POUR CELLES

Temps de lecture estimé : aussi long que ton album préféré

01. INTRO (00:50)

« Le rap c’est mon défaut même si j’adore ça, j’ai vu des potes mettre des rottes-ca, j’ai compris que ce monde est faux, belek aux coups de griffes, rugissements, on est des lions, des fauves »
(Panama Bende, Grünt 20

Combien de fois je me suis réveillée en plein concert de rap au beau milieu d’un hochement de tête en me disant « Mais qu’est-ce que je fous là ? ». Décidément j’suis trop nerveuse j’arrive plus à écrire autre chose. Le temps d’une insulte facile, d’un propos misogyne et la colère surgit si rapidement que je perds le fil, saisie par l’envie de rugir, figée dans l’engouement strictement masculin de la foule, me demandant une énième fois à quoi ça rime. Alors je demande un temps mort. J’ai besoin de leur dire et ils ont besoin de savoir que tout le monde y perd dans cette histoire. À commencer par les auditrices de rap, enchaînées à la dissociation : un processus mental de séparation entre actes et pensées qui se manifeste en hochements de tête et mains en l’air, acquiesçant à l’intolérable, mettant nos convictions en PLS.  

  Adeptes de la forme, souvent prises pour cibles dans le fond, les paradoxes ça nous connait alors j’ai eu envie de vous expliquer ce que ça fait d’écouter du rap quand on y est soi-même largement dénigrée. Voici une tentative non exhaustive – qui plus est, basée sur une sélection d’écoutes personnelles – de déconstruire ce bail aussi aliénant qu’émancipateur que d’être une meuf et d’aimer le rap, passionnément. Les vraies savent, prévenons les autres.


02. DE LA COMÉDIE MASCULINE (03:17)

« Yo les gars arrêtez les coups de crasse, on est tous dans le même bateau »
(Darryl zeuja, Les gars

Depuis Rapattitude1 jusqu’au rap polymorphe actuel, la discipline de la rime largement exercée par la gent masculine n’a cessé d’être un vecteur de propos sexistes. La sexualisation systématique et la réification du sexe opposé est une constante de la discipline qui s’est développée de l’ouïe à la vue, des textes aux clips, avec une réserve décroissante. Cet exercice diffamatoire qui fait de la femme un objet sexuel et décoratif s’est ancré dans les codes du hip-hop dans un continuum fidèle au patriarcat. Au point que l’expression du mépris à l’égard des femmes est devenu une démonstration de virilité, transférant le sens initial des propos qui sont désormais clamés comme on jure machinalement dans le commun des mortels. Lâcher un « salope » n’évoque plus systématiquement une « mauvaise fille », aussi vrai que l’on ne se réfère pas directement à des excréments lorsqu’on s’exclame « merde ». Les paroles sexistes sont travesties, vidées de leur sens par une répétition lancinante, elles deviennent un automatisme. Cela fait partie du cadre, des règles du jeu – le rap étant souvent défini comme tel – des codes d’un milieu aussi social que musical où ne se côtoient généralement que des hommes, des hommes et encore des hommes à perte de vue. Les punchlines qui multiplient insultes et obscénités semblent procurer une sensation de puissance à leurs auteurs, héritiers – et prisonniers – de l’individualisme et de la prédominance de l’ego sur toute chose, autre règle d’or de la performance. « On m’a dit je t’aime et je saigne, j’ai dit je sais » (Booba, On m’a dit) ou encore « Je t’aime comme si tu étais moi » (Vald, Je t’aime). La tyrannie de l’ego trip porte finalement le coup fatal à toute possibilité d’échange sur un pied d’égalité. 

Cette tendance sexiste est regrettable dans la mesure où elle est terriblement réductrice pour les identités de genre et nous induit en erreur, acteurs comme auditeurs.rices. D’une part, cela sous-entend que le rap et les femmes sont incompatibles, ce qui renforce la carapace masculine en excluant d’office tout « féminin », toute caractéristique socialement rattachée aux femmes. D’autre part, cette logique exclusive instaure la confrontation comme étant à la base des relations homme – femme, réduites à n’être appréhendées que sous le prisme de la sexualité ou de la conflictualité. Même si il y aurait bien sûr des nuances à apporter pour ne pas tomber dans des généralisations ou des mésinterprétations qui surviennent dès lors que les propos sont sortis de leur contexte.  

Alors oui, malgré ça je suis une femme et une fana de rap. Et non, je n’ai pour autant pas de problème avec Sale p*te d’Orelsan. Ce clip, où il est question d’un message de haine envoyé à une femme infidèle, avait fait polémique en 20092 pour la violence des propos dont voici un aperçu : « Je te déteste, je veux que tu crèves lentement, je veux que tu tombes enceinte et que tu perdes l’enfant » ou « On verra comment tu suces quand je t’aurais pété la mâchoire. T’es juste une truie, tu mérites ta place à l’abattoir ». À noter que le clip débute ironiquement par un avertissement : « Certaines paroles de cette chanson peuvent heurter la sensibilité des personnes ayant commis l’adultère ». Ce que proposait Orelsan – qui se présente dans le clip comme un looser ivre en costard dans sa baignoire – c’était à la fois dénoncer de telles menaces et en même temps soulever le pitoyable des propos, dont bien des hommes (et des femmes) sont capables lorsqu’ils sont trahis.  

Orelsan dans le clip Sale p*te (2007)

Certes, je conçois que les paroles sont aberrantes si elles sont lues arrachées à leur contexte. C’est bien pour ça que je maintiens qu’elles sont indissociables du cadre et que, dans ce contexte là, telles qu’elles ont été pensées, elles ont une signification toute autre qu’un appel au meurtre. Elles mettent justement en exergue l’aberration, au même titre que le gangsta rap ne fait initialement pas l’apologie des armes mais dénonce un cadre social extrêmement violent et néfaste dans lequel sont enfermés les protagonistes. Or l’auditeur.trice démuni.e des codes ou du recul nécessaire, parce que plus jeune ou issu.e d’un milieu social différent, n’y verra que des colosses armés jusqu’aux dents faisant l’apologie du crime alors qu’il s’agit d’un appel au secours, pointant du doigt l’état d’urgence socio-économique de ces quartiers populaires. 

Cette déclaration d’amour enragée a donc bien plus de comi-tragique que d’irrespect dont on puisse faire une généralité. Parce qu’à mes yeux, il s’agit bel et bien d’une déclaration d’amour et non d’une logorrhée putophobe telle qu’on peut la retrouver chez Alkpute3. Le problème n’est pas la vulgarité mais ce qu’on en fait : il y a une différence fondamentale entre le désespoir pathétique d’un personnage en souffrance et les profanations obsessionnelles de l’autoproclamé empereur qui ne s’inscrivent dans aucune trame narrative. Certes il ne s’agit que de mise en scènes, de personnages et de scénarios mais raconter une histoire demeure constructif – notamment lorsqu’elle dénonce un fait ou permet aux auteurs.trices d’extérioriser leur vécu comme bien souvent dans le rap – tandis que débiter compulsivement des obscénités ne sert strictement à rien d’autre qu’à l’entertainment. Propos si fatigants qu’à force ils n’impactent plus. Bruits de fond. Ameublement textuel qui s’incarne visuellement dans le corps des figurantes, saturant l’imaginaire. Car si c’est une chose que les propos n’aient guère plus de sens dans la bouche de ceux qui les profanent, ça n’est pas une garantie pour que les auditeurs et les auditrices le reçoivent comme tel. Sans que l’on s’en rende compte, le biais sexiste s’immisce de nos tympans à nos représentations. À la fois tout aussi capable de le sublimer, c’est là que le rap abîme insidieusement l’imagination et, du virtuel au réel, influe directement sur notre rapport aux autres. 


03. DE L’EGO TRIP COMME CAMISOLE DE FORCE (04:55)

« Je connais des hommes qui sont morts d’amour sans avoir jamais connu l’amour »
(Tahar Ben Jelloun,  La nuit de l’erreur

La question que je me pose, c’est pourquoi cette reproduction irréfléchie, presque instinctive, des signifiants4 revient sans cesse. Non pas que ce soit propre à tous les rappeurs, mais ça reste malgré tout propre aux codes du rap. Partout, en concert, dans des freestyles ou dans mes playlists, j’en retrouve la trace. Et entre nous, ça tourne en rond, ça n’a pas de sens. Se défendre de la rencontre amoureuse en prétendant que le sexe est une fin en soi et pour soi est une façon bien périlleuse de canaliser ses craintes et de miser sur les relations5

On peut distinguer une conception binaire des femmes. Il y a la femme idéale, saine, respectable, la mère à qui l’on doit tout ou la partenaire, la « bonne » à qui l’on fera des enfants : « Je m’en bats les couilles d’être une star tant que je suis une étoile dans les yeux de ma mère » (Josman, Dans le vide), « Appelée la madame, elle a la bague au doigt, c’est la mère de mes gosses, moi c’est elle et elle c’est moi (…) c’est la femme de mes rêves mais elle n’existe pas » (Sniper, Elle) ou dans un registre bien moins onirique : « Pour les pucelles, celles qui puent pas de la chatte, des aisselles, qui prennent soin d’elle, font la cuisine, la vaisselle » (Mafia K’1Fry, Pour ceux), « Y’avait que ma mère et ma conscience pour me consoler quand j’étais seul, je les ai toutes baisées depuis j’ai compris que c’est tout ce qu’elles veulent » (Hamza, 1994). Et puis il y a celles que l’on pécho ou que l’on fuit : les bitches, les salopes, les tasses-pé, les kehbas souvent identiques aux groupies du milieu de la musique et qui font partie intégrante de la trinité sexe – argent – drogue. Les femmes font partie des produits que l’on possède et que l’on consomme : « Je veux la consommer à l’excès » (TripleGo, 4K), « Elle twerk elle fait bouger son tos-ma, on adore que ce genre de bonnes femmes » (Isha, Tosma featuring Caballero & JeanJass), « Comme d’habitude à quatre pattes parce que c’est des chiennes » (Juicy P, Cercle fermé feat Alkpote) et comme il y a toujours pire : « Chienne, salope, sois pas attachée. Libère toi, comme chienne détachée. Vas-y twerk » (13 Block, Twerk) – priez avec moi, lecteurs.rices, pour que le clip de ce track ne voie jamais le jour. Bref, une liste aussi longue que la valeur de π. 

De cette vision manichéiste ressort une ambivalence constante dans l’approche au sexe opposé : « À la recherche d’une fille saine, ou d’une pouf en vespa » (Nusky, Bonjour),« J’hésite à dire aux meufs “je t’aime mi amor” ou à continuer de les traiter de sales putes » (Salif, J’hésite). On sent un tiraillement permanent entre l’envie d’aimer et le fameux «j’ai pas le temps pour elle» qui réduit l’amour au sexe et l’être aimé aux « filles faciles » : « Plus je connais les femmes et plus j’aime les chiennes » (Fonky Family, Histoire sans fin). L’option de facilité, donc, sert à esquiver le risque de la relation amoureuse généralement appréhendé uniquement comme une source de conflits et de souffrance : « Cette putain de fatalité qui fait que deux cœurs sont alignés que si l’un d’eux tourne le dos » (Népal, Love64). Se réfugier dans des relations superflues, pas conçues pour durer, serait un moyen de se protéger de son propre désir d’aimer et d’être aimé et de la crainte viscérale d’en souffrir : « En amour à chaque fois que je m’investis je finis déficitaire » (Deen Burbigo en feat avec Veerus, Périple), « Elle veut un anneau gros comme celui de Saturne, mais très vite elle sature, tu finis à l’hôpital psychiatrique parce que l’amour ça tue et la haine ça laisse que des cicatrices » (Alpha Wann, Vortex). 

Sobre à Caen-rappes-tu ? – Janvier 2018
Crédit photo : Elie

Prenons pour autre exemple la prose d’Ateyaba, assez représentative du rap mainstream : « Suce moi, baise moi, mais ne m’aime pas » (Rock with you). Sers moi mais ne me serre pas. Surtout, ne me fais rien ressentir de l’ordre du sentiment amoureux pour ne pas m’encombrer ou me mettre dans l’embarras : « Soupçon rationnel jeté sur l’amour comme extravagance naturelle du sexe » (Alain Badiou, Éloge de l’amour). Refus de l’échange, du partage, du don sous prétexte que la relation amoureuse est bien moins nourrissante que l’amour propre. De l’individualisme pur et dur, de l’ego trip en guise d’armure contre les possibles à deux, les besoins d’affects, les risques de se donner, de s’abandonner dans une relation parce que, selon une vision simpliste des choses, donner c’est perdre. Finalement, la peur d’être démasqué peut-être, parce que l’ego trip maquille une carence ; l’excédent d’amour propre n’étant rien d’autre qu’un profond manque d’amour.  

Quand N.O.S dit « Y’a que ses bras qui pourront m’apaiser » il ne fait pas l’éloge de celle qui partagerait sa vie mais bien de celle qui la lui a donné sans pouvoir en prendre part : « Pas besoin des bras d’une femme, je connais pas ceux de ma mère » (PNL, Simba). Ce qui est d’ailleurs frappant dans le rap de PNL, outre passés quelques « gros boules » qui font partie du décor – textuel mais jamais visuel – c’est ce désintérêt pour la relation avec le sexe opposé, teinté jusque dans les rapports sexuels d’une sorte de mélancolie. « Baisse ma braguette si c’est ta volonté » (PNL, Chang). On peut percevoir une indifférence nonchalante qui dit « Fais comme bon te semble, peu m’importe. La tristesse est triomphante ». Les deux frères sont bien plus excités par l’argent que par les plaisirs charnels, probablement parce qu’il est plus question de survie que de plaisir (d’où le rapprochement avec Lunatic, n’en déplaise aux puristes6). « J’ai envie d’amour mais ça s’achète pas » (Autre monde), « Et l’amour, j’en ai pas, mais je ferai bien plus d’euros. – Hein c’est triste ? – Ouais tranquille c’est la vie. – Vraiment triste. – Eh me fais pas comme la psy » (Luz de luna). 

La thématique de l’argent accompagne d’ailleurs bien souvent celle des relations sexuelles et/ou amoureuses. La femme peut être perçue comme une prédatrice de luxe et de luxure : « J’aime les tass mais je veux pas dire à mes gosses que, elles aiment les grosses voitures et les grosses queues » (Lunatic, Si tu kiffes pas). Et l’argent peut être perçu comme une compensation qui viendrait combler une précarité sentimentale : « Mon cœur une tirelire toujours en manque de billets » (PNL, Tempête). In fine, cette ostentation du moi et du sexe dans les textes de rap peut aussi être interprétée comme le témoignage d’un sentiment refoulé de frustration, de misère sexuelle et/ou sentimentale dont certains osent parler dans leurs textes : « Si je baise avec des jolies femmes et sans latex, je mytho » (Georgio, Où est mon dieu ?). 

Rapper à tue-tête qu’on baise des putes, pour moi qui suis femme et qui passe outre de ces marqueurs de virilité, c’est crier haut et fort son incapacité à asseoir son désir. C’est exhiber sa difficulté à sortir de la confrontation interpersonnelle pour se confronter à ses propres parts d’ombre. « Oublie moi chérie j’suis toxique (…) je raisonnerai pas mes démons, j’ai beau t’aimer, ils commencent à parler fort » (Bohemian Club, Toxic feat Népal), « Je dois affronter les problèmes comme un homme, comme la plupart j’aurais croqué dans la pomme » (Prince Waly, Forêt feat Lomepal). 

Edvard Munch, Vampire – 1894

Le péché originel ne manque pas à l’appel : «Toutes les femmes ne sont pas pareilles c’est vrai mais le diable parle à travers elles de la même façon » (Damso, CQFD) ou encore « Je la prends dans le noir pour ne pas voir ses cornes » (Damso, Nwar is the new black). Ces phases du rappeur belge lui permettent à la fois de dire combien la femme est machiavélique et combien il s’en venge par l’adultère. Il évoque en fait ses propres démons, ses failles, en prétextant que la femme est l’incarnation du mal pour se dédouaner de ses vices. Dans bon nombre de discours, la femme, quoi qu’elle fasse, est le péché. Créature maléfique, redoutée et désirée à la fois. Ou plutôt, créature qu’on désire dominer, neutraliser pour ne plus qu’elle nous nuise. Et derrière ce faux semblant, l’élément perturbateur n’est finalement pas l’objet du désir (la femme) mais le désir en lui-même (la libido) projeté sur celle qui l’éveille. « Mes péchés sont dans ta bouche » (TripleGo, Favela). Le sexe opposé n’est que support, entité passive où miroite le désir et les tourments qu’il suscite. En surface, la femme n’est que tentation et elle en serait responsable. D’où l’humiliation et l’instrumentation sexuelle qui visent à le lui faire payer.  

À trop vouloir faire passer la femme pour Lucifer, on finit par se condamner soi-même. Le cercle vicieux peut continuer à tourner en rond, confrontant les femmes et les hommes sans que jamais ils ne se rencontrent. De cette diffamation, on ne sort que plus faible, atrophié, seul en somme comme nous y prédestinait la logique individualiste. Et tandis que les hommes continuent d’entretenir un complexe dans leur rapport au désir et s’en prémunissent en se privant de l’aventure à deux, les femmes, jugées coupables, s’y conforment. 


04. INTERLUDE FEAT MADAME RAP (02:40)

« Seules face aux ombres, mères face aux oncles. Sœurs face aux frères, objets face au monde » 
(Veerus, Elles

Bien sûr, je ne prétends pas que l’intégralité du rap français est touchée par un sexisme omniprésent. Je ne cherche pas non plus à renforcer l’a priori selon lequel le rap serait un milieu plus misogyne qu’un autre, bien que les propos dégradants y soient plus crus. 

Pour illustrer cela, on peut réitérer l’argument du livre de Bettina Ghio cité ci-dessous ; à savoir que les propos portant atteinte aux forces de l’ordre et à l’État français habituellement condamnés dans le rap7 se retrouvent à l’identique dans la littérature et la chanson française sans pour autant être blâmés. Ce phénomène s’applique tout aussi bien aux propos misogynes. Pour s’en convaincre, une petite piqûre de rappel en vidéo signée Madame Rap.


05. DE LA NOUVELLE SERVITUDE VOLONTAIRE (02:15)

« Le pouvoir est un leurre, le pouvoir est un mirage. Le roi n’est qu’un homme, la guerre n’est qu’un mirage. Tant qu’il est sur le trône, la mascarade est solide »
(Sheldon, Roi

 Dans les clips de rap, sur les réseaux sociaux ou sur le rain-te s’est développée dans la société une tendance manifeste à l’hyper-sexualisation. Qu’elle soit fièrement assumée ou simulée à contrecœur, cette mise en scène me pose problème. Auditrice assidue, je suis devenue imperméable au sexisme ambiant dans ma bulle musicale, mais irascible à la vue d’une sœur qui joue le jeu de l’objet sexuel. Vous l’aurez compris, la systématisation des propos machistes, aussi grotesques que prévisibles, a fini par opérer chez moi une sorte d’habituation désabusée. Aussi fataliste que cela puisse paraître, je me dis que c’est comme ça, je laisse pisser. J’ai décidé que ça n’éveillerait plus les passions en moi pour me protéger de l’usure des indignations récurrentes. Si bien que tous mes espoirs se tournent inconsciemment vers mes semblables, cherchant auprès d’elles une forme de solidarité qui puisse forger notre propre camisole de force. La sororité comme légitime défense contre l’aliénation que peut susciter une telle immersion dans un discours à tendance machiste. Voilà pourquoi cette prédisposition aux propos qui font de nous des proies sexuelles est pour moi une double déception : assister au spectacle de l’auto-sexualisation me fait violence parce que cette attitude renforce l’étau du machisme en lui répondant. Et sert, quoi qu’on en dise, le patriarcat, en prenant le relais de la domination. L’ère du féminisme correspond aussi au moment de la domination masculine qui passe désormais inaperçue depuis que quelques unes s’instrumentalisent en indé8

Alkpote entouré de figurantes dans le clip Cercle fermé (2019)

Intérioriser et exhiber cette fonction d’instrument sexuel en une revendication : on pourrait croire à un renversement de situation, une réappropriation du corps. Mais se réapproprier l’instrumentalisation n’est pas s’en défaire. S’emparer du plaisir d’exhiber ses atouts, de sexualiser son attitude dans le but d’exercer une emprise sur le sexe opposé est tout aussi pervers. Parce que la séduction procure une sensation de pouvoir, un empowerment dont on s’empare sans percevoir qu’il alimente le rapport de domination homme – femme, tout en entretenant l’illusion d’en sortir vainqueurs. En croyant adopter une posture de femme indépendante, cette attitude volontairement sexualisée revient pourtant à répondre aux désirs masculins, de manière certes individualisée et engagée. Prend possession de sa propre prison pour y mettre strass et paillettes. Ou comment répondre à la domination par une nouvelle domination. Donc nique sa mère la réinsertion

Le problème n’est pas la sexualisation en soi mais son omniprésence, sa normalisation qui se fait passer pour un moyen d’émancipation. Le problème n’est pas qu’on soit sexy si ça nous chante, mais qu’être sexy devienne la norme de la femme moderne dite « libérée ». Comme dans beaucoup d’autres cas de figure, le stratagème est au cœur de l’appellation : se réclamer du caractère libéré pour prévenir les accusations qui oseraient dire le contraire. L’aliénation par et pour les individus ou la nouvelle tendance de ce siècle. Sous l’apparence d’une supposée liberté, on répond en réalité aux fantasmes érotiques de spectateurs loin de s’être libérés de la mentalité machiste et patriarcale.

Alors j’entends bien, que c’est jouissif d’être indépendante, mais je ne conçois pas qu’il faille mettre en scène ses attributs différentiels pour se réclamer d’une prétendue libération. Cette indépendance est illusoire puisqu’elle s’inscrit dans un rapport de domination inversé. Ce qui est jouissif finalement, c’est la satisfaction que procure la séduction : celle d’exercer à son tour une forme de pouvoir, couronnée d’une sensation de succès, témoigne de la dépendance au regard des hommes. Et si cet assujettissement autogéré me rend malade, c’est peut-être parce que son effet est performatif : il concrétise en actes les propos machistes, donnant matière et raison d’exister à de tels discours. Cette nouvelle servitude volontaire renforce les dommages, scellant le cercle infernal du rapport de force. 


06. DE L’ABSTRACTION MAÎTRISEE (02:10)

« Maman m’a élevé dans la tendresse, j’en ai rien à péter de ta violence, je fais ce truc pour éviter la gangrène »
(Sheldon, Trickshot

L’émancipation les meufs, c’est de ne pas tenir compte de cette sexualisation dans laquelle certains rappeurs nous enferment, et non de la porter en étendard. Ne pas rentrer dans ce jeu dominant – dominée constitue le dépassement de cette mise en scène et en service. La puissance qui est la nôtre, c’est de s’affirmer hors de toute domination. De sortir, de laisser les hommes qui y sont dans l’arène, en proie à leurs prétentions, à leurs déchirures, sans interlocutrice pour panser la plaie de l’amour propre. La question n’est pas de savoir qui domine qui, mais comment mettre fin à la domination. L’enjeu n’est pas de reprendre le dessus mais de sortir de la confrontation, déconstruire le barrage pour créer une brèche, un point de confluence. Faut qu’on s’allie, parce qu’on a trop sali. Il n’est pas question d’inverser le rapport de force mais de le renverser ensemble.

HVJ au squat du Marais lors du festival de l’AG de lutte – Juin 2019
Crédit photo : Elie

À commencer par faire abstraction de la trame de fond misogyne qui revient toujours à la charge. Les phases sexistes, le harcèlement de rue, les acouphènes, même combat. Ne pas donner d’importance aux faits dès lors qu’on en connait le sens caché. Du moins, ne pas mobiliser les passions. Au fil d’années d’écoute rigoureuse, je suis passée de la révolte à la pitié, de l’offensive à l’empathie. Marshall Rosenberg9 dit que sa vie a changé quand il a commencé à entendre ce qui se passait dans le cœur des hommes et non plus dans leur tête. Comprendre ce qu’ils sentent et ne plus s’en tenir à ce qu’ils pensent. Bref, on est pas là pour faire de la CNV mais voyez « La vengeance est un plat que je mange ap » (Népal, Bizarre City). Indépendante comme Mauvais œil10 et pour cette fois, plus Ali que Booba. Plus Keny que Sosa11. Comme dit Limsa dans son dernier freestyle : « Le rap français ça manque de meufs ». 

Je suis persuadée que la révolution féministe passe nécessairement par une révolution de la masculinité. L’émancipation des femmes est intrinsèquement liée à une redéfinition de ce qu’est “être un homme”. Le milieu du rap, terriblement masculin, est parfois une démonstration des limites et des dégâts de la virilité. En ça qu’elle ne converse que d’homme à homme, passant par l’instrumentalisation de la femme pour atteindre l’adversaire. « Le rap c’est comme les grosses cochonnes et photoshop, MC’s n’ont que du fond de teint et de la forme » (13 Sarkastick, Grünt 24), « Au studio il y a autant de classiques que de meufs de dos sur insta » (Makala, Hit Machine feat Ike Ortiz). Cette quête vaine qui cherche à prouver la conformité aux constructions sociales masculines n’est qu’un dialogue entre le MC et son égo, en guerre contre ses concurrents du mic, passant à côté de l’échange. Il nous faut abolir les codes de la virilité et la mise en scène de cette masculinité de la force qui ampute le genre tout entier. Parce qu’il n’est pas question d’atteindre laborieusement le même « niveau » que les hommes, avec leur soutien passif, mais que ceux ci s’interrogent et repensent leurs agissements. Il nous faut rééquilibrer la situation sans prendre pour cadre de référence les acquis de la gent masculine, mais en partant d’un nouveau paradigme. Pour qu’on se définisse enfin sur le commun et non plus sur les différences. Et j’ai bien conscience qu’en partant du principe que les rappeurs dont il a été question ici sont prisonniers d’une conception aliénante du masculin, je tend à les déresponsabiliser et donc à les infantiliser. Alors je te mets au défi de renoncer à cette logique si t’es un homme. Finalement, dérégler le patriarcat, c’est sortir de la prison du genre, quel qu’il soit.


07. OUTRO (02:04)

« Qu’est-ce que je t’aime saleté de rap, qui me console quand ça le fait pas. Qu’est-ce que je ferai, si j’avais pas ce don d’écrire ? » 
(Georgio, Saleté de rap

D’où la complexité pour une femme d’aimer le rap tout en passant outre les codes du milieu. Plutôt qu’une fanatique, je dirais que je suis une lunatique de rap. J’ai beau le fuir parfois par lassitude, j’y reviens toujours « car il nous sauve quand la vie nous fait du mal »  (Grems, 2 Mars). De l’art maîtrisé du paradoxe : prendre son pied sur les dièses et les jambes à son cou pour esquiver les balles lexicales. Danser avec l’aliénation pour la maintenir à distance sans la perdre de vue. De l’extase à la claque, du sublime au ridicule en un seul mot. Assaillie par une sensation de trahison. S’offusquer. Abandonner.

Recommencer. Revenir aux beats, aux décharges électriques. Cimetière des peurs et des passions tristes. Le rap me fait vibrer. Je me sens vivante. Mon cœur brûle de l’endorphine, tantôt morphine, tantôt dopamine. C’est ce débit mesuré, cette « intonation mate »12 abrupte, qui craque dans ton cerveau et te transperce par tous les pores, s’infiltre en intraveineuse pour te refaire un système immunitaire en béton armé. Adrénaline. 

C’est ces voix, soudées aux tympans, présentes comme des personnages de romans. Des récits de compagnie réconciliant affects et pensées. « Dis moi ce que t’entends quand tes yeux sont fermés » (Sheldon, Carnaval). Les Grünt en boucle dans mes écouteurs jusqu’à pouvoir rapper en cœur mes couplets préférés, découvrant l’apparence de leurs auteurs bien après leurs trouvailles lyricales. « De mon subconscient à ton nerf auditif » (Népal, Malik al mawt). Toujours les textes avant les clips. Je ne me fie qu’à la voix et me laisse le soin de créer l’esthétique. D’injecter le sens du texte dans mon propre vécu pour que le ressenti qui m’imprègne soit le plus authentique possible. Vibrations.

C’est cette sensibilité intrinsèque qu’on noue avec la musique, qui se glisse dans l’imaginaire et devient si puissante lorsqu’elle fait effraction dans le réel, entrant en interaction avec le vécu. Homme de l’ombre derrière les textes, ange gardien derrière les dièses fusionnent en une alchimie qui me vivifie comme Soleil d’hiver. Une tonalité me touche dans l’âme et je sens les rimes crépiter le long de ma colonne vertébrale. Des rafales de frissons m’assaillent par intermittence. Résonance.

S’fad & Mamhat à Caen rappes-tu ? – Février 2017
Crédit photo : Elie

« Le verbe prend chair avec le rappeur car ce n’est pas juste son sens qui importe mais une force vivante qui dépend du savoir faire de l’artiste ». Dans son ouvrage sur le rap et la littérature, Bettina Ghio parle du pouvoir d’incarner la parole, « de la faire devenir quelque chose de physique »13. Le rythme de la forme inscrit le fond du propos dans la musculature et le met en mouvement. Les vertus de l’écriture prennent du relief dans la diction. Hargne ou jubilation, les émotions te traversent en fusion, éprouvées à mille à l’heure, condensant toutes les fois où tu as pu les ressentir avant de voler en éclats pour les plus négatives d’entre elles. Bien des rappeurs.euses s’accordent à dire que le rap à un caractère thérapeutique. Le travail d’écriture, processus d’extériorisation avéré, l’est davantage lorsqu’il se solde par la scansion. Au même moment où l’auteur.trice se libère de ses parts d’ombres en les formulant, l’auditeur.rice les éprouve à son tour et éradique ses passions tristes. Ça m’exorcise, il y a pas meilleure catharsis. Un univers souvent sombre, certes, mais salvateur, qui tire vers la lumière à condition de ne pas s’y aliéner. 

Rapper, c’est finement jouer avec les sens, les sons, les rythmes donc l’incidence des images mentales dans le cœur et dans le corps. Écouter du rap, c’est recevoir de plein fouet ces pulsations de sens qui donnent naissance à des sensations foudroyantes, subites, intemporelles. Des mirages sonores font effraction dans la réalité pour un instant T, infini comme l’instant présent. Un seize14 peut s’immortaliser à vif dans ta chair et « L’éternité a duré une minute »15

*

 « C’est le rap ou le reste, perso moi pour le rap je reste » 
(OZ, Matrice

Elie





1 Rapattitude est la première compilation de rap français sortie en 1990.

2 Sale p*te d’Orelsan sorti sur la toile en 2007 fait polémique en février 2009, au moment où le rappeur sort son premier album. Le morceau jugé d’une extrême violence fera l’objet de poursuites judiciaires engagées par cinq associations féministes pour « provocation au crime ». Le rappeur est relaxé par le tribunal correctionnel de Paris en juin 2012.

3 Je fais ici allusion à la fréquence du mot « pute » chez le rappeur Alkpote dont le premier album s’intitule « L’empereur ».

4 Selon la terminologie instaurée par Saussure, le signifiant est une entité linguistique matérielle, par opposition au signifié qui est relatif au sens du signe. Si l’on prend au hasard le mot « pute » : son signifié est donc la travailleuse du sexe dans un registre vulgaire, et son signifiant, les graphèmes (lettres) qui composent le signe (mot). Je veux dire par là que les mots perdent leur signification et qu’à force d’être scandés, il n’en reste que la structure, la carcasse du mot dévitalisé.

5 J’ai bien conscience que mon propos est strictement hétéro-centré tout au long de cet article. C’est bien sûr lié aux normes du monde du rap et à la problématique toute aussi dense du tabou sur l’homosexualité que je n’ai pas la place de traiter ici.

6 PNL est un groupe de rap français composé des rappeurs et frères Adémo et N.O.S. Leur succès manifeste, notamment à la sortie de leur album Le monde chico en 2015, a amené certains à faire un parallèle avec le groupe Lunatic de la fin des années 90. Pour aller plus loin, voir l’article du Mouv’.

7 Comme ce fut le cas pour les groupes Ministère A.M.E.R en 1995 (Sacrifice de Poulet), NTM en 1996 (Police, Qu’est-ce qu’on attend ?), La Rumeur en 2002 (Insécurité sous la plume d’un barbare) ou Sniper en 2003 (La France).

8 En indépendance, d’elles mêmes.

9 Marshall Rosenberg, psychologue américain, est le créateur de la Communication Non Violente ou CNV, un processus de communication basé sur l’empathie qui vise à exprimer ses besoins sans violence.

10 Mauvais œil est l’unique album du groupe Lunatic composé des rappeurs Ali et Booba. Sorti en 2000 sur le label indépendant 45 Scientific, c’est le premier disque de rap français indépendant à rencontrer un réel succès. Certifié disque d’or en 2002, il est aujourd’hui pour beaucoup une pièce magistrale du rap français.

11 PNL – « Plus Tony que Sosa ». Ce titre fait référence aux personnages du film Scarface, Tony Montana et Alejandro Sosa. Keny employé dans le texte est un clin d’œil à la rappeuse et militante Keny Arkana.

12 Thomas Ravier, Booba ou le démon des images, paru dans la NRF en 2003. Première et dernière tentative connue à ce jour de description de la voix de Booba et l’effet qu’elle suscite – avant le vocodeur, cela va sans dire.

13 Bettina Ghio, Sans fautes de frappe, Rap et littérature, Le mot et le reste, 2016

14 Un seize ou 16 mesures désigne un couplet (4×4 temps soit 16 lignes de rimes).

15 Charles Baudelaire, Les paradis artificiels

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