Les illusions d’un enfant du squat

Jeudi 23 Mai 2019

Cinquième jour de la semaine, jour de l’échange.

L’air a collé à l’épiderme toute l’après-midi dans une atmosphère poisseuse jusqu’à ce que le ciel déverse sa pesanteur dans des torrents d’eau. Arrivée humide au 5 rue du Marais en fin d’après-midi, havre de paix et de bitume, terre de résistances, point d’alliance entre les matières où eau et terre se rencontrent, cohabitent, s’unissent.

Derrière la gare de Caen, sur plus de trois hectares, se déploient quatre bâtiments désaffectés, anciens locaux d’EDF, où se lovent près de 250 habitant.e.s dont une majorité forcée à l’exil. À l’origine de ce squat se trouve l’AG de lutte contre toutes les expulsions qui œuvre depuis 6 ans à loger les gens dans le besoin, ainsi que des syndicalistes investi.e.s : la réquisition du lieu s’est faite le 28 avril 2018 dans une action commune permettant de renforcer les liens entre différents collectifs militants locaux. Le squat du Marais abrite des êtres et des idéologies errantes, éléments perturbateurs de l’ordre établi. Repaire pour les oublié.e.s de ce monde et les éthiques qui ne peuvent s’ancrer dans la réalité dominante, ce squat a forgé un espace de résonance entre les univers militants caennais : y ont trouvé refuge les AG des Gilets jaunes qui n’avaient nulle part où se rassembler – chose résolue aujourd’hui grâce à La maison du peuple – mais aussi les AG de la jeunesse pour le climat qui organise les grèves climatiques et autres actions de désobéissance civile. Ce carrefour des résistances et des cultures déploie une dynamique et une cohésion longuement rêvées. D’où la création d’une AG d’Initiative pour la Convergence des Luttes qui se réunissait chaque semaine jusqu’à son auto-dissolution récente, dans un élan d’évolution vers d’autres formes.

Un an plus tard, l’occupation est toujours aussi illégale que légitime.

Plusieurs initiatives ont émergé de ce laboratoire de lutte créatrice tel que le Fournil du Marais, une boulangerie qui propose pain au levain ou pain d’épices et autres délices au bénéfice des habitants. La boutique du Marais a également ouvert ses portes grâce aux dons et récup’ aléatoires de vêtements et accessoires. Des clips y ont vu le jour comme la reprise d’NTM par les Goaties. L’école nomade est aussi présente sur les lieux. Formée de jeunes bénévoles qui accompagnent les enfants des squats caennais dans leur scolarité, elle offre surtout un lien social fort en organisant des activités diverses : kermesse, batucada et sortie à la plage. Des séances de cinéma ont notamment été offertes par le Café des Images. Il faut dire que la jeunesse y est une population notable ; partout des mômes dribblent sur le terrain de basket, s’élancent sur les balançoires et arpentent l’asphalte à la recherche d’un petit morceau d’imaginaire, d’une oasis dans le désert de la précarité. Plus qu’un toit, ce squat représente pour eux un espace de construction et de cohésion sociale qui leur est vital et qui leur revient de droit.

Et le droit justement a fait irruption dans leur vie une énième fois. Le 28 juin 2019 marquera la fin du délai d’occupation tolérée sur le site, menaçant une trentaine de familles et des centaines de personnes. Pouvoir rationnel légal, mécanique, tyrannique qui réduit les possibles de ces petits et grands êtres, étiole leur vitalité, entrave leur existence. Le risque d’expulsion se renforce au fil des jours du mois de juin et l’été se fait sentir à l’horizon du présent, trêve morose où se perdent les esprits meurtris par l’insécurité, la précarité, l’exil et parfois même la torture.

Un enjeu crucial surgit de cet affront : la survie de la pulsion de vie. Il s’agit de préserver la vitalité et l’espace qui lui donne forme. Ce lieu de vie collective dépasse la contestation en l’actant, comble la critique du verbe en occupant l’espace, dépasse les mots par les actes et invente, renouvelle les rapports socio-culturels. Il ne s’agit pas d’aider mais de s’entraider. Il n’est pas ici question de secourir mais de s’apprendre les un.e.s des autres. D’extraire les un.e.s du besoin en émancipant les autres de l’individualisme pour se nourrir de cette assimilation réciproque et coexister. Autrement dit : on est ensemble. On est un ensemble. Pas de distinction souhaitée, juste des différences. Pas de différenciation, rien qu’un tout polymorphe qui expérimente les possibles. Rien que de la pulsion de vie et de création.

Face à l’urgence et l’enjeu de la situation, les AG de défense du Marais auront lieu tous les jeudis à 18h au squat. L’AG de lutte contre toutes les expulsions appelle à un campement de résistance sur les lieux pour défendre cette zone du dehors, hors du commun et des conformités. Qui que vous soyez, où que vous soyez, vous êtes vivement convié.e.s dans cette lutte créatrice qui se refuse à finir prématurée. La logique de réappropriation qui habite les lieux et les esprits a amené à proposer l’Université Populaire du Marais, libre et autonome. Des créneaux sont ouverts pour accueillir toute formation, conférence ou savoir-faire, tout atelier créatif, manuel ou ludique. L’Université Populaire du Marais vise à s’inscrire dans différents lieux de la vie alternative caennaise : la Demeurée, la Pétroleuse, le Café Sauvage, le BTKC, la Maison du Vélo et la Maison du Peuple… Que ces espaces-temps à venir réaffirment l’occupation par un partage de savoirs et de connaissances qui puissent accroître notre puissance. De la ZAD à la ZAG, que cette Zone À Défendre se supplée d’Auto-Gestion. Signataires du Manifeste Normand, Gilets jaunes, écologistes, artistes, amis de tous les fronts, unissons nos ressources pour donner forme aux possibles et « ouvrir les futurs ».

Allons, enfants du Marais, faire corps contre la négation de centaines de vie qui sont, à force de connivence, aussi les nôtres. Pour rugir à l’unisson leur droit de cité et notre devoir d’hospitalité. Et que de cette fusion émanent de nouvelles perspectives équitables et émancipatrices. Lutter contre la pulsion de destruction, c’est accroître notre propre puissance pour préserver nos vitalités si fragiles que ce système froisse et accable. À la croisée des chemins, au zénith des luttes, le Marais symbolise le potentiel insatiable et la richesse d’une diversité sans égal.

Longue vie au Marais, à tous les squats et à toutes les luttes de ce monde qui résistent, persévèrent et cultivent leur puissance à défaut de pouvoir. Que l’illusion fantasmatique qu’ils suscitent s’annihile dans la continuité, s’annule dans l’ancrage du devenir et que les possibles s’y cristallisent, durablement.

« Quoi que t’en dises, on persiste et on lâche pas prise. Quoi que t’en dises, les quatre saisons même en période de crise » comme dit la Connexion Scred du nom « Jamais dans la tendance, toujours dans la bonne direction ».

*

Prochaines manifestations pour la défense du Marais vendredi 14 et samedi 29 juin lors du Festival d’anniversaire de l’AG de lutte contre toutes les expulsions (28, 29 et 30 juin). D’ici là, rendez vous au chantier du camp d’été tous les dimanches après midi, 5 rue du Marais à Caen.

Elie

6 réflexions sur “Les illusions d’un enfant du squat

  1. Même s’il est très à la mode de considérer que les organisations politiques font partie du vieux monde, n’oublions pas que pour l’essentiel “les syndicalistes investi-e-s” qui ont contribué largement à l’ouverture du lieux, il s’agissait de membre du PCF.
    Pour le reste, excellent papier.

    1. L’essentiel, je ne sais pas. Je ne sais même pas ce que veut dire ce mot. Mais une personne clef, oui. Sinon pas mal de gens de sud educ, sud rail aussi. Quelques autonomes clés, aussi. Pas de guéguerre, juste évitons d’effacer des visages sur les photos quand ça arrange le parti.

  2. Bravo pour ce très beau texte qui a l’allure d’un véritable manifeste d’une certaine forme de désobéissance civile.
    J’admire particulièrement cet esprit de bon sens, cette insistance concernant la pulsion de vie fondamentale qui n’est autre que le germe de toutes ces initiatives citoyennes et, au-delà du statut de citoyen, d’une relation à l’autre, un alter ego. Que cette pulsion de vie ne termine pas sa route dans les limbes du tout-politique, qu’on en parle aussi et que ça puisse continuer, malgré tout, à signifier quelque chose !
    Pour ce qui est des photos, j’avoue que tes mots m’auraient donnés envie de voir des visages, ces visages que tu décrit sans les nommer. Des portraits pour que cette “masse” s’humanise, grouille et rugisse elle aussi !

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