Gilets Jaunes : La bataille est-elle perdue ?

(cet article est un témoignage d’un GJ que nous avons accepté de diffuser pour plus de visibilité: bonne lecture!)

Temps de lecture estimé à 10-15 min

Ca sent le sapin pour les gilets jaunes…

Ca partait pourtant bien en décembre, le feu sur les Champs-Elysées, les policier·e·s assailli·e·s par des manifestant·e·s enragé·e·s qui leur jetaient pavés et trottinettes, allaient courageusement au corps à corps et leur dérobaient leurs armes. Le pouvoir tremblait, on réfléchissait même à une possible intrusion dans l’Elysée, par les égouts, pour couper la tête de notre monarque dans la joie et dans la bonne humeur et on avait placé des tireurs d’élite sur les toits parisiens. La répression croissante avait obligé les gilets jaunes à quitter Paris, leur capitale de l’émeute, pour zbeuler* en régions (*engendrer un tintamarre d’une belle intensité).

Toulouse, Dijon, Nantes, Bordeaux, Clermont Ferrand, le Puy en Velay ou, plus près de nous, Rouen et la porte de la banque de France en feu ou Evreux et son lancer de sapin enflammé sur la maréchaussée, nous ont ainsi offert un « son et lumière » des plus ardents. Dans la société du spectacle, l’émeute se fait apothéose.

Même Caen nous avait gratifié·e·s de bons moments, un débarquement fluo avenue du 6 juin, de multiples foyers au pied du château, des feux d’artifices claquant aux nez des gendarmes, le ballet des barrières de chantier se faisant barricades, des hordes exaltées chassant le bacqueux à la barre de fer.

Ces compétitions locales n’avaient qu’un seul but : se préparer à la compétition nationale, à la grande finale, à l’ultimatum : le 16 mars sur la plus belle avenue du monde qui n’avait jamais aussi bien porté son nom.

Alors que le pouvoir, poussé dans ses derniers retranchements, était obligé de solliciter l’armée, le brasier jaune allait soudainement s’éteindre, de lui-même, en seulement quelques semaines…

Aujourd’hui, tandis que ne subsistent que quelques braises ne demandant qu’à repartir si le vent devait se remettre à souffler, il est temps de se questionner et d’analyser ce qu’il s’est passé. Diantre, pour quelles raisons cet incendie, parti à cause d’essence comme beaucoup, s’est-il consumé ?

Paris le 1er décembre 2018 (à moins que ce ne soit la Commune de 1871)

Le mouvement est maintenant plus divisé que jamais. La plus grande des divisions se fait non pas sur des idées politiques mais sur la forme que doivent revêtir les actions : K-way noirs et cocktails Molotov pour certains, nez de clown ou costume de Maya l’abeille pour d’autres…

Cette division entre pacifiques de l’extrême et violences gentillettes, si elle a toujours été sous-jacente, ne s’était jamais exprimée aussi nettement. Quels sont les éléments qui expliquent que, soudainement, les un·e·s ne tolèrent plus les pratiques de lutte des autres ?

Qu’est-ce qui crée cette division ?

Pacifisme et violence

Parmi ce qui crée de la division, il y a bien sûr la répression violente, sanglante, du gouvernement. Des mains arrachées, des yeux crevés, des arrestations à la pelle (on rafle les gilets jaunes pour remplir des bus estampillés « police » et les parquer dans des enclos dans un gymnase, comme des porcs gascons au salon de l’agriculture, la paille et les politicien·ne·s en moins).

Cette répression, les pacifiques en ont sans doute marre de l’endurer et iels pensent naïvement que leur mode d’action leur évitera de subir la violence de l’état. (La preuve ci-dessous que ça ne marche pas [1]). En réalité, tout ce que produit cette méthode de lutte, ce n’est pas de diminuer la violence policière, mais simplement de faire fuir les éléments les plus radicaux qui ne sentent plus en sécurité dans ces cortèges mollassons et, ainsi, de rendre inoffensif tout mouvement populaire. Pour en avoir le cœur net, vous pouvez lire « Comment la non-violence protège l’Etat » de Peter Gelderloos.

[1] Le pacifisme n’empêche pas la répression violente :

Une grenade explosive de type GLI-F4 responsable de nombreuses mutilations (notamment des membres arrachés) photographiée le 16 mars 2019 sur les Champs-Elysées

Aujourd’hui le pacifisme, vecteur de la pensée dominante, est devenu majoritaire dans le mouvement. Sur Paris, certains s’efforcent toujours de déclarer les manifestations. Localement d’autres continuent de parler avec les flics, avec les RG ou à faire des lives Facebook exposant ainsi leurs camarades de lutte les plus déterminé·e·s (du moins celleux qui ne se sont toujours pas fait arrêter par les condés et n’ont pas encore eu à faire face à la justice de classes ne défendant que les intérêts bourgeois). En ce CGTisant, il est logique que le mouvement n’attire pas plus qu’un vieux syndicat réformiste.

La répression s’est encore accentuée après le 16 mars 2019 et la combustion spontanée du Fouquet’s. Mais cette série d’ultimatums mensuels, entamée ce jour-là, si elle semblait être une bonne idée, a en réalité achevé de déchirer le mouvement en deux entre les éléments violents et les éléments gnangnan.

Loin de repartir, le mouvement s’est définitivement divisé après ce 16 mars 2019
(tag photographié au beau milieu de la fête sur les Champs-Elysées)
Désaccords politiques

Le coup de grâce de cette division a été les élections européennes. Les gilets jaunes, déjà divisé·e·s sur leurs pratiques de lutte, se sont divisé·e·s sur les idées politiques.

La propagande a alors inondé les groupes Facebook appelant à voter pour la FI, pour le « tout sauf Macron », on a blamé les abstentionnistes (comme le font les dominant·e·s, ce n’est pas pour rien). Pour quel résultat ? Le Pen arrive en tête, avec une participation record pour des européennes ce qui lui donne de la légitimité.

Les gilets jaunes avaient été suffisamment rusé·e·s pour échapper au piège du grand débat, iels se sont jeté·e·s dans la gueule de l’élection européenne, oubliant momentanément l’aversion qu’iels ressentaient au début du mouvement pour les représentant·e·s.

Ces résultats ont achevé de diviser encore et toujours le mouvement :

– Comment continuer à lutter à côté de gens qui votent en masse pour l’extrême droite ? Si l’on pouvait le leur pardonner en début de mouvement, du fait d’un manque de culture politique évident pour beaucoup, ce n’est plus possible après 6 mois de lutte, à entendre le RN soutenir les flics alors que ceux-ci nous mutilent et brisent des vies, à entendre le RN s’opposer à l’augmentation du SMIC, à entendre le RN s’opposer à l’amnéstie pour les gilets jaunes condamné·e·s. Comme toujours, l’extrême droite est l’alliée du capital. Il n’est donc pas possible de combattre le capitalisme en compagnie de gens qui luttent pour son maintien. Si les nazillon·ne·s ont quasiment déserté les cortèges aujourd’hui, l’on pouvait même penser que la décroissance des effectifs en manifestation pouvait découler de leurs départs, les confusionistes sont toujours aussi nombreux·ses parmi les fluos. Avec les pacifiques, iels forment une puissante alliance (inconsciente ?) pour museler toute révolution, plus efficace encore qu’une compagnie de CRS.

– Comment combattre le système en compagnie de personnes qui le légitiment en participant aux élections et en vous blamant en tant qu’abstentioniste ?

Le seul vote qui aurait dû recueillir des voix, c’est le vote insurrectionnel.

A Caen, un autre facteur entre en compte dans la lassitude face au mouvement : les échecs tactiques constants. Malgré une première expérience infructueuse le 12 janvier, nous nous sommes entêté·e·s à traverser les ponts pour passer au sud de l’Orne (par docilité avec les forces de l’ordre, voire parfois de notre propre chef). Une fois piégé·e·s de l’autre côté des ponts, nous étions inoffensif·ve·s, cantonné·e·s à chanter (faux) dans la rue des « on est là, on est là » alors que justement on n’aurait pas dû y être… là…

Au fil des semaines, le « on est là » s’est transformé en un « on est las » à force de se sentir inoffensif·ve·s et impuissant·e·s.

Restons positif·ve·s !

Pour autant, tout n’est pas à jeter dans le mouvement des gilets jaunes.

Malgré ces points négatifs et la déception immense d’une révolution manquée qui a causé la mort de plus d’une dizaine de personnes ne l’oublions pas, quelques conséquences des gilets jaunes nous incitent à garder espoir malgré tout.

Beaucoup de gens qui n’étaient pas politisés au début du mouvement, ont développé leur esprit critique, notamment vis-à-vis des médias généralistes. On ne peut donc qu’espérer que ces personnes, maintenant éclairées sur le fonctionnement du système actuel, se réveillent de nouveau à la prochaine grosse réforme, comme un volcan dont on ne s’inquiète plus alors qu’il n’est qu’endormi…

Certaines méthodes ont été popularisées par le mouvement. Ainsi les black blocs n’ont plus la mauvaise image qu’ils avaient au début de la mobilisation. Le 16 mars, iels ont même été accueilli·e·s par une haie d’honneur. En plus de l’adhésion aux black blocs et au sabotage, la haine anti-flic a fait son apparition chez beaucoup d’anciens soutiens. La violence répressive que subissent les banlieues est ainsi mieux comprise et beaucoup font désormais preuve d’empathie envers le quotidien subi par les banlieusard·e·s.

Les black blocs : les nouveaux·elles meilleur·e·s compagnon·ne·s des gilets jaunes

Toutefois, on peut aussi être déçu·e du manque d’imagination des gilets jaunes après 6 mois de lutte (impossibilité d’inventer un autre système que le vote) et le confusionnisme encore palpable chez beaucoup d’entre eux. Enfin les nouvelles mesures répressives mises en place par l’Etat (où en projet pour l’instant) inhiberont toute envie révolutionnaire du fait de leur virulence. L’Etat prend une tournure de plus en plus totalitaire, et ce, dans l’indifférence quasi générale.

Le plus triste c’est que ce n’est pas une Fake News, c’est réellement ce que dit le rapport de la commission d’enquête…

Quoiqu’il en soit, l’insurrection reviendra car rien n’a changé et la rage est toujours là. L’émeute est la fête véritable. Jetons nos gilets jaunes mouillés du sang de nos compagnon·ne·s, arborons le noir, portant le deuil de nos camarades mutilé·e·s ou emprisonné·e·s et de nos illusions.

Tag aperçu sur les Champs-Elysées le 16 mars 2019
Ajout après le 22 juin et l’appel national caennais :

Formatés par la société du spectacle, les esprits n’envisagent toujours pas l’insurrection sans caméra et live Facebook. Ce n’est pourtant pas faute de leur avoir expliqué maintes fois, mais l’émeute est devenue un divertissement auquel plus personne ne participe. Tout le monde la désire, l’attend, se réjouit quand elle éclate, mais c’est toujours les mêmes quelques radicaux·les qui agissent. Non seulement les autres ne réagissent pas, mais en plus iels filment.

« Nan mais t’inquiète je ne filme pas les têtes ! » ou « iels ne risquent rien iels sont masqué·e·s »,  une paire de baskets suffit à la police pour identifier des individus. « Il y a déjà des caméras de surveillance partout de toute façon ! » et alors, est-ce une raison pour faciliter encore un peu plus la tâche des enquêteur·rice·s ?!

« Je filme pour montrer que ça bouge et faire venir du monde la semaine prochaine. », et tu veux attirer qui ? Des gens à la recherche de belles images de barricades enflammées, à la quête de sensationnel ? Car montrer que les affrontements sont filmés sous toutes les coutures par les gilets jaunes eux-mêmes n’attirera pas de personnes sérieusement engagées dans la lutte…

Certain·e·s trouvent encore le moyen de se satisfaire de ce qu’il s’est passé ce 22 juin : « Ca a bien pété c’était super ! », « Alors t’en as pensé quoi, c’était cool non ? On s’est bien amusés ». C’est bien ça le problème, l’émeute est devenue un amusement, une distraction de plus dans une société où tout est divertissement. On ne peut pas se réjouir de ce qu’il s’est passé ce 22 juin : quelques radicaux·les allant au combat devant une horde de manifestants endormis par leurs smartphones, se faisant arrêter pendant que les caméramans du samedi prenaient lâchement la fuite… Tout ça pourquoi ? Qu’avons-nous gagné par cet affrontement ? Quelle cible de pouvoir ou économique avons-nous atteinte (alors que nous avions le nombre face à la police…) ? Rien. 7 interpellé·e·s, dont un qui a pris du ferme, encore pour rien. D’autres interpellé·e·s viendront grâce aux images des lives Facebook, toujours pour rien. Ce samedi 22 juin, nous avons eu du spectacle, ça oui, et c’est bien pour ça que c’est un échec.

3 réflexions sur “Gilets Jaunes : La bataille est-elle perdue ?

  1. Au vue du vocabulaire employé, je sens le militant qui s’exprime…
    J’ai du coup une grande envie de lui répondre en quelques points :
    En 1, les petits gilets jaunes ont tenu bien plus longtemps face à la répression que n’importe quel groupe depuis bien longtemps, avec quasiment aucune aide logistique ni technique de nos chers militants : les sachants qui ont passé bien plus de temps à commenter qu’à participer hein
    Une mobilisation des troupes à bien été tenté par certains dans une certaine indifférence globalement, notamment à Caen…

    Point 2 : Caen n’a pas vraiment eu de chance puisque les racistes latents ont pris directement l’ascendant par la main mise sur la page Facebook qu’ils n’ont jamais lâché et ainsi gardé le monopole de la diffusion des actions et appels à manif

    Point 3 : les récupérations minables des mous insoumis soumis et autres extrêmes gauches trostkyste : toujours des sachants 🤣 ont vite écoeuré la populace qui était sortie spontanément et sans rien demander à personne, n’est pas el professor qui veut …

    Point 4 : la guerre RN FI des Européennes a fini par liquider les gilets jaunes au vue des résultats, on a même vu des FI tracter en GJ…la totale

    Point 5 : la nabila locale sous l’égide de la page Facebook de l’ANEC s’est incrustée sans jamais être invitée en réalité, à l’affût de la moindre poubelle en flamme afin de faire rappliquer le héro désigné, le kouki love des premiers temps… suivi par un fan club de gamines et ménagères de + de 50 ans.
    Enfin, il est toujours plus aisé de commenter des debutants de gilets, qui somme toute, et sans “cultures politiques où militantes” ont dépassé nos espérances.
    Rien n’est fini bien au contraire, cette première étape semble t’il est un coup d’essai, les gilets ont acquis maintenant la certitude que la rue est à eux.
    P.s. la convergence des quartiers emergent avec des liens banlieue parisienne / Toulouse et GJ / Traoré acte 36, ça s’organise, ouvrez l’oeil la bête n’a pas fini de vous surprendre…

  2. Et pour finir, étant abonnée à
    Rouen dans la rue
    Nantes révoltée
    Bordeau déborde rennes dtr lille insurgé etc, qui soutiennent les gilets jaunes par des textes positifs, parfois avec des questionnements voir des conseils dans les moments difficiles, je constate qu’à Caen c’est le néant et que c’est pas demain la veille que ça va changer…
    Bonne soirée

    1. Qu’est-ce qu’un.e militant.e ? Les gilets jaunes n’en sont pas ?
      Ce texte n’est pas négatif, il est négatif envers celleux qui ont détruit le mouvement : la propagande politicienne dans un mouvement où des gens apolitiques acceptent de lutter avec l’extrême droite, les cameramen du samedi etc.

      Les “militant.e.s” visé.e.s dans ce commentaire n’ont rien apporté si ce n’est le Maalox, les K-Way, les cagoules, l’antirep, etc sans lesquels les gilets jaunes n’auraient pas tenu beaucoup plus longtemps.
      Quant au trotskysme, je lui préfère le posadisme, ça a le mérite d’être folklorique.

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