Pourquoi j’ai voté ?

Depuis mes 18 ans une question me travaille à chaque élection et pour l’instant je dois bien admettre que j’y ai la plupart du temps répondu par l’affirmative : vais-je participer ?

En effet malgré ma colère viscérale envers le principe même de l’élection, de la représentation et du caractère « démocratique » que les dominant.e.s essayent de lui donner, je participe chaque fois, au moins au premier tour, de ces tartuferies médiatiques. Pourquoi ?

Ici je n’essaye pas d’imposer ma vision des choses, d’agir en moralisateur de mes camarades qui ont choisi l’abstention, ou de les culpabiliser, et encore moins de vouloir donner raison au défenseur.se.s du système en place. Je ne cherche pas non plus à m’excuser ou à m’expliquer auprès de mes ami.e.s abstentionnistes. Je fais seulement part de ma manière de voir les choses, en espérant qu’elle puisse faire avancer un certain statu quo, propre à chaque organisation, sur la question.

Mais d’abord, reprenons, pour les quelques néophytes de l’ultra-gauche qui lirons cet article, pourquoi nous voulons abolir l’élection.

Élection : servitude volontaire et volonté d’asservir

Bon pour commencer, rappelons une banalité, nous ne vivons pas dans une démocratie. Peu importe ce que vous dira votre cousin.e en fac de droit ou le dernier pseudo-philosophe réac’ à la mode à qui les média dominants aiment garantir un micro (voire un poste d’éditorialiste tant qu’à faire), parler de démocratie pour qualifier le régime politique actuel est tout simplement une aberration philosophique, sémantique, historique. Dire que des personnes sont mortes pour qu’on obtienne ce système démocratique de suffrage « universel » (je mets des guillemets parce qu’on sait très bien que les SDF ne sont pas inclus.e.s dans cet « univers » par exemple), n’a aucun sens au vu de l’histoire. Je ne vous refais pas un cours sur la Révolution française mais si vous aviez un.e prof d’histoire un tantinet compétent.e, iel vous aura appris qu’elle n’a été qu’un renversement de la monarchie absolue par la bourgeoisie, les travailleur.se.s n’étant alors réduit qu’à de la chair à canon (comme à chaque fois depuis lors, et même avant ça). Les démocrates étaient alors considéré.e.s comme le sont les anarchistes encore aujourd’hui. Il y a des gens qui sont morts pour la démocratie, oui, mais pas pour celle que nous connaîtrions actuellement (une pensée pour tou.te.s les communard.e.s1 dont la mémoire est dégradée à chaque fois qu’une telle abomination est prononcée).

Le système dans lequel nous vivons actuellement est un système aristocratique représentatif électif : la souveraineté du peuple (pouvoir législatif) ne s’exprime pas directement (d’ailleurs la souveraineté n’est pas populaire mais nationale) et le gouvernement (pouvoir exécutif) est confié à une « élite ». De plus, notre système reste piégé dans une forme que nous appelons la République.

La République possède, d’après Rousseau2, deux dimensions : l’État et le souverain. La souveraineté est la dimension dans laquelle le peuple est actif en tant que citoyen, l’État désigne la dimension dans laquelle le peuple est passif en tant que sujet.

La Révolution française a fait valoir le droit pour tous (puis toustes) de participer à travers des représentant.e.s au souverain, c’est-à-dire à la Loi, et à travers l’élection à l’État, c’est-à-dire au gouvernement. Elle donne ainsi au politique une valeur de res publica, de « chose publique ». On voit alors que la République, aussi démocratique soit-elle (lorsque l’État et le souverain sont tous deux constitués par le peuple) établit une distinction entre le privé et le public. Il s’agit d’une distinction dans chaque individu entre ce que Marx3 appellera par la suite « l’homme réel », celui de la sphère privée, qui est égoïste (car à l’état de nature nous le serions toustes), et « l’homme vrai », celui la sphère publique, abstrait, politique, en bref le citoyen. L’État républicain, censé garantir nos intérêts (ou droits naturels), n’est alors en mesure de garantir que nos droits égoïstes, la propriété, et nos droits politiques, la citoyenneté (d’où « droits de l’homme et du citoyen »). Il devient dès lors une entité abstraite coercitive et autonome, un Léviathan4. Un système parfait ne serait-il pas plutôt, tel qu’il est proposé par l’anarchisme et le communisme, un système dans lequel nous, membre générique de la société civile, n’aurions à souffrir d’aucune altérité entre nos intérêts individuels et l’intérêt général, grâce la suppression de la « propriété » et donc de l’État qui la défend ? 

« Élection, piège à cons »5 pouvait-on déjà entendre une dizaine d’années après la mise en place de notre bien aimée Constitution. L’élection, pour la bourgeoisie, c’est un coup de génie ! Comment mieux tuer toute révolte qu’en instituant que le politique devienne individuel ? Avec l’élection, pas de classe, pas de force collective, juste des individus atomisés dans leur petit isoloir, seuls avec eux-mêmes contre tous leur problèmes, à qui on donnera l’illusion du choix. L’élection, c’est le pan le plus libéral de la domination spirituelle. L’élection, c’est le problème. 

Alors pourquoi j’y ai participé ?

Si il y a une chose plus vicieuse dans l’élection que l’atomisation des individus y participant, c’est la toute aussi grande atomisation des individus ne voulant pas y participer. En effet, avec des taux d’abstention aussi énormes, si tou.te.s les abstentionnistes formaient un syndicat de lutte contre l’élection, cela pourrait sûrement donner de belles choses. Certain.e.s ont voulu le croire avec le récent mouvement des Gilets Jaunes, mais le résultat ne fut pas à la hauteur de nos espérances… Malheureusement, donc, l’abstention est tout autant une décision individuelle que le vote.

Je ne veux pas dire là que ne pas participer, c’est s’exclure soi-même et choisir de ne pas choisir, que ne pas voter serait la vraie servitude volontaire. Nan, voter ou ne pas voter, c’est une décision individuelle, rien de moins.

Mais alors, participer ou ne pas participer, est-ce la même chose ? Dans ce cas-là autant économiser la semelle de ses baskets et ne pas s’y rendre.

En effet je suis d’accord qu’il serait bien plus pragmatique de renverser ce système plutôt que d’y participer, contrairement à ce que nous dira n’importe quel.le moralisateur.rice lambda. Le « salut » ne viendra pas d’en haut.

Néanmoins, et fort heureusement, la Révolution n’est pas une décision individuelle. Dès lors, l’espérer, la faire vivre au sein d’un syndicat, d’une organisation, d’un comité autogéré, l’appeler, l’invoquer dans un journal militant, tout ça ne suffit pas à la produire, à la faire triompher, elle a besoin de commun.

Je participe aux élections, je vote pour le moins pire, ce moins pire qui m’énervera la semaine d’après en critiquant la « violence » populaire à l’encontre de pauvres vitrines oppressées. Mais si je le fais c’est parce que je ne pense pas que tout parti politique soit en tous points « la même merde » que les autres. Fondamentalement tous se ressemblent, m’identifier à un d’eux, quel qu’il soit, serait m’aliéner moi-même. Néanmoins, tous vont-ils refuser d’ouvrir leur porte à l’Aquarius, au risque de la vie de centaines d’êtres humains ? Tous vont-ils pousser les services publics, garants de la vie des plus fragiles, vers un trépas assuré et assumé ?  Tous vont-ils imposer dans les cantines scolaires un régime basé sur l’exploitation d’individus sensibles et innocents ?

Pour certain.e.s, oui, et iels décident de s’abstenir ; pour d’autres, dont je fais alors partie, non, ou certains dans une moindre mesure que d’autres, et nous préférons essayer, nous préférons participer, nous préférons nous aliéner.

Le combat que nous devons alors mener, celui de l’égalité et de la liberté que nous y trouverons, nous devons alors le mener pour ne plus jamais avoir à nous poser cette question mortifère : « Qu’est-ce que ma voix pourra changer ? », mais aussi, et c’est là le plus horrible, savoir si devons atteindre le pire niveau de misère pour enclencher cette Révolution. Notre combat est alors un combat contre l’élection à laquelle je participe.

Unissons-nous, que nous n’élisions plus jamais.

J.


1. En 1871, à Paris, les travailleur.se.s prennent le contrôle de la ville en réquisitionnant les canons que l’Etat leur avait confié pendant la guerre contre la Prusse. Iels fondent alors la Commune, y collectivisent les industries, établissent l’autogestion.

2. Rousseau, Du Contrat social, I, 4  (1762)

3. Karl Marx, « Critique des droit de l’homme et du citoyen », « La Question juive » (1843)

4. Pour le philosophe Thomas Hobbes, l’état civil se caractérise par un abandon de ses forces individuelles pour chacun.e au profit d’une force coercitive en la figure d’un Léviathan, supérieur à la plus grande force qu’on veuille lui opposer – cf. Thomas Hobbes, Léviathan (1651). Ce Léviathan, disons-nous, est actuellement dans les mains de quelques personnes qui ne s’en servent autrement que pour faire valoir leurs intérêt de classe (la bourgeoisie).

5. Jean-Paul Sartre, « Élections, piège à cons », Les temps modernes n°318, janvier 1973

2 réflexions sur “Pourquoi j’ai voté ?

  1. Ironiquement, je trouve que la 1ère partie a plus de poids que l’argumentation qu’il y a après…

    Aussi, que dire du poids assez gros qu’on les partis de droite voir d’extrême droite lors des élections contrairement à ses opposés ?
    Si il y avait une éducation populaire assez puissante pour renverser les opinions, alors l’élection deviendrait plus intéressante…
    Ce problème là me parait déjà plus prioritaire… et plus complexe à résoudre, pour ne rien arranger…

    1. Salut,
      J’imagine qu’il y a dans ces questions une petite touche Franck Lepage
      Pour répondre, évidemment on est tenté de se demander “pourquoi voter ?” quand on sait très bien qui seront les vainqueur.e.s. Tu penses que le problème vient de l’éducation populaire qui n’est pas assez puissante face à la propagande des média bourgeois et d’état, je suis en partie d’accord. On pourrait aussi dire que la désunion de la gauche républicaine joue dans ce sens.
      Mais il me semble que tu oublies un peu toutes les personnes qui sont conscientes des problèmes et des enjeux en cours dans notre société, qui font elles-mêmes parfois de l’éducation populaire, mais qui ne peuvent pas se rattacher à la gauche républicaine l’instant d’une élection. Evidemment si tous les anarco-communistes et autres abstentionnistes de gauche faisaient le même choix que le mien, de participer aux élections et de voter pour le moins pire, la gauche républicaine aurait un poids considérable. Néanmoins voter est un choix personnel, et je ne saurais même pas dire si un telle chose serait vraiment souhaitable, en tout cas pas suffisante.
      Le problème le plus prioritaire, il me semble, c’est celui de l’abolition de toute formes d’oppression, et pas celui des enjeux politiciens de la gauche d’état (qui n’entend pas forcément les abolir).

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