Libérale ou libertaire ? (2ème)

Une autocritique pour aller au fond des choses

Temps de lecture estimé : 7min

Suite à la publication de l’article « Libérale ou libertaire ? » qui expliquait la différence entre la pensée libérale et la pensée libertaire par rapport à leurs conceptions opposées de l’égalité, j’ai continué à approfondir mes recherches et je me suis rendu compte que j’étais passé à côté de plusieurs points importants que je tenais donc à rajouter. Néanmoins il s’agit toujours de simplification donc le but n’est pas d’expliquer en détails, mais de résumer au maximum. Je joins donc les ressources qui m’ont le plus éclairées si vous souhaitez aller plus loin.  

Le liberté bourgeoise limitée à l’autre

Tout d’abord, il me semble n’avoir pas assez développer l’idée de propriété dans les deux différentes visions de la liberté.

Alors voilà, comme on pouvait s’en douter la version libérale ne saurait détacher liberté et propriété, et ainsi considère que : « La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui » (cf. la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, article 6). La liberté alors se voit comme limitée, limitée par l’autre. La liberté ne peut alors s’étendre qu’à ma propriété. Marx écrivait : « Les limites dans lesquelles chacun peut se mouvoir sans préjudice pour autrui sont fixées par la loi, comme les limites de deux champs le sont par le piquet d’une clôture. » . La liberté est en fait définie négativement : ne pas être empêcher de profiter de Mes biens, de Ma personne : de mes « propriétés ». Qu’est-ce que la liberté, alors, sinon un combat malsain à cellui qui acquerra la plus large propriété ? En effet dans ce système de propriété, je suis plus « libre » dans mon domaine de 20 hectares que dans mon 9m2 au CROUS (qui ne m’appartient même pas d’ailleurs et où ma liberté n’est que conditionnelle). On en revient alors au principe de l’inégalité dans la pensée libérale : l’inégalité de la propriété c’est l’inégalité de la liberté. De plus la limite devient floue quand à ce qu’on entend par « droits d’autrui ». Le profit capitaliste est-il un droit ? Dans ce cas la bourgeoisie est libre d’asservir le prolétariat, privé de son droit à jouir des fruit de son labeur. La séparation entre la liberté de chacun.e profite toujours aux dominant.e.s. Pour ne plus dépendre de la propriété, il faut fondamentalement redéfinir le concept de liberté.

Pour aller plus loin : Critique des droit de l’homme et du citoyen, in « La Question Juive », Karl Marx : https://infokiosques.net/lire.php?id_article=408

La liberté dans une conception matérialiste

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen fait appelle à la notion de « droit naturel », c’est-à-dire l’idée selon laquelle l’homme aurait des droits par nature, qui lui sont inaliénables. Si dans un premier temps, avec le « proudhonisme », cette notion fut préservée, la pensée libertaire matérialiste a assez vite fini par la remettre en question. En effet le droit fut assez vite considéré comme un produit social, et non naturel. Comme nous ne pouvons pas dire d’un animal non-humain (donc non-social) qu’il soit « moral » (même si il a des dispositions naturelles à la compassion, comme nous toustes, il est innocent, et le dauphin qui sauve une personne ou bien tue et viole, ne peut pas être imputer de bien ou de mal) nous ne pouvons pas dire qu’il ait des droits (contrairement à ce qu’en pense une partie du mouvement « animaliste »(1)). C’est bien à l’humain d’être moral voire pourquoi pas d’avoir des « devoirs moraux» vis-à-vis de l’animal non-humain et de la nature en général; ce n’est pas un rapport social de « droit » qui se joue ici.

Il en est de même pour la liberté. La liberté dans son aspect libérale est abstraite, c’est-à-dire qu’elle est un concept anhistorique et asocial. Elle est considéré comme « naturelle ». La pensée libertaire a un fondement plus matérialiste. Matérialiste, cela veut dire que tout ce qui est, est sur le mode de la matière et qu’il n’y a pas d’Idée en soi, comme le Bien en soi ou la Liberté en soi, qui soit hors du temps et qu’on pourrait calquer sur la réalité matériel (sensible) pour l’expliquer. Tout concept est alors un produit social et historique, la liberté est alors un produit social. La pensée libertaire est elle-même gravée dans un processus historique (un matérialisme historique).

” L’homme a perdu, au cours de son cheminement évolutif d’« hominisation », les déterminations instinctuelles et leur a substitué des déterminations culturelles, c’est-à-dire des normes, règles, codes de communication et d’interaction. C’est dans cette substitution justement que se situe la liberté humaine spécifique à son plus haut niveau : l’autodétermination. En fait, les déterminations culturelles ne sont pas données à l’homme (par dieu ou par la nature), c’est l’homme qui se les donne. Les normes ne sont pas un simple reflet de nécessités naturelles. […] La production des normes est donc l’opération centrale, fondement de la société humaine, elle est production de socialité et pour cela même d’« humanité », puisque l’homme n’existe pas en tant qu’homme sinon comme produit culturel, c’est-à-dire comme produit social ”  (Amedeo Bertolo, Pouvoir, autorité, domination : une proposition de définition)

Ma liberté, la vôtre

La conception de la liberté en tant que produit social revendique que nous ne pouvons devenir libres et conscient.e.s de l’être que lorsque nous trouvons, dans un rapport social, face à nos frères,sœurs,adelphes(2) que nous considérons comme nos égales.aux, dont nous reconnaissons la liberté, et qui la reconnaissent avec nous. L’homme n’est pas libre en tant que « maître et possesseur de la nature » (selon l’expression de Descartes) mais en tant que maître et possesseur de sa propre culture. Alors la liberté dans cette conception n’est pas une base mais une finalité, un but. 

” Parti de l’état de gorille, l’homme n’arrive que très difficilement à la conscience de son humanité et à la réalisation de sa liberté. D’abord il ne peut avoir ni cette conscience, ni cette liberté; il naît bête féroce et esclave, et il ne s’humanise et ne s’émancipe progressivement qu’au sein de la société qui est nécessairement antérieure à la naissance de sa pensée, de sa parole et de sa volonté; et il ne peut le faire que par les efforts collectifs de tous les membres passés et présents de cette société qui est par conséquent la base et le point de départ naturel de son humaine existence. Il en résulte que l’homme ne réalise sa liberté individuelle ou bien sa personnalité qu’en se complétant de tous les individus qui l’entourent, et seulement grâce au travail et à la puissance collective de la société, en dehors de laquelle, de toutes les bêtes féroces qui existent sur la terre, il resterait, sans doute toujours la plus stupide et la plus misérable. Dans le système des matérialistes qui est le seul naturel et logique, la société loin d’amoindrir et de limiter, crée au contraire la liberté des individus humains. Elle est la racine, l’arbre et la liberté est son fruit. Par conséquent, à chaque époque, l’homme doit chercher sa liberté non au début, mais à la fin de l’histoire, et l’on peut dire que l’émancipation réelle et complète de chaque individu humain est le vrai, le grand but, la fin suprême de l’histoire. ” (Bakounine, Dieu et l’Etat)

Pour aller plus loin : Anarchisme et Antispécisme, texte de la Coordination des Groupes Anarchistes (CGA) (maintenant Union Communiste Libertaire (UCL)) : http://www.socialisme-libertaire.fr/2015/07/anarchisme-et-antispecisme.html

Notes:

1.Le mouvement animaliste est un courant éthique qui pense que même si l’animal non-humain n’est pas un agent moral, il n’en a pas moins des “droits”. Cette conception reprend en faite l’idée d’un droit naturel a priori qui serait inaliénable à chaque individu, lorsque le matérialisme pense que le droit est un produit social né des considérations réciproques entre membres de la société.

2.Adelphe est la forme neutre de frères et sœurs

J.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *