La collapsologie comme science de l’effondrement

Partie 1 de notre dossier sur la collapsologie

Crises en cascade, chute de la biodiversité, approche d’une crise économique de grande ampleur, rareté des minerais, dégradation des sols et des eaux et j’en passe,  notre civilisation thermo-industrielle [1] est entrée dans une aire d’instabilité qui pourrait lui être fatale. Ce potentiel effondrement a été théorisé dans ce qu’on nomme la collapsologie. Cette nouvelle science est un champ d’étude transdisciplinaire qui étudie les possibilités d’effondrements de la civilisation thermo-industrielle dans divers secteurs (économique, financier, énergétique, écologique : ressources, biodiversité, écosystèmes…). Elle met en perspective l’interconnexion et l’interdépendance de nos différents systèmes (pour exemple le réchauffement climatique menace ainsi la biodiversité par l’appauvrissement de la teneur en oxygène des océans et leur acidification, mettant en danger la survie du corail, lui même constituant un élément essentiel à la vie pour des milliers d’espèces de poissons). La complexité du système mondialisé accroît le risque d’un effondrement global de nos sociétés.

  • Qu’entend t-on par “effondrement” ?

Pour Yves Cochet, ancien ministre de l’écologie, il s’agit du «processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis (à coût raisonnable) à une majorité de la population par des services encadrés par la loi». Jared Diamond, auteur de l’ouvrage Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (2004), caractérise ce phénomène par une « réduction drastique de la population humaine, et/ou de la complexité politique, économique, sociale, sur une zone étendue et une durée importante ».

Les moaï de l’île de Paques, symbole d’une société qui s’est effondrée

Ce que l’on en comprend, c’est que l’effondrement est un processus irréversible, et visiblement imminent, qui risque de provoquer des changements majeurs. De quel nature ? on ne peut pas répondre à cette question tant l’avenir est remplis d’incertitude, mais les  guerres (raréfaction des ressources et migrations), famines (dégradation des sols et sécheresses), épidémies (virus méconnus libérés par la fonte du permafrost [2] ou transmis par la modification du comportement des insectes dû au réchauffement climatique) sont des risques systémiques qui pourraient concerner un nombre de plus en plus important d’individus sur la planète, à mesure que les effets conjugués du changement climatique, de la raréfaction des énergies fossiles et de la perte massive de biodiversité se feront de plus en plus sentir.

  • Un constat qui ne date pas d’aujourd’hui

Dès les années 60, certains scientifiques s’inquiètent de l’augmentation croissante des émissions de CO2. Les inquiétudes sur le sujet atteindront même le gouvernement du président Kennedy, bien qu’à l’époque, la priorité était évidemment donnée au développement économique des pays occidentaux, notamment dans le but de gagner la guerre idéologique face à l’URSS. Le souci général de l’environnement sera alors régulièrement relégué à une lubie d’écologistes marginaux.

En 1972, le rapport du Club de Rome [3] “Les limites à la croissance”, ou le modèle Meadows, remet radicalement en cause la doctrine de la croissance économique. Iels développent un modèle informatique qui fait interagir plusieurs variables (production agricole, démographie, croissance industrielle, écosystèmes terrestres…). Parmi les divers scénarios d’avenir mis en lumière, celui qui présuppose une continuité parfaite de la croissance et du développement technique et économique semblerait conduire à un effondrement généralisé des sociétés, et particulièrement les sociétés hyper-complexifiées occidentales. La réduction de la disponibilité des ressources entraînerait alors une réduction annuelle de la population humaine mondiale d’environ 100 millions d’individus.

Or, ce modèle ne prenait pas encore en compte, à l’époque de sa conception, les impacts du changement climatique ou de la raréfaction des énergies fossiles sur l’agriculture mondiale (diminution des rendements, intempéries, utilisation d’engins motorisés, etc) ou sur la production industrielle (diminution de la quantité de pétrole disponible donc diminution des échanges marchands ou de l’approvisionnement énergétique des usines).

Le graphique ci dessous reprend les caractéristiques du scénario que nous évoquions. Les différentes courbes indiquent clairement un effondrement généralisé de la production industrielle, de la quantité de services disponibles ou de la nourriture par habitant aux alentours de la décennie 2020-2030. Dans des termes plus concrets, cet arrêt brutal de la croissance mondiale pourrait être la conséquence d’une crise économique de grande ampleur, bien plus grave que celles du XXème siècle, et qui serait cette fois ci dût à la raréfaction des ressources non renouvelables de la planète (comme le pétrole), et donc de la quantité d’énergie circulant dans le système économique capitaliste.

En effet, d’après certains analystes, le pic pétrolier, c’est à dire la quantité maximum de pétrole conventionnel (celui issu des gisements souterrains) que l’on peut extraire du sous sol à un coût raisonnable, aurait été passé en 2006. Depuis cette date, l’accroissement de la demande pétrolière mondiale a uniquement été compensé par l’extraction massive de pétrole de schiste aux Etats Unis et de pétrole issu des sables bitumineux du Canada. Mais le coût d’extraction de ce pétrole de mauvaise qualité étant très élevé, de plus en plus d’entreprises pétrolières se retrouvent obligées de déposer le bilan, tandis que les “survivantes” croulent sous les dettes. Le PDG de Total, Patrick Pouyanné, reconnaît lui même que la satisfaction de la demande mondiale de pétrole risque de devenir problématique durant la décennie 2020, à mesure que l’économie nord américaine se contractera suite à la fin du pétrole de schiste.

En 2008 et en 2014, Graham Turner, physicien enseignant à l’université de Melbourne, a procédé à des comparaisons entre les prévisions du scénario et les données effectives observées depuis la publication du rapport Meadows en 1972 (ce qui correspond aux courbes de tendances observées). Les similarités entre les tendances prévues et observées sont ainsi frappantes. Les différents paramètres étudiés par le modèle Meadows suivent ainsi la même évolution que lors de l’étude initiale de 1972, tendant alors à confirmer les projections établies à l’époque.     

Constituant la première grande alerte sur les dangers environnementaux dû à la croissance économique, ce rapport fût largement snobé par la classe politique mondiale de l’époque, et relégué aux oubliettes de l’histoire. L’idéologie dominante était alors au développement économique, bien que la problématique environnementale commençait très timidement à émerger dans les débats publics au sein des pays occidentaux.   

Aujourd’hui, de plus en plus de citoyen.ne.s, d’expert.e.s et de scientifiques découvrent ou redécouvrent cette étude prospective, en cherchant à la mettre en lien avec le contexte actuel de raréfaction des ressources fossiles et minières, de la dégradation de l’environnement ou du changement climatique. Les collapsologues, ainsi que celles et ceux qui rejoignent les outils conceptuels de la collapsologie sans se définir sous cette appellation, ont pour point commun de penser qu’une croissance infinie dans un monde fini est une pure utopie. Et les limites à cette croissance sont loin d’être purement idéologique ou politique.

  • Incapacité à penser la finitude dans une croissance infinie

Pour l’ingénieur polytechnicien Jean Marc Jancovici, les limites à la croissance sont d’abord purement physiques. Il rappelle ainsi que certaines lois élémentaires, de physique notamment, sont inviolables. Autrement dit, il n’est pas possible de croître indéfiniment dans un système clos (ici, la planète Terre) car cela nécessite une quantité croissante d’énergie concentrée. Or, l’utilisation d’une énergie concentrée entraîne obligatoirement sa dissipation, et donc l’impossibilité de l’utiliser. Et c’est exactement ce qui se passe avec les énergies fossiles : alors que les premiers gisements de pétrole étaient facile d’accès et garantissaient de bons rendements, ces derniers diminuent au fil du temps du fait de l’extraction continue du précieux or noir. De même, une fois brûlé dans un moteur, l’énergie de l’essence a été dissipé, et est donc devenue inutilisable (tandis que les résidus de combustion contribuent eux à dérégler le climat). La dissipation de la quantité d’énergie nécessaire aux sociétés pour fonctionner entraînerait donc à terme un arrêt de la croissance du monde, et donc l’effondrement potentiel des-dites sociétés.

  • Des énergies renouvelables non-renouvelables

Dans le même ordre d’idées, des auteurs comme Phillips Bihouix [4] ou Guillaume Pitron [5] pointent les paradoxes promis par la transition écologique et énergétique tant mise en avant ces dernières années. En effet, loin de se substituer aux énergies fossiles, les innovations écologiques tel que les panneaux solaires, les éoliennes ou les barrages hydroélectriques nécessitent une quantité toujours plus accrue de matières premières, dont les quantités sont elles aussi limitées : sable, éléments chimiques plus ou moins rares (tel que l’indium, l’aluminium, le cuivre, le neodyme…), terrains pour les installations et les infrastructures de transport de l’énergie. Aussi, ces nouveaux moyens de production d’énergie risquent de contribuer au changement climatique bien plus que de le ralentir : les panneaux solaires et autres éoliennes nécessitent ainsi de grandes quantités d’énergies fossiles pour être fabriqués, acheminés et entretenus, tandis que leur efficacité à se substituer au nucléaire et au charbon restent douteuses, aussi bien sur le plan de la rentabilité énergétique ou financière. L’exemple de l’Allemagne est d’ailleurs édifiant : bien qu’ayant renoncé au nucléaire, les allemands n’ont pas remplacé leurs centrales à charbon par des énergies renouvelables, mais ils les ont au contraire surajouté, le charbon servant à compenser la discontinuité de la production d’énergie renouvelable.

Ainsi, si certaines énergies sont dites renouvelables, leur mise en place reste dépendante de matières premières non renouvelables. Ces dernières, de plus en plus convoitées, risquent donc de devenir l’enjeu de conflits, tout en ne réglant pas la question du changement climatique, ni la nécessité de produire toujours plus d’énergie pour maintenir et développer les sociétés.

Conclusion

Les menaces sont d’autant plus graves qu’elles s’entrecroisent dans leurs causes et leurs effets, finissant par s’alimenter entre elles. Ce caractère multifactoriel et systémique de l’effondrement en fait un sujet à la fois passionnant mais très anxiogène pour les collapsologues. L’immensité et la complexité du sujet mériterait que l’on puisse s’y attarder plus longuement dans de prochains articles de Rugir : ce n’est pas tous les jours que l’on peut envisager la fin d’un monde dans lequel nous sommes nés et avons grandi.

Le constat est aujourd’hui implacable, nous sommes entré dans une période d’incertitude. Nous savons juste que les choses vont changer, que la civilisation industrielle mondialisée basée sur les énergies fossiles touche à sa fin. Cela a déjà commencé, la civilisation ne sera plus la même dans 10, 20, 30 ans. Il est important d’être lucide, de comprendre que tout peut s’effondrer, de digérer les informations pour pouvoir retrouver l’optimisme et construire dès aujourd’hui un monde nouveau. Dans d’autres articles sur ces thèmes nous évoquerons des critiques de la collapsologie, le principe de résilience, mais aussi un entretien avec un collapsologue.

Pour patienter d’ici là et parfaire votre culture collapsologiste, nous ne pouvons que vous inviter à lire les ouvrages majeurs sur le sujet, comme celui de Pablo Servigne et Raphaël Stevens ”Comment tout peut s’effondrer” chez Seuil, ”Effondrement” de Jared Diamond chez Folio, ou encore visionner ou écouter les conférences et podcasts disponibles à ce sujet sur YouTube :

Jancovici et Bihouix parlent croissance et effondrement chez Thinkerview :

Jancovici et la fin du pétrole, conférence à la Cité des Sciences :

Vincent Mignerot, conférence sur l’effondrement chez SciencePo :

Présages, podcast traitant de l’avenir de notre civilisation :

https://www.youtube.com/channel/UCNd8j3h4OKpg4TGGmKOTBPQ

1- Notre civilisation industrielle basée sur les énergies fossiles

2- Zone gelée de l’Antarctique qui fond avec le réchauffement climatique, libérant du méthane et des possibles virus

3- Le club de Rome est un ensemble de scientifiques réalisant diverses études à partir des années 60

4- Philippe Bihouix est un ingénieur spécialiste des minerais et promotteur des low-tech

5- Guillaume Pitron est un journaliste spécialiste de la géopolitique des matières premières

Le disrupteur, Elie, Groulou, Rachel, Louise

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