« La précarité détruit nos vies »

Il y a des jours comme aujourd’hui où il faut s’interrompre. Laisser de côté ses activités, aussi pressantes paraissent-elles. Parce qu’il y a des nouvelles qui doivent interrompre le temps. Parce qu’on ne peut pas ne pas laisser de côté nos préoccupations personnelles quand on lit de bon matin qu’un étudiant s’est immolé par le feu tant sa détresse était grande. Parce qu’on ne peut pas ne pas être touché-e de plein fouet par quelqu’un qui s’immole par le feu pour faire reconnaître la souffrance, la détresse absolue, que cause la précarité.

En effet, avant-hier, vendredi 8 novembre 2019, un étudiant lyonnais s’est immolé devant une instance du CROUS car ce dernier lui avait retiré ses bourses du fait qu’il redoublait sa deuxième année de licence pour la seconde fois. N’ayons pas peur de nous répéter : ce jeune homme s’est immolé. Rendez-vous bien compte de la violence de cet acte ? Imaginez, ne serait-ce qu’une seule seconde, à quel point le désespoir doit être grand pour prendre une telle décision, pour prendre la décision de s’ôter la vie en se mettant le feu. Incontestablement, il s’agit là d’un acte politique, d’un acte qui se veut visible, d’un acte qui demande la reconnaissance de cette souffrance bien que trop souvent tue : celle liée à la grande précarité qui affecte nos sociétés. La moindre chose que nous puissions faire, c’est de ne pas laisser cet événement tomber dans l’oubli ; la moindre chose que nous nous devons de faire, c’est d’exiger que plus jamais quiconque ait à en venir à préférer mourir que de vivre dans de telles conditions.

Lettre d’adieu écrite par l’étudiant avant de s’immoler devant le CROUS de Lyon

C’est bien connu, notre système scolaire est un système qui se veut prôner l’égalité méritocratique des chances. En somme, il s’agit de nier les inégalités dues au milieu social d’origine en affirmant les effacer grâce à l’École, grande garante de l’égalité des chances. Par là même, un grand boulevard est dégagé à l’idéologie du mérite qui juge de notre bonne volonté à l’égard de nos performances scolaires et naturalise les inégalités qu’elle avait auparavant niées. Ainsi, sous couvert de « quand on veut, on peut », le système scolaire à la française reproduit voire renforce les inégalités sociales en les légitimant. Cependant, dans un tel système, la persévérance ne devrait-elle pas être valorisée ? Il nous semble que si. Pourtant, force est de constater que, dans le supérieur, quand on est étudiant-e boursier-ière — donc techniquement en situation de précarité financière, et que l’on redouble pour la seconde fois, notre droit aux bourses sur critères sociaux est interrompu. Que doit-on en conclure ? Très probablement que l’État juge qu’il vaudrait mieux que de telles personnes sortent du système scolaire. Quand on sait qu’il ne faut pas divorcer quand on est au SMIC, on n’a aucun mal à comprendre que ça ne sert à rien de persévérer quand visiblement, on n’a pas le niveau. Ainsi, l’État préjuge de notre volonté et de nos capacités — tout en ignorant parfaitement la part des affects dans l’ « échec » scolaire, et nous impose une sortie du système scolaire quand bien même on aurait pu réussir et ce par souci de ne pas débourser le moindre euro voire le moindre centime pour quelqu’un qui n’en vaut pas la peine. En effet, un tel individu ne semble pas à leurs yeux être d’une quelconque utilité pour la société puisqu’il n’a pas su se montrer assez performant dans les limites du temps qui lui ont été données. Alors, on ne lui dira pas qu’il n’a plus le droit de s’inscrire à l’université, non, on lui coupera les vivres en sachant pertinemment que sans ces bourses — qui sont déjà insuffisantes quand elles existent, il n’aura pas d’autre choix que de quitter par lui-même le système. C’est bien donc en précarisant ceux qui sont déjà en situation de précarité que l’État opère son darwinisme social tout en affirmant dans le même temps l’égalité méritocratique des chances, la gratuité de l’enseignement, etc., niant, en soi, toute idée d’élitisme qui, pourtant, saute aux yeux à quiconque se penchera un tant soit peu sur la question.

Quel problème cela pose-t-il ? Toute affirmation que le système de l’égalité méritocratique des chances n’est qu’un voile jeté sur un système aristocratique, qu’une parfaite hypocrisie laissera la porte ouverte à nos femmes et hommes politiques d’en appeler, justement, à la fin de l’hypocrisie, et donc, de légitimer la reproduction sociale au sein de l’École faute de modèle alternatif. C’est bien ce que Jean-Claude Poizat, dans son article « Le système éducatif, entre idéal de justice et compétition sociale : faut-il mettre un terme à l’ ‘hypocrisie scolaire’ ? » pointait déjà du doigt en 2010 : « le sociologue ‘démystificateur’ ne prenait-il pas en effet le risque d’instiller dans le débat public sur l’École une certaine ‘idéologie du soupçon’ dont on découvre aujourd’hui, avec stupeur, qu’une droite opportuniste et cynique sait habilement faire usage, au nom justement de la ‘fin de l’hypocrisie’ ? »1 Quand on sait que c’est ici directement Nicolas Sarkozy qui est visé, il n’y a rien d’étonnant à lire que cet étudiant lyonnais accuse, entre autres, ce dernier de l’avoir tué.

Entre autres disons-nous. Pour ne donner qu’un second exemple, nous pouvons rapidement évoquer l’accusation qu’il porte également à l’encontre de François Hollande et d’Emmanuel Macron puisque dans le texte où il explique son acte, ce jeune étudiant pose comme argument que ces trois hommes, de concert avec l’Union Européenne, ont créé « des incertitudes sur l’avenir de tous-tes ». En effet, sous Hollande, une certaine « loi travail », portée par Myriam El-Khomri et Emmanuel Macron n’a-t-elle pas proposé, en somme, d’affirmer plus encore la précarisation d’une grande majorité des Français ? N’a-t-on pas entendu Nathalie Kosciusko-Morizet affirmer que les temps changeaient, que c’en était fini des rêves des générations passées de stabilité, de grandes maisons payées à crédit, etc. Il est sûr qu’en enchaînant les CDD et autres contrats précaires, on a quelque peu du mal à se projeter dans le futur et que, quand bien même on nourrirait ce genre de rêves, aucune banque ne ferait crédit à des personnes aussi précaires.

Cette incertitude croissante sur le court terme due à cette précarisation des conditions de vie des majorités silencieuses pousse aujourd’hui des personnes tel que cet étudiant de 22 ans à vouloir se donner la mort. Nous ne pouvons pas laisser cet acte désespéré être passé sous silence. Nous ne pouvons humainement pas accepter cette situation et c’est pourquoi il est, à nos yeux, grand temps de se faire entendre, grand temps de reprendre en mains le cours du temps, de refuser de se faire happer par une accélération qui nous divise et de prendre le temps de se rassembler pour agir collectivement.

Communiqué du Syndicat auquel été rattaché cet étudiant

1 Poizat, Jean-Claude. « Le système éducatif, entre idéal de justice et compétition sociale : faut-il mettre un terme à l’ « hypocrisie scolaire » ? », Le Philosophoire, vol. 33, no. 1, 2010, pp. 101-109.

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