Pendant ce temps en Algérie … (1ère partie/2)

(lecture estimée à 10 minutes)

Depuis le 20 février 2019, un mouvement de contestation populaire a explosé au cœur de la paisible « vie démocratique » algérienne.
Alors que l’indétrônable Abdelaziz Bouteflika, tout juste réréréré-élu, s’attendait à surfer sur un cinquième mandat d’affilée, la vague contestataire impulsée par de nombreux.es jeunes et étudiants.es a déferlé sur l’espace public Algérien.
Celle-ci pris une intensité comparable à celle des gilets jaunes en France en emportant avec elle de nombreuses personnes de toutes générations, de toutes professions ainsi qu’une large part de néo-manifestants.es.
Nous étions sans doute nombreux.ses à avoir reçu l’écho médiatique de ces évènements à ses débuts avant d’en oublier quasiment l’existence deux mois plus tard.
Le prisme journalistique français a glorifié les revendications des nombreux.es manifestants.es. Algériens.nes.
Elles seraient apparemment ouvertement libérales et s’exprimeraient à travers la mise en cause d’un pouvoir autoritaire qui mettait en scène une vie démocratique tronquée, et leur appropriation inventive de slogans de multinationales[1], semblant revendiquer l’« « « émancipation » » » promise à travers la sacro-sainte société de consommation.

Le vendredi 3 mai dernier à Caen, la Pétroleuse[2] a accueilli le docteur en sciences politiques Nedjib Sidi Moussa[3], auteur de « La Fabrique du Musulman » et d’un récent livre au sujet des mouvements indépendantistes messalistes qui ont marqué l’histoire de l’Algérie par leur lutte pour l’indépendance.
En tant qu’activiste libertaire franco-algérien, Nedjib Sidi Moussa soutient ce mouvement populaire et est fréquemment invité en France pour évoquer ces évènements.
Il a également co-écrit une lettre ouverte avec l’historien Mohammed Harbi à l’intention de leurs camarades algériens.nes[4].
Nous nous appuierons sur ses propos pour situer l’héritage socio-historique de l’Algérie depuis les commencements de la lutte pour leur indépendance jusqu’au présent mouvement dans ce premier article.
Nous discuterons dans un second article des freins et des inconséquences (de notre point de vue) que ce mouvement a à s’accomplir comme une véritable Révolution en la mettant en relief avec des phénomènes qui existent également en France.

Le contexte d’insécurité dans lequel Bouteflika a été mis au pouvoir

Il semble que le régime capitaliste mis en place par Abdelaziz Bouteflika a apporté un certain calme dans un contexte marqué, lors de la lutte pour l’indépendance et dans la décennie 80’s par de nombreux conflits violents.
Les velléités d’indépendance algériennes auraient commencé à s’exprimer à partir de la période 1925-1930 au sein des institutions déjà en place à l’époque.
Iels étaient appelé.e.s « indigènes » ou « musulmans »à l’époque et discriminés par un statut politique différent.
La revendication de l’indépendance n’auraient pas été directement exprimée au départ, les premiers partis abordant en surface ces questions provenaient de l’élite et envisageaient surtout plus d’égalité entre Algériens.nes et Français.ses dans une perspective réformiste sans aucune référence radicale et/ou indépendantiste
On peut observer dans la société civile une mise en scène du conflit entre les diverses communautés à travers les associations sportives qui préparaient informellement à la lutte par une certaine discipline et des matchs entre des équipes arborant des maillots de couleurs qui rappelaient les communautés françaises, juives et musulmanes.
Ces symbolisations pré-indépendantistes se ressentaient aussi par l’activisme islamique de l’ENA (nan pas celui-là, l’ENA ici c’est l’Étoile Noire Africaine) dans une perspective démocratique et sociale.
Le réveil de la société civile, également palpable dans les journaux algériens de l’époque, s’effectuait à travers ce décor jusqu’à la deuxième Guerre Mondiale.

C’est lorsque les Algériens.es fêtaient la victoire française contre le fascisme nazi en 1944 que les forces de l’ordre françaises coloniales ont fortement réprimé le peuple Algérien en entraînant au moins un millier de morts[5].
En réaction à cette répression criminelle, les Algériens.es envisagèrent leur émancipation non plus seulement dans une lutte pacifiste par l’opinion publique mais pour l’indépendance par la lutte armée.
La Révolution commença à s’organiser dans les maquis et dans les montagnes puis gagna les villes et s’articula entre le FLN (Front de Libération Nationale) et les messalistes.
Les conflits étaient aussi internes à ses deux organisations et entre ces deux organisations, les membres du FLN voulaient s’approprier la cause indépendantiste et les messalistes contestaient leur pouvoir.
De novembre 1954 au 5 juillet 1962 la Guerre d’Algérie marqua l’histoire et les mémoires avec son cortège de batailles, de bombardements, d’attentats et de tortures.

Le virage autoritaire et libéral de Ben Djedid

La décennie des années 1980, marquée par l’exercice du militaire imposé par l’armée Chadli Ben Djedib semble marquer un tournant significatif entre l’indépendance officielle acquise et l’élection de Bouteflika.
Sa politique consiste en un virage économique libéral et austère dans les services publics et en dehors ainsi qu’une islamisation des institutions et de l’école qui s’accompagnait de mesures autoritaires.
On retient notamment un article qui stipulait que les postes à responsabilités dans les syndicats notamment devaient être assumés par des militant.e.s du FLN mandaté.e.s par le parti.
Son application se traduit en exclusion des gauchistes, communistes, progressistes, femmes, des institutions fondamentales de l’État Algérien.
La politique de réaffirmation identitaire et institutionnelle des symboles et des dogmes de l’Islam s’opère également à travers cette décennie et s’appuie également sur les campus universitaires et les premiers groupes d’étudiants islamistes qui déclenchent une grève en novembre 1979 pour demander le « retour aux sources ».
S’en suit une réponse favorable du FLN et une arabisation en trois étapes de la société avec une suppression de l’enseignement bilingue arabo-français dans le primaire et le secondaire et une arabisation des filières non scientifiques à l’Université en 1980-1981, une arabisation de l’administration avant la fin de 1982 et l’arabisation intégrale de la société Algérienne avant la fin de 1985.

Dans la société civile les divisions s’accentuent, les berbères sont réprimé.e.s par le pouvoir, étudiants de gauche et étudiants islamistes s’affrontent régulièrement à l’Université (on retient le meurtre de Kamel Azmal éventré le 2 novembre 1982 par un groupe d’islamistes à la cité universitaire Ben Aknoun).
La pression et les agressions envers les femmes s’accentuent et la polygamie ainsi que la répudiation sont autorisées en 1984.
Parallèlement la politique libérale de Ben Djedid ne tient pas ses promesses et ses mesures d’austérité
font peser le poids de cette mauvaise conjoncture économique sur les épaules des plus pauvres.
Cette situation s’anime avec des émeutes sociales et des mouvements de grève dans les années 1985 et 1986 et on impute la responsabilité de la crise au socialisme (alors même que la politique économique de Ben Djedid est libérale) et on dénonce la corruption, l’appauvrissement de la société, la mixité et la dissolution des mœurs.
L’État Algérien dépassé par des émeutes à Bab-El-Oued déclare l’état de siège le 5 octobre 1988 et l’armée fait des centaines de morts dans les rues..
Cette perte de maitrise signe la fin de la mort politique de Ben Djedid, il promulgue le multipartisme et cette situation ouvre la porte aux acteurs politiques islamistes comme acteurs de contre-pouvoir légitimes.
Dans le climat fortement tendu qui s’ensuivit, les militaires fermèrent les élections en 1992 et une guerre civile éclata, celle-ci conduisit à l’élection de Bouteflika le 27 avril 1999.

Un mouvement populaire de grande ampleur mais problématique du point de vue de l’indépendance de classe

Les mandats de Bouteflika ont apporté un certain ordre pour mettre un terme à la guerre civile.
Ils ont également entraîné un accès plus large à la consommation, on retient notamment la possibilité croissante pour les classes moyennes de se procurer des voitures.
La croissance a par ce biais repris son ascension alors même que la colonisation capitaliste s’étendait aux moyens de circulation et à l’ensemble de la vie quotidienne des personnes Algériennes, les rendant ainsi dépendantes d’une nouvelle production pour l’ouverture de ces nouveaux marchés ; reproduits symboliquement comme un accès à un confort supérieur.
La situation économique et sociale du pays reste tout de même fortement marquée par l’austérité et la situation politique réduite par l’hégémonie et les élections tronquées par Bouteflika et le FLN.

La révolte populaire a commencé du côté des jeunes de quartiers populaires et la (relativement) faible répression des forces de l’ordre locales a permis à la contestation de prendre de l’ampleur.
Les étudiants puis l’ensemble de la population (dont une grande partie de néo-manifestants) ont commencé à se réunir pour marcher tous les vendredis, cette contestation ritualisée est toujours la principale force d’expression du mouvement.
On observe à travers lui une demande d’unité nationale avec des demandes fréquentes aux policiers de rejoindre la contestation.
Cette recherche d’unité de la nation Algérienne contre les politiciens corrompus ne permet pas l’expression d’une critique radicale car elle se réfère aux institutions dominantes comme on l’observe à travers le recours aux slogans de grandes firmes capitalistes et à des valeurs républicaines et patriarcales.
Cette recherche légitime également la répression par certains manifestants d’autres manifestantes féministes accusées de vouloir diviser le mouvement.
Il y a bien une auto-organisation de la contestation mais qui envisage plus de négocier avec le pouvoir que de s’en émanciper.

Le contenu de la contestation porte surtout sur les dérives politiques avec une volonté de dégagisme des principaux partis et principaux syndicats mais reste dans le cadre de la politique représentative dominante.
Les propositions les plus radicales, même dans les milieux les plus à gauche, portent surtout sur la démocratie constituante et on parlerait peu de démocratie directe.
Le fait qu’il n’y ait jamais eu de « vraies » élections et de « vrai » président (légitimement élu) fait dire aux Algériens qu’ils aimeraient bien essayer.
Les moqueries habituelles sur Bouteflika, notamment dans les médias français auraient contribué à alimenter cette frustration des Algériens à voir leur président vieux, sachant à peine parler correctement à cause de son AVC, alors que le président français est jeune et dégagerait une image « dynamique ».

Le mouvement a obtenu l’abdication de Bouteflika et continue à se routiniser dans la marche du vendredi.
Les manifestants.es ne semblent pas vouloir que leur message soit récupéré par les diverses personnalités politiques qui y travaillent.
L’une d’elle, social-démocrate (on a pas le nom désolé, c’était la fin j’étais fatigué..), est en position de négocier entre les islamistes d’extrême droite qui ont surtout une influence sur les classes populaires et la bourgeoisie néo-libérale et de s’affirmer comme une figure politique montante pour revendiquer la place de président.
D’autres acteurs.ices politiques, surtout libéraux.ales, essayent de prévenir les grèves générales en affirmant qu’elles déclencheraient la famine pour l’ensemble de la population.
Les libéraux.ales essayent de récupérer le mouvement à leur compte pour imposer plus d’austérité, iels seraient nombreux.ses pendant les manifestations.
Pour Nedjib Sidi Moussa (et vu comme ça on est plutôt d’accord), la tentative de récupération néolibérale à l’intérieur même du mouvement pose des questions au sujet de l’indépendance de classe Algérienne.

DoublePoulpe

[1] :https://theconversation.com/algerie-quand-les-millennials-defont-le-trauma-avec-humour-et-imagination-113377?fbclid=IwAR27x6I9EQKNAD9uVRyJz866QM6g30qZEM8rfI-YHh9bZFB7Se9aXs6DhEM
[2] :https://lapetroleusecaen.com/
[3] :http://sinedjib.com/
[4] :https://www.elwatan.com/edition/actualite/lettre-ouverte-de-mohammed-harbi-et-nedjib-sidi-moussa-lalgerie-est-au-bord-de-leclosion-17-03-2019

[5] : ce chiffre est contesté, le chiffre officiel est d’un millier de morts mais certains activistes et historiens.es parlent de plusieurs milliers de morts, Sidi Moussa se réfère au chiffre officiel tout en admettant la possibilité qu’il y ait eu plus de morts

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