Extrême-droite et libéralisme : pour la défense d’un système


Lors des élections européennes 2019, une tendance se dégageait franchement : le paysage électoral est pétri de l’extrême-droite. Sur les 34 listes françaises [1] qui se présentaient, pas moins de 8 étaient clairement identifiables comme étant identitaires, royalistes, islamophobes ou se revendiquant même du national-socialisme, autrement-dit : à tendance (voir pas que à tendance hein) fasciste et néo-nazis. Aujourd’hui, et maintenant depuis quelques années, l’extrême-droite se rapproche des portes du pouvoir comme ce fut le cas il y a une centaine d’année. Un siècle déjà, que l’Europe sombrait aux mains du fascisme. Partout, l’extrême-droite reprend la main : Italie,
Autriche, Hongrie [2]… L’Espagne encore bercée par l’histoire de Franco, vient de laisser entrer, pour la première fois depuis la mort du dictateur, le parti fasciste Vox dans son parlement à l’issu des élections du 28 avril 2019 [3]. En septembre 2017, c’est l’Allemagne même qui a vu entrer l’AfD, parti d’extrême droite (digne héritier du parti [on vous laisse remplir] ?) au Bundestag [4]. Et inutile de vous rappeler les différentes manifestations islamophobes et anti-migrant-e-s qui secouèrent la Saxe depuis 2014, avec comme épicentre les manifestations de l’été 2018 à Chemnitz [5].


L’extrême-droite est décomplexée, se communication est séduisante, elle avance avec son temps ; contrairement à ses opposants traditionnels (nous). Les groupuscules fascistes reprennent aussi des couleurs. Le Bastion Social [6] , tout récemment dissous par le gouvernement, avait implanté ses bars dans de nombreuses villes de France comme Lyon ou Clermont. Et bien que les antifascistes continuent leur travail de sapes, les militant-e-s fascistes séduisent et recrutent. Les Zouaves de Paris multiplient les actions d’éclats. L’Action Française est de plus en plus présente sur les universités. Et la figure de proue de ces groupuscules : Génération Identitaire, a une base militante qui s’étend dans toute l’Europe. Oscillant entre politiquement correcte et action violente dans la continuité du GUD, ces groupuscules servent les partis qui les représentent aux élections malgré les soi-disant liens qu’ils ont coupé. Nous vous conseillons l’excellent reportage Génération
Hate
d’Al-jazeera sur le bar de GI, la Citadelle, de Lille qui expose à merveille cette ambivalence.


L’un des arguments de séduction majeur de l’extrême-droite depuis des années maintenant est de se présenter comme étant « anti-système. » Les extrêmes-droites se veulent et se pensent comme le bouclier (oui c’est une référence direct à Pétain [7]) défendant l’opprimé-e-s (blanc-he-s) face à un système qui les broient. Qui de mieux que [à deviner] pour nous expliquer cela :

Je veux aussi rendre leur argent aux Français, parce que depuis de trop nombreuses années, notre politique sociale et fiscale appauvrit les classes moyennes et populaires, alors qu’elle enrichit les multinationales et dilapide l’argent public [8].


Alors ? Bon ok, après « argent public » il manque « via une immigration totalement incontrôlée. »
Ça vous aide ?
Voilà la réponse : Marine Le Pen. Mais supprimez les derniers mots sur « l’immigration totalement incontrôlée » et n’importe quel gauchiste aurait pu tenir ces propos ; parce qu’ils semblent être anticapitalistes et anti-systèmes.
Autre exemple ?

Mon projet, vous pourrez le constater, consiste en une véritable révolution de la proximité. Proximité démocratique : je veux que les décisions soient prises au plus près des citoyens et directement contrôlées par eux. Proximité économique : il s’agit de réaménager notre territoire, d’y trouver des services publics partout, de relocaliser nos entreprises et donc nos emplois [9].


Ça vous tente ? Pourtant l’autrice est toujours la même personne que la citation précédente. Ici, ce sont donc les thématiques d’une véritable démocratie, que dis-je une révolution, ainsi qu’une économie de proximité afin que chacun-e-s d’entre nous (blanc-he-s) aient un travail, par opposition aux politiques ultra-libérales qui délocalisent nos entreprises. Anti-système, je vous dit.


Oui, mais non. L’extrême-droite n’est pas anti-système ; elle est système. Elle est le retour de flamme d’une politique ultra-libérale prônée par les banques mondiales (coucou Macron). Le repli sur soi des bourgeois [10], aristocrates, nobles qui sentent qu’ils sont allés trop loin par leur politique sordide. Elle est le mécanisme de défense du système capitaliste.
Le responsable des malheurs des exploit-é-e-s n’est pas le bourgeois ou le banquier, ennemi de classe qui veut conserver ses privilèges, l’ennemi est l’Autre. Celui ou celle qu’on ne voit pas. L’invisible, à qui on invente des privilèges. Le juif durant le XIXe et le XXe qui tenait les banques mondiales ; et bon courage aux arabes et musulman-ne-s dorénavant, qui viennent “voler notre travail et profiter de nos aides”. L’ennemi ne peut être le.a bourgeois.e, l’aristocrate ou le noble car l’extrême-droite baigne dans ces milieux. Elle est ces milieux. La défense des privilèges fièrement acquis (ou conservés) lors de la Révolution Française, savourés au coté des Napoléons, et préservés de la Commune. Les hauts-dignitaires de l’extrême-droite fréquentent les milieux économiques et politiques des dominants. Ils pétrissent les sphères d’influence du système capitaliste.



Exemple simple et efficace : Laval, chef du gouvernement Pétain durant la Seconde Guerre mondiale, a été un ministre très influent dans la IIIe République, donc au sein de l’instance démocratique par excellence du pouvoir. Très bien, cet exemple peut-être obsolète. Et bien interrogeons nous sur les sphères d’influence de l’ancien doyen de la Faculté de droit et de sciences-politiques de Montpellier, Pétel, et de son lieutenant (ou colonel), professeur de l’histoire du droit, Coronel de Boissezon (merci de noter la particule du militant anti-système de la Ligue du Midi [11]). Tout deux, responsables de l’expulsion violente des étudiant-e-s mobilisé-e-s contre la loi ORE en 2018, à Montpellier, dominent la justice montpelliéraine. En effet, Pétel a notamment été « directeur pendant plus de vingt ans l’Institut d’études judiciaires de Montpellier, qui prépare les étudiants à l’entrée à l’école de la magistrature et dans les centres de formation d’avocats [12]. » Pour ainsi dire, il a formé tou-te-s les avocat-e-s et magistrat-e-s du barreaux de Montpellier. Cela devient tout de suite plus compliqué pour se faire juger. Privilégiés vous avez dit ? « Anti-système », certainement. Cet exemple est représentatif de l’influence de l’extrême-droite au sein des espaces politiques des dominants, tout simplement car l’extrême-droite est l’archétype du dominant qui défend ses privilèges qu’il sent menacé par l’opprimé-e. Ainsi ici : des étudiant-e-s revendiquant l’accès à l’université pour toutes et tous face au projet de l’université entreprise de Macron, se fond agresser par des militantes de l’extrême-droite défendant leur université de privilège.


Non toujours pas ? Eh bien penchons-nous sur des exemples plus récents. Lundi 16 septembre 2019, notre cher président expliquait aux parlementaires de la majorité que si La République en Marche ne voulait pas être « un parti bourgeois » il fallait traiter de la question de
l’immigration, car c’est bien connu « les bourgeois n’ont pas de problème avec l’immigration : ils ne la croisent pas [13]. » Ce qui particulièrement faux comme c’est les bourgeois qui exploitent les
immigré-e-s. Au delà du fait qu’avec une nouvelle phrase choc, le président éclipse des polémiques malsaines dans les médias, le fait qu’il aborde la question migratoire n’est pas un hasard. Elle est représentative du glissement idéologique de LREM vers l’extrême-droite en assumant leurs politiques racistes et xénophobes. Ici, le gouvernement ultra-libéral français, par sa réthorique qu’il pioche allègrement dans les discours de l’extrême-droite légitime leurs propos nauséabonds tout en leur ouvrant la voie. Emmanuel Macron tente de sauver sa politique ultra-libéral, idéal du système capitaliste, en activant le mécanisme de défense classique du capitalisme : ce n’est pas la faute des bourgeois et des patrons si tout va mal mais bien celle des étranger-e-s précaires, discours typiques de l’extrême-droite avec qui il aime bien fricoté, poke Gérard Collomb [14].


Dernier exemple, le samedi 28 septembre, si vous aviez la chance d’être assis-e-s sur votre canapé, d’allumer la télé et de tomber sur LCI, CNEWS ou BFM TV, vous auriez pu avoir l’honneur de regarder en direct la Convention de la droite, rassemblant tou-te-s les plus belles-
beaux crèmes de France. De Zemmour, à Marion Maréchal-Le Pen, en passant par Paul-Marie Couteaux, les plus belles déclarations sur succédèrent les chaines d’info en continu jouant avec ambiguïté sur l’apologie d’un nazisme [15] regretté (qui était bien moins radical que l’Islam – abawui) et la critique d’une modernité remettant en cause leurs vieux privilèges [16] (pas déso), toujours en arrivant à glisser une référence au IIIe Reich. Ici, ce qu’il est intéressant à étudier, c’est avec quelle décontraction, les chaines d’info en continu – média au service des dominants et donc du système capitalisme – n’hésite pas à retransmettre des discours attisant à la haine, désignant un coupable tout trouver : l’étranger afin de préparer le terrain électoral au mécanisme de défense classique du système… l’extrême-droite, bingo. Il ne faudra pas jouer les surpris-e-s.


L’extrême-droite a donc beau se présenter comme étant la réponse aux crises du grand capital, elle est son meilleur instrument de défense. Le meilleur instrument de défense pour que le système capitaliste prospère et surmonte les crises qu’il a lui-même créé. Lorsque l’extrême-droite
atteint le pouvoir, elle s’octroie alors tous les droits afin de mener sa politique en trouvant des responsables parmi les opprimé-e-s : les femmes, les étranger-e-s (précaires hein, les américains, australiens, riches chinois, tout ça c’est moins problématique), les personnes LGBTI+, les personnes en situation de handicap…, afin de réaffirmer une tradition qui va de pair avec une économie pour « les vrais gens » : les hommes blancs cis-hétéro aisés / classe moyenne. Ce n’est pas une surprise si les droits des minorités obtenus après de longues années de luttes sont tout de suite remis en cause par l’extrême-droite dès l’instant où elle devient le pouvoir.


En somme, la réaffirmation et la défense des privilèges de l’homme cis-hétéro blancs aisés ainsi que de cette économie permet au système capitaliste de retrouver l’ordre dont il a besoin afin de renflouer ses caisses. Ce n’est pas un hasard si les banques suisses ne se sont jamais aussi bien portées que sous le régime nazi [17], mais ne vous inquiétez pas elles se portent aussi très bien depuis que les américains ont aligné le prix de l’or sur celui du dollar lors des accords de Bretton Woods [18] régissant le nouvel ordre économique mondiale basé sur le libre échange.


Je vous fait le schéma :
• Politique ultra-libérale créant une crise économique —>
• L’extrême-droite arrive au pouvoir, après une préparation méticuleuse de l’opinion publique, en trouvant des responsables afin de rétablir l’ordre, la tradition, et les privilèges des dominants tout
en soutenant les banques —>
• Victoire des démocraties néolibérales afin de régir un nouvel ordre économique mondial basé sur
le libre échange. —>
• Et on recommence ?
À vous de dire où nous nous situons actuellement.
Alors, l’extrême-droite est-elle « anti-système » ? Que dis-je, «anticapitaliste » pardis !

1 https://www.touteleurope.eu/actualite/elections-europeennes-2019-quels-candidats-quelles-strategies.html
2 Fiche VISA sur l’extrême droite en Europe : https://www.visa-isa.org/content/fiches-visa-sur-l-europe-pays-bas-et-
belgique
3 https://www.francetvinfo.fr/monde/espagne/espagne-l-historique-entree-du-parti-d-extreme-droite-au-
parlement_3421091.html
4 https://www.huffingtonpost.fr/2017/09/24/resultats-des-elections-en-allemagne-en-entrant-au-parlement-le-parti-
nationaliste-signe-une-premiere-depuis-1945_a_23221160/

5 https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/allemagne/manifestations-en-allemagne-comment-la-ville-de-chemnitz-est-
devenue-l-epicentre-de-l-opposition-entre-pro-et-anti-migrants_2921803.html
6 https://www.ouest-france.fr/politique/christophe-castaner/le-mouvement-d-ultradroite-bastion-social-dissout-par-le-
conseil-des-ministres-6321939

7 https://fr.wikipedia.org/wiki/Thèse_du_bouclier_et_de_l%27épée
8 https://rassemblementnational.fr/le-projet-de-marine-le-pen/
9 Ibid.
10 Ce terme n’est pas féminisé de façon consciente car il désigne la classe dominante par excellente : l’homme blanc cis-
hétéro.

11 https://lepoing.net/ligue-du-midi-series-dagressions-impunies-dans-les-cevennes/
12 https://www.ouest-france.fr/education/etudiant/universites/qui-est-philippe-petel-l-ex-doyen-de-l-universite-de-
montpellier-5657151
13 https://www.liberation.fr/politiques/2019/09/17/macron-deroule-le-menu-regalien-de-son-acte-ii_1751765
14 https://lahorde.samizdat.net/2018/05/03/col-de-lechelle-le-porte-parole-des-identitaires-est-le-fils-dun-ami-de-
collomb/
15 https://blogs.mediapart.fr/wael-mejrissi/blog/300919/eric-zemmour-compare-islam-et-nazisme-dans-lindifference-et-
en-toute-impunite
16 https://www.liberation.fr/checknews/2019/09/30/un-orateur-de-la-convention-de-la-droite-a-t-il-declare-le-nazisme-
est-la-modernite-totale_1754284
17 https://www.monde-diplomatique.fr/1997/06/PATZOLD/4772
18 https://www.alternatives-economiques.fr/quil-sest-vraiment-passe-a-bretton-woods/00090011

O.

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