L’écologie est une lutte des classes

L’écologie est un thème moteur du débat politique actuellement.

Elle fait appel à un imaginaire conséquent et présente des idées et des modèles politiques multiples et souvent contradictoires.

L’écologie c’est aussi un immense gouffre d’anxiété pour toute personne, jeune ou non, qui prend conscience de tous les champs d’incertitude qu’ouvrent les désastres écologiques en chaîne par rapport à la manière de se projeter sur l’avenir et de concevoir notre rapport au monde dans le temps présent.

Le succès actuel de la collapsologie qui exploite, souvent sans grande pertinence politique, ces champs d’incertitude démontre bien leur forte influence sur la population.

Aujourd’hui, l’écologie est un thème que tous les partis instrumentalisent dans une logique électorale, mais c’est un sujet aussi pris dans la dynamique de réhabilitation du politique hors des institutions politiques centralisées(le vote les élections la République toussa), les luttes écologistes se font à partir des personnes et pas nécessairement de leurs votes.

Pour autant, elles reproduisent les institutions polluantes quand les actions politiques sont conçues à partir de l’individu.

Les actions politiques relatives à l’écologie qui se montrent les plus visibles dans les médias dominants font souvent référence à des pratiques réformistes et non révolutionnaires, qui ne changeront rien au système polluant et de plus accentuent l’étendue des inégalités aux inégalités environnementales et la pression du quotidien sur les populations précaires, pourtant les moins polluantes.

Le seul moyen d’envisager une lutte véritablement écologiste est de la concevoir comme une lutte des classes.

L’idée est de montrer ici que l’écologie dont les médias et les quidams1 parlent le plus est une écologie marchande, qui veut ouvrir des marchés, un capitalisme vert, l’écologie par la consommation, et c’est de la merde, et consommer de la merde c’est pas une bonne idée.

On parlera aussi d’économie circulaire, et c’est toujours de la merde, parce que recycler de la merde ça fait toujours de la merde et c’est toujours pas une bonne idée.

Consommer de la merde

On va quand même approfondir un peu… Commençons par les produits bios, locaux, éco-responsables zéro déchet, à supposer qu’ils le soient vraiment !

C’est parfois cool et mieux que rien, bon voilà quoi d’autre ? En quoi c’est suffisant devant l’urgence qui se présente ? En fait c’est pas comme ça qu’on change de « mode de vie ».

Même si tout une armada de couleurs, de slogans et de vocables entreprend de le masquer, cette consommation reste la même que celle des personnes qui achètent des fringues de marques ou des grosses voitures pour signifier des symboles d’appartenance ou de distinction avec les autres, c’est l’objectif de la société du spectacle : compenser les désirs de changement (politique et/ou d’appartenance commune) dans la consommation ostentatoire2.

Malgré la rationalité de nos modes de vie et des technocrates qui les formulent, y’a encore et toujours une dimension morale qui soutient les formes de gouvernements qui nous aliènent, ici elle se matérialise dans la valeur des produits.

Les photos instas avec les dernières fringues produites en France, les snaps avec les plats locaux, les vidéos youtube pour nous fasciner de ton appart’ zéro déchet………

Tu peux ne rien faire pour la lutte écologiste, comme on en parlera plus tard c’est compliqué, mais stp n’instrumentalise pas des causes pour lesquelles certain.e.s meurent, perdent un œil, vont pourrir en prison.. pour nous démontrer ta vertu consommatrice.

Comme on en a un peu parlé ici, c’est pas notre consommation qui est problématique en soi dans la fuite en avant de ce système économique, mais le système productif qui est le problème fondamental, qui conditionne matériellement et spatialement nos modes de vie et qui oriente nos désirs et notre consommation pour que la productivité soit toujours croissante.

Un changement « écoresponsable » suppose d’assumer pleinement un rôle politique ; éventuellement syndical pour changer les organisations dans lesquelles on agit, fondamentalement autogestionnaire parce que les Anciens ont déjà pensé à des mode de « vivre » et de « travailler » sympas avant nous3, certainement révolutionnaire pour étendre la contestation et le sabotage au capitalisme et aux lobbys technocratiques qui soutiennent son développement.

Bon, au-delà de la vertu dégueulasse du spectacle de la consommation, les retombées sociales de cette instrumentalisation marchande de la lutte politique écologiste est de plus assez dangereuse et dystopique4.

Le fétichisme5de la marchandise qui étend la valeur du produit à des dimensions morales étend dans le même temps le champ des inégalités.

Déjà cela crée des inégalités environnementales, dans la mesure où les marchandises plus écologiques, plus saines pour la santé, et également les loyers se situant dans les zones les moins polluées seront plus chers, ainsi elles seront moins accessibles à celleux qui ont moins d’argent : cela étend les privilèges des plus riches et les privations des plus pauvres.

De plus, la dimension morale incluse dans le prix du produit exclut les classes précaires et marginalisées des consommations (qui représentent aujourd’hui une grande partie des actions) jugées valorisantes, alors même qu’elles sont les populations qui polluent le moins.

A mesure que les prix des produits « éco-responsables » vont augmenter et que leur achat va s’imposer dans la consommation des classes moyennes, on peut craindre que la majorité des personnes de ces classes considèrent les personnes marginalisées et précaires comme immorales alors qu’elles sont exclues de ces champs de consommation.

Cette situation reproduirait la lointaine, mais toujours actuelle, stigmatisation des populations pauvres et marginalisées, ce qui légitime d’autant plus la répression s’appliquant sur elleux pour empêcher leur insurrection et les pousser au travail forcé, comme c’était le cas longtemps avec la politique du vagabondage6.

On peut parler des AMAP’s7 qui restent un modèle de consommation assez idéal.

Cependant, ce modèle ne change rien à l’industrie productiviste qui continue de faire de la merde à côté, mais soutenir ces organisations qui se rapprochent du modèle associationniste, autogestionnaire à l’avantage des paysan.ne.s qui y produisent est fondamental, étant donné que ce modèle est travesti par le marché et les expert.e.s en marketing pour viser leur public ; on en a l’exemple avec « La Ruche qui dit oui »8, parmi d’autres.

On ne peut se reposer totalement sur le recours à ce modèle de consommation pour envisager « sauver la planète » étant donné que la force de ces structures est leur dimension exclusive.

C’est à dire que l’organisation horizontale à l’avantage des producteur.ice.s est fonctionnel si le nombre de bénéficiaires n’est pas trop grand (ni trop petit cependant).

Il est préférable de voir les AMAP’s se multiplier que les AMAP’s grandir.
Il est possible cependant que je me trompe à ce sujet (les coms sont là pour vous).

Recycler de la merde

Un autre subterfuge du néolibéralisme en état d’urgence contre la critique écologiste : l’économie circulaire.

Alors que l’État français (enfin c’est pas le seul) et les grandes entreprises ne respectent presque aucune des lois environnementales en vigueur, que Nicolas Hulot démissionne tel un bon flic en disant que le gouvernement Macron, en fait, c’est même pas des « un peu écolos mais pas trop », alors que 5000 postes sont supprimés au Ministère de la Transition Écologique, alors que Macron fait une rentrée en mode Sarko AKA « j’ai changé », alors que l’Amazonie brûle, y’a un truc qui passe : l’interdiction de destruction des invendus non-alimentaires après la reconfiguration marchande des invendus alimentaires.

Brune Poirson, qui a soutenu ces réformes au ministère de la Transition Écologique, définit cette économie circulaire en rupture avec l’économie capitaliste, il nous faut la redéfinir dans leur complémentarité voire dans leur continuité.

En quoi consiste cette économie ? Il s’agit de prendre des invendus, qui sont jetés comme déchets hors de l’économie marchande, et de les réinjecter dans l’économie marchande en leur attribuant directement ou indirectement une valeur marchande.

L’économie circulaire est à comprendre comme une contre-révolution que les acteurs.ices technocratiques et capitalistes ont institutionnalisé9 contre les mouvements populaires écologistes. C’est le résultat de plusieurs luttes entre mouvements contestataires et mouvements technocratiques, nous en rapporterons deux ici et notamment celles qui ont mené aux pratiques de l’économie circulaire.

La première lutte est celle à propos de la pratique de la consigne, les lobbys des multinationales de boissons sucrées ou alcoolisés voulaient passer à la cannette et supprimer la consigne pour augmenter leur productivité.

Des mouvements contestataires se sont opposé à cette suppression de la consigne car elle présentait des avantages sociaux, économiques et bien entendu écologiques.

C’est en dénonçant cette perspective anti-écologique que ces mouvements ont orienté leur communication, notamment aux Etats-Unis.

Ces mouvements ont réussi à pousser ces lobbys à adopter un compromis : le passage à la cannette et la disparition de la consigne sont actés mais les lobbys doivent faire du recyclage en retour.

C’est donc une victoire pour ces mouvements écologistes qui ont réussi à imposer aux industries de boissons de prendre en compte le recyclage de ses déchets (bien que ces mouvements n’ont pas insisté sur la dimension socio-économique de la consigne qui était également fondamentale et bien moins polluante que les industries du recyclage).

Cette victoire ne peut cependant plus être considérée comme telle : aujourd’hui la pratique du recyclage s’est grandement répandue mais les institutions scolaires et la culture dominante ne nous ont pas enseigné cette lutte, ni les autres luttes contestataires et luttes de classe, ainsi cette amnésie populaire qui nous caractérise a empêché de concevoir le recyclage comme une contrepartie juste mais pas suffisante des industries polluantes qui exploitent les populations d’humains et de non-humains(la nature quoi, oui c’est chiant de pas parler normalement mais y’a aussi des nécessités théoriques qu’on préfère respecter).

Le recyclage n’est plus une contrainte assumée par les multinationales : nous en effectuons même une partie du travail par le tri sélectif en considérant que c’est un devoir citoyen de le faire et non le retour légitime des velléités irresponsables et anti-écologiques des organisations capitalistes et technocratiques.

Dans le cadre de l’économie circulaire s’ouvrent des entreprises et des starts-ups qui profitent d’avantages pour recycler et faire du profit sur notre travail, certaines de ces entreprises capitalistes ont même un statut d’association comme celle-ci (et en plus ici on paye pour faire du travail gratuit) .

Cela veut dire que nous faisons bien du travail gratuit pour que des entreprises fassent du profit en recyclant et en revendant des produits détériorés ou invendus, de cette manière l’exploitation capitaliste s’étend d’autant plus à travers la fiction d’un « devoir citoyen » (et en plus on le paye par les impôts).

Grégoire Chamayou raconte cette histoire dans l’article « Eh bien recyclez maintenant ! » pour le monde diplomatique.

La deuxième lutte est celle contre le gaspillage alimentaire, Marie Mourad en a fait une thèse disponible librement sur internet.

Bien que cette autrice n’adopte pas de position contestataire et revendicative contre l’institutionnalisation de ces luttes, la portée de ses travaux peut laisser place à une relecture critique de l’économie circulaire qui est un moyen pour l’économie capitaliste de se redéployer en intègrant la critique de ces militant.e.s pour ouvrir de nouveaux marchés.

Marie Mourad a enquêté auprès de militant.e.s qui faisaient de la récup alimentaire (fins de marché, invendus de supermarchés dans les poubelles) pour les consommer elleux-mêmes ou dans des squats.

Elle montre que certain.e.s d’entre elleux se sont fait « entrepreneurs de morale », c’est à dire qu’iels ont exposé leurs pratiques dans l’espace public pour revendiquer une critique morale du système capitaliste : “ce système est injuste, il jette une quantité incommensurable de ressources alimentaires dans les poubelles et les décharges alors que des gens crèvent la dalle dehors”.

La portée de cette critique, qui est bien issue d’une lutte contestataire ; elle regroupe des personnes à la rue, des personnes au chômage, des personnes s’occupant de squats politiques et des personnes de classe moyenne qui ont le temps de faire cette récup’ ; va être récupérée par des associations et des entreprises (start-ups).

Ces organisations vont récupérer ces produits gratuits et les revendre (directement, ou en confitures, en plats..) et les réintégrer donc dans un processus de marchandisation et de création de plus-value, digestion capitaliste.

En France l’État permet même une réduction d’impôts aux entreprises qui donnent leurs invendus à ces start-ups ou à ces associations.

Certaines associations donnent ces produits à des personnes démunies ou non, seulement, Mourad montre que ces initiatives s’accompagnent très souvent de baisses des allocations attribuées aux personnes précaires bénéficiaires des services publics.

Bien qu’elle pense ces deux phénomènes comme l’un étant la cause de l’autre, on peut se demander si la causalité existe pas ou pas étant donné que les allocations publiques sont indexées à la croissance économique et que le système capitaliste est en crise chronique.

Cependant cette organisation d’associations qui donnent des invendus masque l’insuffisance des services publics à faire d’une assistance fixe, suffisante et durable un droit et un acquis social.

De plus, la pratique de la récupération, quand elle était masquée de l’espace public, permettait à des personnes en situation de précarité d’échapper quelque peu au contrôle des institutions d’assistance en mangeant à leur faim de manière indépendante, et à des squats politiques de mettre en place une consommation autogérée et de se pérenniser sans demander l’aide des associations.

En institutionnalisant9 l’économie circulaire, le pouvoir central (l’État et les classes capitalistes et technocrates qui l’instrumentalisent selon leurs intérêts) privatise des ressources communes (et par là y étend son pouvoir et son contrôle) et nuit aux formes d’expérimentation qui permet à des personnes et à des groupes de personnes de « vivre autrement », de « travailler autrement », de « consommer autrement ».

Loin d’être une solution, c’est par ce biais que le pouvoir marque de son sceau la perpétuation d’un système capitaliste qui poursuit l’exploitation et la destruction déraisonnée du monde et de ses ressources.

Il nous faut donc penser la lutte écologiste comme une lutte fondamentalement conflictuelle, sur le modèle d’une lutte des classes.

Dans le prochain article destiné à la lutte écologiste j’essayerais de plus penser la lutte écologiste comme une convergence des luttes, pour concrétiser la manière dont on doit concevoir et se représenter une lutte des classes pour un monde où le système économique prend en compte l’équilibre des écosystèmes, pour « sauver la planète ».

1 : « Le quidam résiste, mais le quidam.. n’existe »

2 : ostentation : Mise en valeur excessive d’une qualité, d’un avantage.

3 : pour Wikipédia les principes politiques de l’autogestion sont :

– la suppression de toute distinction entre dirigeants et dirigés,

-la transparence et la légitimité des décisions,

-la non-appropriation par certains des richesses produites par la collectivité,

-l’affirmation de l’aptitude des humains à s’organiser sans dirigeant.

Hum.. on va dire que ça passe hein ?

Sinon y’a bien ça qui peut aider mais c’est beaucoup de pages. Hum hum..

4: Le dystopique est l’inverse de l’utopique. L’utopie c’est imaginer un avenir meilleur, idéal, parfait. Un avenir dystopique bah c’est l’inverse quoi.. (ça passe toujours ou pas ? Hum Hum Hum)

5 : Le fétichisme de la marchandise pour Georg Lukacs (et son fameux succès cinématographique « Histoire et conscience de classe » où les Eewoks défoncent ces enflures de keufs avec des bâtons et des lances pierres) c’est la manière dont le capitalisme (enfin plus spécifiquement les relations publiques, puis les publicitaires, puis les influencers, puis toi sur snapchat..) va manipuler nos représentations pour attribuer une valeur illusoire à un produit.

6 : La politique du vagabondage c’est la manière dont du XVe au XXe siècle les personnes de pouvoir de l’époque vont mettre la pression sur les personnes pauvres pour qu’iels aillent travailler plutôt que de s’organiser entre elleux. Ils vont construire une image immorale et dangereuse des vagabonds, des personnes pauvres qui bossent pas, pour que toutes les personnes qui bossent pas forcent pour trouver un travail et pour que celleux qui bossent déjà bossent encore plus pour pas que leurs patrons les virent pour donner leur poste à ceux qui bossent pas mais veulent bosser.

Cette politique va s’accompagner d’une forte répression et de pratiques d’enfermement et de travail forcé pour discipliner « celleux qui foutent rien ».

Ce qui est marrant c’est que cette politique est antérieure au capitalisme et l’a en fait permis.

Cette politique a créé une situation absurde où des corporations s’organisent pour faire le moins de profit possible afin d’éviter de créer une concurrence et pour continuer à bosser et où des tas de gens ne peuvent pas bosser, sont enfermé.e.s et forment une masse quelque peu révolutionnaire.

Des gens ont donc dit que c’est un peu con et que il faut institutionnaliser la libre concurrence et le libre marché pour niquer ces corporations qui bloquent la formation du capitalisme, pour qu’enfin ces « salauds de pauvres » qui foutent rien et sont sales et sont « un peu trop mobiles » puissent travailler, du coup ils institutionnalisent la propriété privée et organisent une guerre contre toutes les formes de communalisme pour permettre l’ « harmonie du libéralisme » dans le même temps.

7:Association de Maintien de l’Agriculture Paysanne

8 : Tu vois ce que Blablacar fait du covoiturage ? Tu vois ce que Vinted fait des vide-greniers ? Tu vois ce que Woof fait de la solidarité ? Bah c’est ce que fait La Ruche qui dit Merde avec le fonctionnement des AMAP, on adore..

9 : L’institutionnalisation, c’est un gros morceau. C’est la manière dont le pouvoir central intègre les forces d’opposition périphériques. La manière dont le capitalisme avale sa critique, la digère et fait de encore plus de la merde. J’en parlerai plus longuement dans la dernière partie de ce dossier « La lutte écologiste » et ça va être triste, un peu trop triste.

NiklaPoulpice

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