Reportage : les urgences d’Alençon en grève

Temps de lecture estimé à 5 min (+7 min de reportage vidéo)

Ca fait la une de l’actualité depuis quelques semaines : les urgences sont en grève. Réclamant plus de moyens pour accueillir les patients dans de bonnes conditions, des locaux corrects et du matériel en état de fonctionnement, les urgentistes se mobilisent un peu partout en France.

Rugir s’est déplacé avec son micro pour recueillir les témoignages d’urgentistes d’Alençon avant que les urgentistes de Caen ne se mettent en grève également (chose faite au CHU depuis hier).

Nous arrivons vers 11h dans l’hôpital d’Alençon, des bâtiments anciens côtoient des bâtiments plus récents (mais vétustes quand même) en bord de Sarthe.

Dès l’entrée du parking, des banderoles annoncent la couleur.

A l’entrée du parking, une banderole annonce la lutte en cours

Plus nous approchons des urgences, plus les banderoles deviennent nombreuses. Syndicales dans un premier temps (CGT et Force Ouvrière), puis plus artisanales, fabriquées par le personnel lui-même.

Banderole syndicale à l’approche des urgences
L’entrée des urgences est joliment décorée

A notre arrivée, quelques urgentistes tiennent le piquet de grève. On discute mais le personnel présent souhaite attendre le retour des quelques délégué·e·s parti·e·s rencontrer la préfète de l’Orne en compagnie des syndicats et de l’ARS (Agence Régionale de Santé).

Nous revenons donc en début d’après-midi et commençons par interroger les syndicalistes de la CGT et de FO. Iels nous exposent les problèmes rencontrés ici qui sont souvent similaires à ceux que l’on trouve ailleurs.

Les urgences manquent cruellement de personnel. Il y a 15 employé·e·s à temps plein. Ce chiffre était suffisant il y a 20 ans lorsqu’elles accueillaient 20 000 patient·e·s à l’année, mais aujourd’hui avec les 40 000 visites annuelles, les urgentistes sont débordé·e·s.

Cette augmentation de consultations s’explique par un nombre conséquent de visites qui ne représentent pas réellement des urgences.

Ces patient·e·s viendraient, selon François Lenglet, parce que c’est gratuit (bah oui si c’est gratuit autant en profiter, c’est toujours une partie de plaisir d’attendre 5h sur un brancard dans un couloir d’hôpital !).

En réalité, ces urgences qui n’en sont pas s’expliquent essentiellement par le fait que l’Orne est un département sinistré. Il n’y a que 53 médecins pour Alençon et ses alentours. La majorité est proche de la retraite et ne prend pas de nouveaux patient·e·s. Face à cette pénurie de généralistes, les malades sont souvent envoyé·e·s aux urgences, le seul lieu où iels pourront être soigné·e·s.

Les locaux ne sont pas adaptés à cette affluence (voire inadaptés tout court : les urgences n’ont même pas de WC pour les handicapé·e·s), il manque du matériel et, surtout, du personnel. Tout cela entraîne alors de la maltraitance sur les malades. C’est cette maltraitance qui a poussé les urgentistes à se mettre en grève : iels ne supportent plus de traiter les gens de cette manière, cela leur pèse, iels ont choisi ce métier pour soigner et non pour maltraiter.

Alors aujourd’hui la colère gronde ici comme dans les 112 autres services d’urgences en grève à travers la France.

Toutefois cette contestation peine à se faire entendre du pouvoir. Comme fonctionnaires, les urgentistes sont soumi·se·s au devoir de réserve. De plus, iels ne peuvent se résoudre à arrêter le travail et à laisser des patient·e·s en danger, iels n’en ont de toute façon pas le droit et risqueraient d’être réquisitionné·e·s par la police comme cela a été fait à Lons-le-Saulnier.

Pour éviter cela, les urgentistes en grève travaillent malgré tout, avec simplement un autocollant indiquant qu’iels sont en lutte. Le piquet est tenu par celleux qui sont en repos et ne travaillent pas ce jour-là.

Le patriarcat devient alors une nouvelle limite à l’expression de leur colère. En effet, 80% du personnel est féminin. Encore aujourd’hui, les femmes ont souvent à s’occuper des enfants, des tâches ménagères ou autre lorsqu’elles ne travaillent pas. Elles ont donc tendance à rentrer chez elles pendant leur temps « libre » pour s’adonner à ce genre de « passe-temps » plutôt que de tenir un piquet de grève.

Pour autant, le piquet tient. Une poignée d’urgentistes se relaie pour le maintenir, diffuser les tracts et faire signer leur pétition aux passant·e·s. Aujourd’hui la pétition a dépassé les 4200 signatures !

Le piquet de grève est tenu par le personnel au repos. Plus de 4200 signatures ont été recueillies en soutien aux urgentistes d’Alençon.

Riches de ces informations nous avons ensuite interrogé le personnel, en particulier Xavier (infirmier) et David (aide-soignant) sous couvert des syndicats CGT et FO. Leur interview ici :

Malgré une réunion le 20 juin avec la direction, aucun accord n’a été trouvé même si un·e aide-soignant·e sera embauché·e la nuit à partir du 1er juillet. La grève est donc reconduite à partir du 27 juin. Si vous passez par Alençon, n’hésitez pas à faire un petit tour par les urgences pour les soutenir dans leur lutte et signer leur pétition.

La médecine du travail a diagnostiqué 82% du personnel en épuisement professionnel (questionnaire de Maslach). Pourtant les revendications ne sont toujours pas entendues…

EDIT du 27 Juin 2019 : suite à la forte pression du personnel sur la direction grâce au mouvement de grève et à la pétition, la direction de l’hôpital a accepté les revendications. La grève locale n’est donc plus d’actualité, toutefois Alençon continue de se battre pour les revendications nationales.

Le communiqué de presse du personnel

Clarence et Aimé

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