Contre les mines de charbon

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Etat des lieux des mines de charbon en Allemagne

Le 21 décembre 2018, la dernière mine de houille allemande, située dans le bassin minier de la Ruhr, a définitivement arrêté ses activités d’extraction. Un joli présent juste avant Noël de la part des autorités allemandes qui ont compris la nécessité d’en finir avec une énergie néfaste pour l’humain et l’environnement… ironie bien sûr. La dernière mine de houille, c’est-à-dire d’extraction de charbon en galeries souterraines, a été fermé car elle n’était plus assez rentable sur le marché mondial et l’Allemagne préfère désormais l’exporter d’Asie ou d’Australie à plus bas prix. C’est que sur son sol elle a fait le choix de se dédier à des activités plus rentables : fini la houille, le lignite fera l’affaire ! Le lignite, certe moins énergétique, coûte moins cher du fait de son extraction à ciel ouvert. Et depuis que l’Allemagne a décidé d’en finir avec l’énergie nucléaire après la catastrophe de Fukushima pour s’engager sur la « voie verte » (laissez-nous rire, sans compter le problème quasi-insoluble des déchets nucléaires), les mines de charbon à ciel ouvert tournent à plein régime en guise de «transition». Transition pas si transitoire tout de même car l’arrêt de la production d’électricité par charbon a été reporté récemment à 2038, ce qui laisse amplement le temps à RWE, principale entreprise d’électricité en Allemagne qui dispose également de part demarché et de filiales dans les secteurs de l’eau, du gaz, du nucléaire… de continuer son exploitation méthodique de la Nature.

Mobilisation contre une centrale à charbon en Allemagne

En effet, le lignite, bien plus encore que la houille (déjà en soi catastrophique), dégage des quantités considérables de Co2 lors de ses processus d’extraction et de combustion, facteur majeur du réchauffement climatique. RWE détient d’ailleurs le triste record d’entreprise la plus pollueuse de toute l’Europe, et sa concurrente E. ON la troisième place du podium. Chaque année, pas moins de 170 millions de tonnes de lignites sont extraites de ces gigantesques mines à ciel ouvert, principalement en Rhénanie et en Saxe-Brandenburg. En plus de leurs effets néfastes sur le climat, elles modifient en profondeur et directement les environnements naturel et humain à leurs alentours. Le constat est accablant : la forêt millénaire de Hambach en Rhénanie abritant des espèces protégées et qui s’étalait sur plus de 4000 hectares il y a encore quelques décennies est aujourd’hui réduite à 200 pauvres hectares, et RWE a obtenu l’aval de l’État allemand pour continuer sa déforestation sur encore 100 hectares. Sans doute ont-iels déjà des plans pour capitaliser les quelques arbres qu’il restera afin d’en faire des pièces de collection… L’expansion constante des mines, qui a déjà entraîné depuis la fin de la seconde guerre mondiale la démolition d’environ 300 villages et l’expulsion de plus de 120 000 personnes, menace toujours plusieurs milliers de civil.e.s comme actuellement les habitant.e.s des villages de Proschim et Müllrose dans l’Est de l’Allemagne, dont celles et ceux qui n’ont pas encore quitté les lieux craignent de subir le même sort que les habitant.e.s de la ville de Immerath détruite l’année dernière.

Destruction et désertification social et environnementale

Mais toutes ces données, aussi criantes de vérité soient-elles, ne nous permettent pas de saisir l’essence profondément inhumaine de ce système social. Car il est intrinsèque à la logique réifiante du capitalisme [1] de ne voir la réalité qu’il domine qu’à travers des chiffres, qu’il lui est possible de manier, modifier ou supprimer comme bon lui semble pour répondre à ses besoins de rentabilité. Et tirer les chiffres à son avantage pour critiquer ce système ne change rien à l’affaire, tout au plus peuvent-ils servir d’illustration et non de démonstration – car ce serait faire l’erreur de le critiquer selon sa propre logique et ainsi ne jamais sortir du cadre étroit qu’il nous impose, dans la pratique comme dans la pensée. Puisqu’il ne faut jamais perdre de vue, même lorsqu’on a la prétention d’être révolutionnaire ou humaniste, que derrière ses chiffres prétendument si «neutres» et «objectifs» que l’on tend à manier de façon innocente, qui se font passer pour une simple description des choses (et l’on retiendra que ce qu’ils décrivent est précisément cela : des choses, soit des objets inertes et non des sujets vivants) se cache des êtres humains en chair et en os, des individualités qui ont chacunes une vie et une histoire, des subjectivités qui ne se laisse pénétrer du regard de l’objectivité que par la contrainte et la violence. Les chiffres, comme instruments de quantification du monde en vue de sa marchandisation, sont le langage du pouvoir, qui opère à chaque instant une mortification toujours plus aboutie du vivant. Processus si banal que le fait de vivre au milieu de morts-vivants ne nous effraie même plus. Tout au plus certaines personnes encore empathique versent-elles quelques larmes, que les gestionnaires de la misère n’ont pas tardé à transformer en business juteux.

Ainsi, la destruction de centaines de villages pour l’agrandissement de mines mortifères veut dire bien plus que la destruction de quelques habitations, rues et commerces faits de briques et de bois. Ces villages sont aussi riches de souvenirs familiers et emplis de mémoires, ce sont les maisons de personnes qui y ont passé parfois toute leur existence, ce sont les rues de leurs rencontres et les jardins de leurs amours, qu’on leur arrache en échange d’une modique indemnité dont iels n’ont pas
le loisir de refuser. Ces lieux sont désormais des déserts immenses faits de gravats et de poussières, s’étendant jusqu’à l’horizon et ne témoignant d’aucun signe de vie. Pour les villages encore sur la liste
d’attente, les habitant.e.s s’y font expulser avec une pression difficile à contrer, et petit à petit, ils finissent par ressembler étrangement à ces villes-fantômes que l’on aimerait croiser que dans les films. Et au-delà de cette désertification bien visible, les mines de charbon entraînent contamination des nappes phréatiques et rejet de particules fines dans l’atmosphère, dont on peut déjà craindre les conséquences sur le long terme.

S’organiser

Face à cela, la seule question qui se pose à nous est notre capacité à enrayer la machinerie capitaliste, à bloquer ses offensives et à préparer les nôtres. Des oppositions sont déjà apparues en Allemagne face à l’exploitation du charbon et contre l’extension des mines, sous plusieurs formes, mais des limites importantes sont présentes. D’abord, au sein des villages menacés et en l’absence de luttes sociales pratiques et collectives contre le projet d’extension qui auraient pu se traduire par des tentatives de refus collectif de vendre les terrains, d’attaques contre les acteurs/actrices du projet et de résistances actives de la part des habitant.e.s directement menacé.e.s d’expulsion, l’opposition à l’extension des mines est restée l’apanage des bureaucraties traditionnelles (communautés de communes et ONG environnementale Bund) qui ont seulement déposé des recours juridiques qui se sont rapidement avérés inutiles (faire un recours à la justice étatique pour contester un projet de ce même État porte rarement ses fruits il faut dire…). Néanmoins certaines luttes sociales ont émergé et depuis 2012, des militant.e.s écologistes ont formé une ZAD sur le territoire de la forêt de Hambach, toujours en occupation et l’une des plus grandes d’Europe, malgré les tentatives répétées et violentes d’expulsion policière (dont un mort lors d’une intervention policière le 19 septembre 2018). La ZAD de Hambach est devenue en Allemagne le symbole de la lutte contre les mines de charbon – et plus largement contre le productivisme – et bénéficie d’un large soutien au sein de la population. Mais il faut faire en sorte de transformer ce simple soutien, qui relève trop souvent d’une posture morale, en pratique consciente, car la ZAD comme d’autres initiatives ne se maintiennent que par les individu.e.s qui y agissent et sont constamment mis.e.s en péril par les offensives de l’État et son bras armé.

ZAD de Hambach

L’organisation ​Ende Gelände constituée de militants écologistes provenant de divers horizons (ZAD de Hambach, mouvements anti-nucléaire et anti-charbon…) est également présente en
Allemagne à travers de multiples groupes locaux dans plus de 50 villes, qui se coordonnent pour organiser chaque année depuis 2015 une action imposante de blocage de mines de charbon à ciel ouvert, regroupant le temps de quelques jours plusieurs milliers de militant.e.s provenant tant d’Allemagne que d’ailleurs – France, Belgique, Pays-Bas… Cette année, du 19 au 23 juin 2019, nous sommes allés participer à l’action de blocage de la mine de Garzweiler en Rhénanie, avec 6000 autres activistes, et avons logé dans le camp de Viersen installé à l’occasion. Avec succès nous avons, bien que temporairement, bloqué une mine et deux centrales à charbon. L’impact de ce blocage, si on le
mesure à l’aune de la production annuelle de la mine ou de la production nationale de charbon, se révèle faible. Mais le but d’une telle action n’est ​pas ​seulement le blocage de la mine. Ce fut aussi un
espace de rencontres et d’échanges avec des personnes concernées comme nous par la résolution des problèmes sociaux et écologiques, avec qui l’on a pu tisser des contacts et des affinités – voire des
amitiés – pour peut-être se donner rendez-vous dans de prochaines actions ; ce fut l’expérience brève d’une vie en collectivité (loin des ​séparations quotidiennes), certe précaire et incomplète, mais qui a
le mérite d’être une expérimentation de ce que pourrait être un autre monde, débarrassé de toute exploitation et aliénation ; enfin ce fut de bons moments, l’intrusion forcée dans la mine – une excavation colossale aux airs lunaires – une joie intense qui change des manifestations parfois ennuyeuses… Aussi voudrais-je préciser que les « activistes » présents à l’action, qui peuvent paraître à l’œil extérieur comme aguerris, ne sont pas des militant.e.s professionnel.le.s. Pour beaucoup, cette action était la première, et elle est accessible à toutses. Je le précise pour celles et ceux qui n’osent pas (ou peu) se lancer dans des actions souvent à portée de main – mais dont iel ne manque que l’assurance pour les mettre en œuvre. Ainsi nous pourrons faire en sorte que cette action ne soit pas la dernière.


[1] Réification : Le capitalisme tend à nous faire percevoir les rapports économiques (argent, capital, prix…) dans lesquels nous sommes imbriqués comme des entités naturelles, il dote ces abstractions d’un pouvoir autonome.

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