Silence ! On meurt.

Cet article est dédié à Camille, tu n’es pas encore la tête d’affiche, mais aujourd’hui on parle de toi dans un journal…

On en entend parler par intermittence, selon la richesse de l’actualité et le bon vouloir des médias généralistes, mais le personnel des EHPAD (Etablissement d’Hébergement pour Personne Agée Dépendante) se plaint de ses conditions de travail et des conditions de vie qu’il est contraint d’imposer à ses résident·e·s.

Un·e normand·e sur 5 a plus de 65 ans, 6% de ces 651 000 seniors sont hébergé·e·s dans des institutions de moyen/long séjour (une part qui dépasse les 21% chez les plus de 85 ans) [1]. Pour vous, RUGIR s’est rendu dans un mouroir et a ronronné sur les genoux de nos vieux et de nos vieilles, recueillant leurs mots pour soulager leurs maux.

18h15, nous nous garons sur le parking de l’un de ces établissements dans l’une des préfectures de Basse-Normandie. Un petit bassin trône au milieu de la pelouse dans lequel les poissons rouges se méfient des chats errants pourtant repus par les gamelles de pâtée disposées par des résident·e·s. Nous pénétrons dans le hall et prenons l’ascenseur pour aller à la rencontre de Camille, une pensionnaire.

Arrivé à destination, l’ascenseur s’ouvre sur le portrait d’une pauvre vieille comme il y en a des milliers en France, dont la photo en noir et blanc est surmontée de la mention “Elle nous a quitté·e·s cette semaine”. Une anonyme comme tant d’autres qui sera subitement mise en lumière par les projecteurs alors qu’elle a déjà quitté la piste. Son portrait est là pour rappeler à nos p’tits vieux et nos p’tites vieilles qu’iels y passeront tou·te·s (à cet âge la mémoire flanche). Si la direction avait un peu d’humour, elle aurait peut-être pu remplacer l’épitaphe de la photo par “Caveau, à qui le tour ?” pour parodier le slogan d’une tombola à laquelle les seniors jouent avant de rejoindre ces tombeaux-là.

Nous passons à côté du pupitre mortuaire et nous nous engouffrons dans ce couloir jaune pastel dont on ne sait plus trop bien s’il s’agit de la couleur de la traîtrise ou de la révolte. Ici c’est un peu des deux sans doute.

En bout de couloir nous sommes accueillis par un chariot qui contient les couches sales des résident·e·s. La photo à l’entrée ne suffisait sans doute pas, peut-être fallait-il en plus l’odeur de la putréfaction pour égayer ce dernier séjour.

Qu’importe, nous arrivons à la chambre de Camille, nous y entrons.

Dans cette pièce, deux lits se font face, la chambre est double car la famille de Camille n’a pas les moyens de payer une chambre simple. Sa colocataire a l’indécence d’être suffisamment paralysée pour ne pas pouvoir rabaisser sa chemise de nuit seule et nous expose ainsi son séant vêtu d’une couche.

Camille, elle, a sa couverture remontée jusqu’au menton et regarde fixement la télé, en particulier une chaîne d’info en continue. “J’aime bien savoir ce qui se passe dehors” nous explique t-elle. “Dehors”, ce dehors qu’elle ne voit plus qu’à travers son petit écran qui lui diffuse en boucle les mêmes images. Camille a été condamnée à la détention à perpétuité pour un AVC l’ayant paralysée presque entièrement (seuls son bras droit et sa tête peuvent encore se mouvoir).

Pendant que les télévisions des deux résidentes s’égosillent pour tenter de couvrir le son l’une de l’autre (un combat BFM vs CNEWS passionnant), le mari de Camille est assis, se réchauffant les reins adossé au radiateur, appuyé sur sa canne, la casquette vissée sur le crâne et l’air maussade. A moitié sourd, il ne dit plus rien, il n’a de toute façon rien d’intéressant à dire, rien qui ne puisse sortir son épouse de sa léthargie. Voici le quotidien de Camille, à celui-ci s’ajoute parfois les visites de ses proches, pas assez nombreuses à son goût car elle les oublie bien vite.

Camille n’a jamais été dépressive et ce malgré une vie rude (la seconde guerre mondiale, l’orphelinat, un fils handicapé et son décès, la pauvreté, un mari désagréable dont elle dépend…). Mais depuis qu’elle est arrivée ici, elle a besoin d’un·e psychologue. Il lui est arrivé de pleurer devant sa famille aussi, chose qu’elle n’aurait jamais faite à l’époque où elle était encore suffisamment autonome pour rester chez elle. Son chat lui manque, sa maison lui manque, sa véranda et ses fleurs lui manquent, les repas avec ses enfants et petits-enfants lui manquent, ses jambes lui manquent, la vie lui manque. A vrai dire, d’un point de vue clinique Camille est en vie mais, pour elle, elle est déjà morte. Ca hante ses pensées nuit et jour. Elle n’a jamais rêvé d’être une star, pourtant elle se voit déjà en haut de l’affiche face à l’ascenseur.

Quelles conditions terribles peut donc bien subir Camille pour en arriver là ? Les chaînes d’infos sont elles si nocives pour le moral ?

Nous nous sommes entretenus avec elle et avons fait confirmer ses propos par sa famille (car Camille est fatiguée par ses 88 printemps et perd un peu la tête parfois).

Les chaînes d’infos ne sont pas les seules responsables de l’état psychique de notre p’tite vieille. La pauvre est coupée du monde car les aides soignant·e·s, en sous-effectif et surmené·e·s, ont tendance à oublier son état et à la négliger. Ils et elles ne pensent presque jamais à lui mettre son téléphone auprès d’elle.

Alors quand, au départ, sa famille essayait de faire passer ses journées plus rapidement par des coups de fil, Camille ne pouvait qu’entendre la sonnerie sans jamais pouvoir répondre, savoir qui pensait à elle à ce moment-là, sans pouvoir se confier ou avoir un contact autre que la visite hebdomadaire de l’un de ses fils (l’autre habitant malheureusement trop loin pour venir régulièrement).

Aujourd’hui le téléphone ne sonne plus car tout le monde a compris que Camille ne pouvait pas répondre. Cela l’enferme un peu plus encore dans la solitude, avec pour seule compagnie BFMTV. D’ailleurs ce n’est pas toujours un choix non plus. Bien souvent elle n’a pas sa télécommande à disposition et se retrouve donc condamnée à regarder le même programme continuellement.

Elle pourrait bien sûr actionner le bouton pour appeler un·e soignant·e à l’aide, mais pour cela, encore faudrait-il que ce bouton fonctionne. En effet, pendant plusieurs mois, celui-ci était en panne et elle n’avait aucun moyen d’appeler quelqu’un en cas de besoin.

Et même si le bouton fonctionnait, le personnel aurait-il le temps de faire son travail ? Lors d’une visite, ses enfants avaient constaté que l’ampoule de sa chambre était grillée, il a fallu qu’ils insistent pour qu’enfin on vienne la changer : ça faisait une semaine que Camille “vivait” dans la pénombre, faute de temps pour changer l’ampoule.

Heureusement, elle a une partenaire de chambre, une voisine à qui parler.

Elle en a même eu plusieurs figurez-vous ! Mais alors, de quelle compagnie s’agissait-il…

Sa première colocataire, ne parlait plus. Elle passait ses journées à pousser des cris tantôt proches de l’aboiement, tantôt ressemblant davantage à des hennissements.

Pas moyen d’avoir la moindre conversation avec elle. Ses cris, bien qu’on ne puisse pas les lui reprocher, fatiguaient terriblement Camille qui avait besoin de repos physique mais aussi et surtout nerveux. Cette colocation a duré quelques mois, un an peut-être. Puis, un beau matin au réveil, la voisine était silencieuse, les yeux ouverts mais raide. En s’en apercevant Camille a bien essayé d’appeler le personnel avec le bouton mis à disposition mais ce dernier ne fonctionnant pas, le cadavre ne fut découvert qu’au moment où les toilettes devait-être prodiguées. Voici les débuts de Camille à l’hospice, alors qu’elle n’était pas encore anéantie moralement : passer sa nuit face à un cadavre…

Sa deuxième voisine de chambre était plus bavarde. Cela avait même redonné le sourire à notre héroïne du jour. Mais la vie 24h/24 avec la même personne face à vous, sans moyen de vous isoler si ce n’est avec les soignant·e·s, engendre vite des tensions. Les deux compagnonnes d’infortune se sont fâchées au point de ne plus se supporter. Quelle solution a été apportée par le personnel ? Installer un paravent entre les deux lits.

Camille devait alors subir les plaintes et les insultes de sa voisine lorsque sa famille venait et réciproquement. Rien de mieux lorsque l’on vit déjà paralysée au fond d’un lit, sans jamais sortir, pour retrouver le moral.

Enfin sa troisième et dernière voisine est à peu près dans le même état que la première qu’elle a eue si ce n’est qu’elle fait moins de bruit. Qu’importe, Camille n’a plus envie de parler de toute façon, elle espère mourir désormais.

Alors en attendant, elle continue de souffrir de ses escarres mal soignés dus à la position continuellement allongée ou assise et au temps passé dans les couches sales (il y a un nombre limité de couches par jour, pour ne pas le dépasser, les résident·e·s doivent parfois patienter dans leurs excréments), des douches une seule fois par semaine et depuis peu d’un staphylocoque. Cette bactérie, elle la gardera jusqu’à la fin de ses jours (enfin un peu de compagnie !). Comme elle est extrêmement contagieuse, tout contact physique avec sa famille est désormais prohibé, même un baiser pour la saluer. Ses proches, feront encore un peu plus partie du décor austère de la chambre aux murs pastels. Camille restera encore un peu plus dans sa bulle-cellule en attendant que la faucheuse vienne la chercher par la main. C’est sans doute, le seul geste tendre qu’elle aura maintenant.

Ces mauvais traitements ne sont malheureusement pas propres à Camille. Ils sont légion dans ces établissements. Nous n’aborderons pas l’infantilisation subie au quotidien par les résident·e·s ou les méchancetés par lesquelles les soignant·e·s se vengent de leurs situations précaires sur leurs patient·e·s. Camille ne veut plus aller aux activités entourée de personnes âgées manquant d’hygiène et de vivacité d’esprit, elle devient misanthrope, mais elle reste toutefois trop discrète pour dénoncer ouvertement l’attitude des soignant·e·s et se plaint de dysfonctionnements sans mettre en cause directement le personnel médical.

Frédéric Pommier aborde d’ailleurs cette question dans Suzanne, un livre où il raconte l’histoire de sa grand-mère détenue en EHPAD.

Comment en 2019, en France, 6e puissance économique mondiale [2], peut-on laisser nos ancien·ne·s vivre dans de telles conditions ? Comment peut-on pousser des personnes à la dépression et pourrir les dernières années d’une vie, là où justement tout devrait être fait pour les accompagner le plus humainement possible. Comment peut-on faire payer une fortune, pour des services qui même gratuits seraient immoraux, à des résident·e·s qui n’ont de toute façon pas d’autres choix que de venir dans ces mouroirs ?

Les EHPAD, ce doit être notre lutte à tou·te·s car, même jeunes, c’est notre futur qui se joue.

Si les gouvernements se vantent d’une espérance de vie qui augmente (actuellement 85,3 ans pour les femmes et 79,4 ans pour les hommes [3]), l’espérance de vie en bonne santé en France stagne à 62,7 ans pour les hommes et 64,1 pour les femmes [4] (oui rappelons-le, la retraite à 62 ans ce n’est pas un cadeau, c’est juste qu’à cet âge, on n’est plus en état de s’user pour engraisser les exploiteurs). Nous sommes donc potentiellement tou·te·s, durant ces 20 dernières années en mauvaise santé, de potentiel·le·s clients d’EHPAD. A l’EHPAD comme à la ZAD, nous sommes tou·te·s des Camille.

Et les agonisants dans le fond des hospices – Poussaient leur dernier râle en hoquets inégauxCrépuscule du matin, Charles Baudelaire (Les fleurs du mal, 1857)

Clarence

*illustration réalisée par Lou Oberto.

[1] Chiffres de l’INSEE en 2015 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3973182

[2] La France a le 6e plus haut PIB mondial avec 2 775 milliards de dollars derrière la Royaume Uni, l’Allemagne, le Japon, la Chine et bien sûr les Etats Unis (chiffres du FMI en avril 2019)

[3] Chiffres de l’INSEE en 2018 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2416631#tableau-Donnes

[4] L’espérance de vie “en bonne santé” des Français reste stable – FranceInfo (article du 16/01/2018) : https://www.francetvinfo.fr/sante/politique-de-sante/l-esperance-de-vie-en-bonne-sante-reste-stable_2564715.html

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