Le concept de liberté traité ici n’est donc pas individuel et n’oppose pas la volonté ou le libre-arbitre à une forme de déterminisme, mais la liberté politique dont peut jouir un membre du corps social. Cet article est alors une critique du libéralisme au profit de la pensée libertaire. Il s’adresse à toustes mais est écrit dans un souci de simplification, et peut donc en laisser certain.e.s sur leur faim parmi les plus renseigné.e.s.       

Dans le contexte de notre système de gouvernance libéral, la liberté est très souvent associée à des idées plutôt vagues comme celle de « Liberté d’expression ». Bien qu’on puisse penser a priori qu’il s’agisse plutôt d’un concept de gauche, force est de constater que les plus grand.e.s défenseur.euse.s de celle-ci sont plutôt encré.e.s à droite, voire bien bien à droite.

Le libéralisme : liberté d’oppression

Le libéralisme politique, théorisé par John Rawls1, explique en effet (pour faire simple) que tout le monde doit pouvoir proposer sa vision propre du bien commun et qu’il est alors possible d’aboutir à un consensus entre toustes. Dès lors néo-nazi comme anti-fa pourraient librement exposer leur point de vue politique et en discuter comme des ami.e.s… On comprend bien que le libéralisme politique, plus que d’être assez utopique (et quelle utopie me direz-vous), néglige les relations de domination, capitalistes, patriarcales, racistes, et j’en passe, qui se manifestent dans la société, et qui empêchent les individus de manifester librement leur proposition politique, voire même de pouvoir en avoir, étant enchaîné.e.s à leur statut de dominé.e et parfois inconscient.e de cette domination par l’œuvre d’une certaine « violence symbolique2 », qui la leur fait considérer comme totalement légitime. Ainsi le libéralisme, bourgeois, qui entend garantir à chaque individu la propriété privée de sa personne rectifie tout de suite après en lui donnant aussi la “liberté” de la vendre à autrui.

Le libéralisme, se voulant comme un principe permettant de réunir tout le monde, afin de faire des propositions politiques, est en fait une vision de la liberté abstraite, en ce qu’elle ne prend pas le temps de s’interroger sur les détermination à l’œuvre dans la société. Et en cela le libéralisme politique a abouti sur ce que nous connaissons bien : la liberté de domination, c’est-à-dire une liberté qui justifie les inégalités sociales, une liberté bourgeoise, sexiste, raciste, une liberté des dominant(e)s en bref. Une liberté de droite, en ce que l’on considère d’après Bobbio Noberto, qu’est de droite toute théorie politique qui amène à considérer qu’il soit légitime voire bon qu’existe des inégalités dans le domaine du politique3.

La réponse libertaire : expression de la liberté

Face à cela la philosophie de gauche, c’est-à-dire celle qui au contraire vise à l’émancipation de toustes vers une égalité la plus parfaite, a produit sa propre théorie de la liberté dans la pensée libertaire. Contrairement à ce que mon cher prof d’histoire en terminale nous disait : « la gauche, c’est le souci de l’égalité quitte au non-respect de la liberté, et la droite c’est la recherche de la liberté, quitte à produire des inégalités » il existe donc bien un discours prônant la liberté à gauche. La pensée libérale de mon prof d’histoire exprimait en fait le non-respect, à gauche, de la liberté du ou de la pauvre petit.e actionnaire qui ne pouvait plus s’approprier le travail du ou de la prolétaire, ou bien de la liberté pour le carniste de s’approprier jusqu’à la vie d’un individu pour manger de la viande autant qu’il lui plaît. Écrivant ces lignes je bouillonne à l’idée qu’on puisse considérer cela comme une liberté, mais malheureusement, même pour des gens se disant de gauche, il n’est pas rare de constater que la culture occidentale y est outrancièrement baignée, voire noyée.

Ce que la pensée libertaire apporte, c’est une définition de la liberté qu’on ne puisse pas détacher de l’égalité, c’est la liberté pour toustes de pouvoir subvenir à ses propres besoins, et à participer au collectif selon ses propres moyens. Et c’est en ce sens qu’il faut comprendre la déclaration de Mikhaïl Bakounine : « La liberté des autres étend la mienne à l’infini ». En effet si nous devons toustes être également libre pour l’être vraiment, alors pour être plus libres c’est que nous devons toustes l’être ! La pensée libertaire entend donc dépasser le principe de « Liberté d’expression », se traduisant trop souvent par une liberté d’oppression, pour devenir une expression de liberté, dans laquelle le mot expression prend tout son sens, en tant que sortie, hors de la domination sous toutes ses formes.

Les bases philosophique : Rousseau, inégalités naturelles et inégalités morales et politiques

Pour aller plus loin et bien comprendre ce qui différencie fondamentalement les deux conceptions qui sont faites de la liberté, on peut revenir à Jean-Jacques Rousseau qui proposait dans son Discours sur les origines et les fondement des inégalité parmi les hommes, une distinction entre les inégalités naturelles et les inégalités politiques :

« je conçois dans l’espèce humaine deux sortes d’inégalité ; l’une que j’appelle naturelle ou physique, parce qu’elle est établie par nature, et qui consiste dans la différence d’âge de la santé des forces du corps et des qualité de l’esprit ou de l’âme ; l’autre, qu’on peut appeler inégalité morale ou politique parce qu’elle dépend dans une sorte de convention (…). Celle-ci consiste dans les différences de privilèges dont quelques-uns jouissent, au préjudice des autres, comme d’être plus riches, plus honorées, plus puissants qu’eux, ou même de s’en faire obéir. »   

Pour Rousseau donc, même si il existe bien des inégalité de nature, ce n’est pas elles qui déterminent la place des individus dans une hiérarchisation sociale. Alors, la liberté de domination dans la société ne peut pas se justifier comme étant « naturelle ». Les inégalités sociales sont donc produites par le social lui-même, et il ne va pas à l’opposé de notre nature d’être humain de vouloir l’égalité sociale (au contraire pour Rousseau il est plutôt dans notre nature d’avoir autant de pitié que d’amour-de-soi et de vouloir le bien des autres avec le nôtre). Il n’y a alors pas d’égalité politique qui soit « contre nature ». C’est au corps social lui-même d’établir si il veut l’égalité politique ou non, et nous, libertaires, nous la voulons, car il n’y a pas de liberté sans égalité !  

La pensée libertaire : « libéralisme social » ?

Il faut donc bien comprendre ici une chose, la pensée libertaire n’est pas à proprement parler une forme de libéralisme social, contrairement à ce que nous incite à penser l’extrême droite.

En effet, les conservatistes aiment beaucoup entretenir une confusion entre ces deux conception de la liberté, et pense l’une et l’autre comme dangereuses (tout en prônant la liberté d’expression libérale, mais l’extrême droite n’en est pas à sa première contradiction). Si on peut penser que la pensée libertaire est historiquement liée au libéralisme bourgeois qui entend détruire l’ancien monde conservateur (ce qui représenterait d’après notre cher président Emmanuel Macron le véritable clivage droite gauche…), la pensée libertaire a bien été théorisée en réaction à la conception bourgeoise de la liberté comme liberté d’oppression, elle n’en est pas une branche. En effet le terme « libertaire » fut créé en 1857, par l’ouvrier et poète Joseph Déjacque, en opposition au terme « libéral »4.  

On entend souvent dire que l’émancipation des personne racisées, des individus LGBTI+, ou des femmes, relève d’un libéralisme sur le plan social, et qui serait lié au sein de la pensée dominante (ou « bien pensance » dans le vocable de la droite), au libéralisme économique. Cette séparation de l’économique et du social, en plus d’être fausse (les inégalités sociales étant assez souvent intrinsèquement liées à des inégalités économiques) ne permet pas d’expliquer ce qu’est clairement la pensée libertaire, en regroupant dans un même paquet informe toutes les théories anti-conservatistes.

Si les partisan.ne.s centristes sont dit.e.s libérales.aux-libertaires, ou lib-lib, parce qu’iels défendent en même temps le capitalisme et le droit à l’avortement, cela ne fait pas d’elleux des libertaires. Le plus souvent d’ailleurs, leur « quête de liberté » se fait par une culpabilisation des opprimé.e.s : « Eh toi la femmes ! Eh toi le ou la racisé.e, si tu veux être libre, arrête de manifester et met toi au travail pour gravir les échelons de la société, c’est plus dur pour toi mais c’est pas grave travail plus, regarde la présidente du FMI c’est une femme, alors arrête de critiquer le système : travail, consomme et tais-toi !».

Être libertaire, et vraiment libertaire, c’est vouloir dépasser et abolir TOUTES les formes d’oppression, et tous ses phénomènes ! C’est là le moteur de la gauche, d’après le même Bobbio Noberto : le dépassement des oppressions et même celles dont nous n’avons pas encore conscience. Et il faut ici citer le révolutionnaire libertaire anarchiste Errico Malatesta : « Il ne s’agit pas de faire l’anarchie aujourd’hui, demain, ou dans dix siècles, mais d’avancer vers l’anarchie aujourd’hui, demain, toujours. » Se dire anarchiste ou libertaire, ce n’est pas juste proposer un monde sans oppression, mais c’est combattre les oppressions tant qu’elles existent (il y a donc de l’anarchie partout où on se bat contre l’oppression, et pas seulement dans un état final espéré de la société où elles n’existent plus, ce qui n’empêche pas d’espérer cette société évidement). Ce que nous appelons « libertaire » n’est pas donc un libéralisme dans une dimension sociale, mais la proposition d’une liberté concrète, praticable. Refusons donc de nous dire libérales.aux pour quoi que ce soit, et revendiquons-nous comme ce que nous sommes : libertaires !

Les conceptions se revendiquant libertaires sans l’être

Enfin il faut aussi veiller à ne pas confondre les libertaires, de gauche, qui ne voient pas de liberté sans égalité, avec le libertarisme, ou libertarianisme, qui n’est qu’un libéralisme déguisé et poussé à son paroxysme. Bien de droite, il considère comme purement naturelles les inégalités sociales. Sorte de darwinisme social5 dans lequel les « fort(e)s » auraient le droit naturel d’asservir les « faibles ». La pensée libertarienne se dit alors pro-capitalisme car ce système d’oppression vérifierait les inégalités naturelles (voir ci-dessus le paragraphe sur Rousseau pour comprendre que c’est totalement à côté de la plaque…).

(En France ce discours est souvent rattachés aux mouvements anarco-capitalistes ou ancap).

J.

1 Libéralisme politique, John Rawls (vidéo de vulgarisation par la chaîne Politikon : https://www.youtube.com/watch?v=xqfB844lV4k)

2 Pour le sociologue Pierre Bourdieu, le concept de « violence symbolique » désigne le fait que toute les représentations proposées aux dominé.e.s de leur propre domination ne leur permettent pas de voir cette domination autrement que comme légitime ou naturelle et d’y consentir malgré eux. Pour plus d’information, vous pouvez lire : La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, de Bourdieu et Passeron.

3 Bobbio Noberto, Droite et Gauche. Essai sur une distinction politique (vidéo de vulgarisation par la chaîne Politikon : https://www.youtube.com/watch?v=_pxOY0YY4Co&t=260s)

4 « De l’être-humain mâle et femelle. Lettre à P.J. Proudhon », La Nouvelle-Orléans, 1857.

5 d’après Wikipédia : Le darwinisme social prétend Le darwinisme social, ou spencérisme est une doctrine politique évolutionniste apparue au XIXème siècle, qui postule que la lutte pour la vie entre les hommes est l’état naturel des relations sociales. Selon cette idéologie, ces conflits sont aussi la source fondamentale du progrès et de l’amélioration de l’être humain. Son action politique préconise de supprimer les institutions et comportements qui font obstacle à l’expression de la lutte pour l’existence et à la sélection naturelle qui aboutissent à l’élimination des moins aptes et à la survie des plus aptes. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Darwinisme_social#cite_note-1)

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